Réédition de mon billet après les révoltes des banlieues suite à la mort tragique du jeune Nahel. Alors que les instances internationales alertent sur le racisme au sein de la police française, le gouvernement Macron répond par la coercition et le mépris de classe. En occultant les causes sociales des révoltes de 2023 pour ne glorifier que "l'ordre", le pouvoir rompt le pacte républicain. À travers les témoignages de ceux qui luttent et de ceux qui ont vu l'institution de l'intérieur, cet article analyse l'impasse d'un système qui préfère "remettre le couvercle" sur la cocotte-minute sociale plutôt que d'affronter son propre racisme structurel.
Racisme structurel en France A-t-on atteint le point de non-retour ?
La mort de Nahel, adolescent de 17 ans, exécuté à bout portant lors d’un contrôle policier, sous les yeux de ses deux camarades assis dans la voiture qu’il conduisait sans permis, a suscité l’effroi chez beaucoup d’entre nous. Pour beaucoup d’entre nous, la vidéo de son homicide a été insupportable.
Ce moment terrible s’inscrit dans une rémanence : les violences protocolaires (contrôles) et physiques de la police, symptomatiques d’une répression, et sa toute-puissance sont illustrées dans cette vidéo, qui a fait le tour du monde et qui aura permis de mettre en image un phénomène récurrent dénoncé à cor et à cri, sans véritable succès. S’en est ensuivi une révolte des quartiers populaires marquée par le très jeune âge des révoltés, scandalisés par cet assassinat qui aurait pu tout aussi bien les concerner. Chez beaucoup d'entre eux, la rupture avec la police est malheureusement consommée…
Le smartphone est aujourd’hui un témoin, devenu un outil pour révéler cette violence policière. Sans images, la plupart des bavures policières n’aboutissent que trop souvent à un classement sans suite, un non-lieu ou un acquittement. Parfois, dans de rares cas, de la prison avec sursis.
Depuis 2020, 21 personnes sont mortes, tuées par la police après un refus d’obtempérer (interventions létales de la police) selon le site internet politis.fr. Presque aucune condamnation n’a donné lieu à de la prison ferme pour les policiers concernés.
Cet événement tragique est traité d’un revers de main. La période est inquiétante tant la réponse du Président français actuel Emmanuel Macron et son gouvernement face aux révoltes dans les quartiers a été violente. Elle s‘est traduite par une répression plus intense : sanctions, peines de prisons fermes pour « l’exemple », humiliations des familles. Notre président (qui a battu, soit dit en passant, des records d’abstention pour son élection) a eu une réponse autocratique : je signe la fin du jeu, j’ai gagné, ça s’est bien passé. Tout est maintenant calme. Merci à la police et à la fermeté de la justice que j’ai appelées de mes vœux. Il efface le fait principal, le meurtre d’un mineur qui devient secondaire, seul l’ordre compte.
Pourtant, les mêmes causes produiront les mêmes effets ! Quand les gens n’ont rien, ils n’ont rien à perdre. Ainsi, il ne faut pas s’étonner du détachement d'une grande partie de la population à l’égard du processus politique : les oubliés, les relégués, ceux qui sont impactés par les difficultés économiques dans les quartiers pauvres et qui accumulent tous les maux. Cependant l'avenir se joue dans les quartiers populaires.
Ses habitants contribuent au dynamisme économique national et reçoivent bien moins que l’on peut imaginer de la part de l'État. Le Président de La République est apparu spectateur d’une situation qui le dépassait largement.
Ce silence ne veut pas dire que lui et son gouvernement ne veulent rien faire, mais il illustre leur inaptitude. Aujourd’hui, le remaniement ministériel corrobore l’idée qu’il demeure des ministres incompétents à leur poste, comme nous l’enseigne le principe de Peter (défini par Laurence J.Peter, pédagogue canadien et Raymond Hull dans leur ouvrage « The Peter principle » paru en 1969). Tous les individus ne sont pas voués à être promus puisque tôt ou tard, ils reçoivent une promotion pour un poste pour lequel ils n’ont pas les compétences requises.
« Il n'y a pas de faits, seulement des interprétations » disait Nietzsche. Tout changer pour que rien ne change : telle serait la devise de notre président de la République.
