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Billet de blog 14 avr. 2016

Des soucis au souci de la République à Mayotte

Lettre ouverte à François Hollande, Président de la République française. Nous voudrions exprimer notre inquiétude face à ce qui se passe ces dernières semaines dans certains villages de Mayotte. Une partie de la population tente de se faire justice sans réaction des services de l'Etat, ni des forces de l'ordre.

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Monsieur le Président de la République,

Nous voudrions exprimer notre inquiétude face à ce qui se passe ces dernières semaines dans certains villages de Mayotte.

Dans le contexte actuel de l’île, notre vivre ensemble est manifestement menacé par la violence, la délinquance, l’insécurité, liées certainement à la population qui ne cesse de s’accroitre, une population qui pose la question de l’accès aux ressources disponibles, de l’occupation de l’espace habitable, de l’accès à l’éducation et à la santé. Et chacun y va de son explication. Pour d’aucuns, notamment les Français de Mayotte, ce contexte de tensions sociales est la conséquence directe de l’immigration : tous les problèmes que connait Mayotte seraient dus à l’immigration. Et le bouc-émissaire est tout désigné : l’étranger, l’Anjouanais étant le parfait exemple de l’étranger, qui est devenu le terme englobant.

Ainsi, portés par leur histoire, les Français de Mayotte semblent avoir une solution aux problèmes. La solution qui semble s’imposer, ici et là, est l’expulsion des étrangers. A ce propos, les Mahorais, en citoyens français plus ou moins au fait des lois de leur pays, savent pertinemment que c’est à l’État de veiller aux frontières et à l’expulsion des étrangers en situation irrégulière. Mais ils ont également compris que ce même Etat est défaillant en matière de contrôle des frontières. Et ce même État leur reproche d’entretenir, par le travail illégal et l’hébergement, l’immigration illégale, et leur demande d’assumer leur part de responsabilité. A cela, des villages mahorais répondent par des manifestations ponctuelles et des expulsions collectives des étrangers. On se souvient de ce qui s’est passé dans la ville de Sada (dans le centre), à Mzouazia (dans le Sud), à Bandraboua (au Nord), à Mtzamboro (toujours au Nord), récemment à Tsimkoura et à Poroani (dans le Sud). Ces chasses aux étrangers semblent manifestement arranger l’État et la classe politique mahoraise, qui ne réagissent pas. Et ce silence complice des politiques et de l’État nous dérange et nous préoccupe.

Si nous pouvons faire un effort pour comprendre l’agacement d’une population, si nous pouvons comprendre la déception d’une population par rapport à la départementalisation de l’île dont elle espérait beaucoup, nous ne pouvons comprendre ni accepter que, dans notre État de droit, dans notre République, une partie de la population se substitue à l’État. Nous ne pouvons comprendre ni accepter, sous prétexte de lutter contre l’immigration illégale, que des citoyens de notre État, de notre République s’arrogent le droit de faire la loi. Nous ne pouvons non plus comprendre et accepter, sous prétexte de lutter contre la violence et l’insécurité, que, dans notre État de droit, dans notre République, des citoyens remettent en cause et piétinent les principes et les valeurs qui fondent notre République et notre démocratie. Il s’agit de la remise en cause grave de l’existence d’un espace commun à tous les membres de la collectivité nationale, un espace régi par des lois qui s’appliquent également à tous, citoyens français et étrangers.

Et nous savons pertinemment que la légitimité invoquée par les mouvements d’expulsions des étrangers dans les villages mahorais est loin d’être républicaine ; elle y est même opposée. Il s’agit d’une légitimité ethnique, communautaire qui isole un espace, telle une réserve indigène, de l’État de droit, et le déclare propriété d’un village, au détriment des libertés et droits individuels, et de la liberté des cultes, garantis par notre Constitution.

 Nos difficultés, quelle qu’elles soient, doivent-elles nous conduire à admettre que, dans notre espace républicain, des groupes, des communautés, des milices villageoises, sous bonne escorte de la Gendarmerie nationale, s’arrogent le droit et la liberté de procéder, au vu et au su de tout le monde, à des contrôles d’identité, à des recensements de populations étrangères, à la destruction des lieux de cultes, à la démolition de maisons de familles en situation irrégulière et régulière, sans que cela n’interpelle l’État et ses représentants, dont le silence peut être logiquement interprété comme une approbation ? Ou devons-nous comprendre ce silence comme le signe de l’inanité de l’État et de l’absence de l’État de droit à Mayotte ?

Nous n’avons aucunement l’intention de tout faire porter à l’État. Nous reconnaissons le manque de vision et l’amateurisme de la classe politique mahoraise. Nous reconnaissons l’insuffisante appropriation et compréhension des principes et des valeurs de notre République par une grande partie de la population (pour cause l’École de la République est en difficulté à Mayotte). Mais quand des aspects fondamentaux de notre République, de notre vivre ensemble républicain et de notre démocratie sont remis en cause, l’État est le premier concerné. Et nous constatons que l’État n’a pas pris la mesure des implications de la départementalisation de Mayotte dans une région marquée par la pauvreté. Nous constatons également que l’État a réduit la départementalisation au déploiement des institutions liées au département et des textes du droit commun à Mayotte. Il manque les moyens humains, financiers et diplomatiques. D’aucuns l’admettent aujourd’hui, même la Cour des comptes qui l’admet dans son dernier rapport. L’État doit investir et s’investir davantage à Mayotte. Mais, nous disons plus que cela : pour réussir la départementalisation de Mayotte, il doit avoir « le souci de la République » à Mayotte. Il doit s’inscrire dans un processus de travail et d’investissement portant sur sa présence à Mayotte et pour la société mahoraise ; un processus de travail et d’investissement qui se fonde sur un rapport au territoire de Mayotte et à la société mahoraise, en termes de présence apaisée et confiante, et de contextualisation nécessaire et comprise. Et ce « souci de la République » à Mayotte suppose un rapport décolonisé à Mayotte et à la région, mais aussi un rapport éthique au politique (des élus, des hommes d’État, des fonctionnaires qui ont le souci du bien-être commun).

Vous l’aurez compris, Monsieur le Président, ce « souci  de la République », c’est se soucier de Mayotte et des