Les luttes des quartiers populaires en France perdurent depuis plus de 40 ans, des luttes sociales inédites, des mobilisations dans notre pays massivement réprimées, ainsi que des lois liberticides, telles que :
- La réforme du Code du travail,
- La loi de séparatisme,
- La loi pour une sécurité globale,
- La loi de programmation militaire qui s’appuie sur un budget de 413 milliards d’euros !
- Les articles 49-3 et 47-1 pour passer au forceps des réformes qui sauront rassurer les marchés financiers au détriment du peuple qui majoritairement s’y oppose.
Toutes ces mesures ont radicalisé le discours antipopuliste dirigé cette fois contre le peuple avec un recours fréquent à la coercition. Une paramilitarisation semble en marche et les revendications politiques reçoivent en réponse plus de police dans un contexte où cette institution gagne en autonomie. L’arsenal policier répressif s’est étendu : LBD, grenades de désencerclement, BAC, BRAV-M, et même RAID, GIGN, BRI, en plus de l’usage de drones à l’occasion du soulèvement des quartiers populaires résultant du meurtre de Nahel.
Ainsi, violences d’état et paramilitarisation continuent à s’exercer sur nos quartiers populaires. Le président Macron allant jusqu’à proposer de couper les réseaux sociaux. Pourquoi faire ? La France, le pays des Lumières, n'est plus un état de droit ! Il l’est encore moins quand on est racisé. Les leçons de l’histoire ne sont pas retenues (depuis les ratonnades des années 70 à nos jours, nous comptons nos morts) : les conséquences de tels événements sont extrêmement coûteuses et dégradent irréversiblement le pacte républicain.
Qu’adviendra-t-il de la France qui bascule inexorablement dans une sorte de dictature où toute protestation est empêchée ? Les manifestations contre les violences policières suivant le drame ont été proprement interdites et ont donné lieu à des brutalités policières, des gardes à vues, des arrestations abusives et des poursuites. Alors que des manifestations d’extrême droite ont eu cours sous les yeux de policiers !
Cette violence, ce mépris, sont devenus intolérables, insupportables et particulièrement inquiétants. Il devient difficile de ne plus réagir, de nous taire devant ce tableau bien sombre et face à un moment historique dans lequel nous sommes collectivement engagés.
Pour les jeunes impliqués dans les révoltes des quartiers populaires, la situation est toujours la même : discriminés à l’embauche, discriminés au logement, discriminés dans l'accès aux grandes écoles, aux loisirs, à la santé, à la culture... L’austérité, la précarité, le délitement des services publics sont manifestes et exaspèrent les habitants des quartiers populaires. Comment vivre serein et garder une stabilité émotionnelle, quand votre pays (politiques, médias, et une bonne partie de la population française) renvoie régulièrement l’image de ” nuisibles”, “racailles”, “délinquants”, “inutiles”, ou encore citoyens de seconde zone, exclus de la République, séparatistes, musulmans douteux et autres jugements douloureux ?
Le comble étant qu’ils risquent leur vie à chaque contrôle de police, considérés comme n’appartenant pas à la communauté humaine ! Ennemis, nuisibles qu’il faudrait éradiquer ?
On ne peut soumettre une catégorie de la population à un arbitraire des plus extrêmes.
Le seul levier dont ils disposent c’est la révolte, étant peu audibles et ne disposant pas toujours des mots pour soigner leurs maux. Les associations, acteurs de terrain qui subissent la baisse des financements publics, mesurent la gravité de la situation.
Que dire d’une démarche initiée par la mouvance d’extrême droite, après que la vidéo éloquente de l’homicide de Nahel a été révélée : une cagnotte de soutien à la famille du policier présumé innocent Florian M. fut lancée par un polémiste, le sulfureux Jean Messiha, l'une des figures médiatiques de l'extrême droite. Elle a récolté plus de 1,6 million d'euros !
Cagnotte abjecte !
« Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. » disait Guy Debord. Dans ce « monde réellement renversé », on indemnise le prévenu, le suspect principal d’un meurtre que tout le monde a vu. On le soutient, on le comprend, on le choisit.
L’idée que la victime (d’origine algérienne nous a-t-on rappelé) méritait son sort et donc la mort, en lui niant sa part d’humanité, est déjà là. C'est une idéologie, une vision du monde partagée par l’institution, ses supérieurs, son avocat, les syndicats que les thèses du FN ont largement irriguées. En droit, la juridiction chargée de juger l'auteur de l'infraction fixe le montant des dommages et intérêts alloués à la victime en réparation de son préjudice. À l’accoutumée, c’est donc la victime qui demande réparation du préjudice, le pretium doloris (ou souffrances endurées) est versé à la victime et non l’inverse.
Le gouvernement a favorisé le succès de cette cagnotte, et cela questionne la séparation des pouvoirs. Rappelez-vous, Christophe Dettinger, Gilet jaune, et boxeur, dont les coups de poing aux forces de l’ordre dans le cadre d’une manifestation avaient été vus par des millions de personnes et pour lequel une cagnotte levée sera annulée par la justice. Qui ne dit mot, consent !
Le gouvernement d’Emmanuel Macron se distingue par la complaisance avec laquelle il traite la montée continue de l’extrême droite entretenue par les chaînes de télévision qui distillent la peur de l’autre.
Il organise des dissolutions et menace des associations de défense des Droits de l’Homme. La gauche de la gauche est savamment démonisée et des chroniqueurs télé s’éloignent dangereusement du pluralisme et de la déontologie journalistique, tous aux abois, au cas où les troubles sociaux viendraient à empirer.
Des plateaux TV déconnectés de la réalité et qui déforment la vérité, criminalisant la victime et les “émeutiers” pour masquer le vrai problème. Le niveau de débat en France est sidérant ! Une élue LR (Jacqueline Eustache Brinio) qui remet en cause la nationalité française. Bruno Retailleau qui évoque la « régression ethnique » pour évoquer les “émeutiers”. Des expressions telles que « Français de souche » pour les L.R., ou encore “Nationalité faciale” selon Jean-Philippe Tanguy…
On s’épargnera des Zemmour, Ciotti, Messiha, Le Pen et consorts. Rhétorique de la haine !
On déshumanise, on avilit : “ensauvagement”, “décivilisation”, “émeutiers”…. On enjoint toute une frange de la population au silence pour ensuite caricaturer et s’offusquer des révoltes.
« On dit d’un fleuve emportant tout sur son passage qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent » (Bertolt Brecht).
Après les émeutes de 2005, monsieur Chirac avait tenu un discours d’apaisement et dit :
« Je veux dire aux enfants des quartiers difficiles quelles que soient leurs origines, qu’ils sont tous les filles et les fils de la République ». Ceux-là même qui sont traités de sauvages aujourd’hui. Les 100 jours d’apaisement promis par Monsieur Macron sont une belle farce !
Emmanuel Macron mène une politique de classe et étouffe implacablement toute contestation qui induit un ressentiment chez de nombreux citoyens justifiant le péril à venir d’un pouvoir plus raciste et autocratique.
Professeure dans les quartiers, en détention, après avoir été moi-même discriminée à l’emploi malgré de longues études en biochimie, et donc le besoin de réparer, j’ai décidé de militer de façon plus active depuis 2011 au sein du MRAP, puis en tant que présidente d’association. J’ai fait mienne la lutte contre les discriminations et accompagné de nombreuses victimes. Cette expertise d’usage acquise à l’occasion de nombreuses interventions m’a offert les outils de mon émancipation.
Et c’est en tant que représentante de nombreux sans-voix, opprimés, avec l’étroite collaboration de Said El Boundati, activiste et humaniste, ainsi que de tous ceux qui nous entourent, que nous revient donc le devoir de nous engager collectivement, nous issus de l’immigration pour protéger nos enfants, petits frères, sœurs contre une institution policière raciste et répressive. Nous nous devons de nous inscrire dans une démarche de dignité :
ne pas laisser faire à notre place, en notre nom, se réapproprier le pouvoir d’agir, de penser….
Il faut redonner une fonction aux “oubliés” de la République au risque de sombrer dans plus de violence. Nous voulons des dirigeants responsables et mesurés qui arrêtent de faire fi de la nuance nécessaire pour qualifier une partie non négligeable de la population. Aujourd’hui ils ne le sont pas, parce que cette minorité silencieuse ne se mobilise pas, ne pèse pas encore.
Nous sommes dans une cocotte-minute qui ne demande qu’à exploser. Comment avons-nous pu en arriver là, pourquoi ce sentiment de toute-puissance chez les policiers ?
Des violences policières qui, selon le ministre de l’Intérieur, n'existent pas.
Pourtant, l’ONU appelle la France à “s’attaquer sérieusement” au profond problème de racisme, aux discriminations raciales au sein des forces de police. L’ONU demande instamment une enquête approfondie et impartiale. Que les auteurs présumés (s’ils sont reconnus coupables) soient sanctionnés à la mesure de la gravité du crime.
Nos quartiers populaires sont dans une impasse : résultat d’années de désengagement de l’Etat en matière d’égalité, de justice sociale. Nous devons nous emparer du sujet et piloter une politique prioritaire de lutte contre les discriminations dans une approche transversale. Nous devons nous organiser. Ces émeutes ont à nouveau écarté les acteurs principaux du terrain. Ceux qui sont concernés n’ont pas été conviés. Macron y a répondu en invitant 200 maires, la présidente de l’Assemblée nationale et le président du Sénat ! Où étions-nous ?
La réponse est simple : on écarte la solution, on remet le couvercle, on oublie et on recommence. Le gouvernement français refuse de s’attaquer aux causes réelles de la crise occultant l’ampleur du racisme systémique. Celles-ci sont largement documentées depuis longtemps et aussi pointées par des organismes internationaux.
Patrick Simon et Hicham Benaissa reviennent sur son ampleur dans les journaux Libération et le Monde et soulignent le déni officiel, pire encore que celui qui avait prévalu après les émeutes de 2005.
C’en est trop ! Nous sommes en colère pour ce qu’ils ont osé faire ! A quel prix ?
Pour notre démocratie, notre cohésion sociale ?
Résister ou partir ? Réparer les dégâts ou sombrer ?
Halte à la sidération qui nous habite ! On sait l’effroi et la sidération que nos histoires coloniales et postcoloniales ont engendré dans nos vies. Il en a fallu des stratégies de contournement pour parvenir à prendre sa place, à s’émanciper, à gagner en autonomie… Cette lutte est constante dans les quartiers, et il s’y trouve une énergie débordante qui ne demande qu’à s’exprimer.
La France ne peut se dédouaner de ses engagements mortifères sur nos existences.
Parce que nous faisons nôtre le sort réservé à Nahel et à tous les autres, nous appelons à une insurrection républicaine. Refonder l’institution policière, Etats généraux des quartiers populaires, démocratie participative, corps intermédiaires, lutte contre le racisme et le déterminisme…
Ci-après le témoignage de Mohamed Boudaoud, ancien gardien de la paix en région parisienne :
“J’ai cru pouvoir intégrer le “clan” de la police nationale. Fort de mon diplôme, je découvre une institution gangrénée par le racisme, le “vice”. Le malaise de la profession (je dois avouer que les conditions d’exercice sont difficiles) est noyé bien souvent dans l’alcool. Moi qui ne bois pas, suis encore moins des leurs. Je subis régulièrement des humiliations racistes, odieuses, innommables, me renvoyant à mes origines. Ces humiliations s’adressent à moi ainsi qu’à tous mes “semblables”. Agressions verbales, isolement, dégradations de mon matériel, de mon casier etc. “Contrôlez-moi tout ce qui est basané !”, voilà l’instruction d’un supérieur hiérarchique dans le cadre d’une mission effectuée par ma brigade à la gare de Colombes. Il nous balance ça juste avant le contrôle. Les discriminations au faciès étaient permanentes et l’arbitraire était de mise. Je n’aurais jamais imaginé subir une telle violence. Il y a aussi les vols dans le cadre des perquisitions : vol de stups, cash,... par des policiers et c’était sous mes yeux...
J’ai tenu plusieurs années… Se taire et faire corps quoi qu’il en coûte !
Pour avoir voulu signaler ces méfaits, j’ai été harcelé, mis au banc, calomnié, exclu. Cette situation aura coûté mon mariage, mes enfants, et ma santé… Il m’est encore très difficile de l’évoquer.”
21 Juillet 2023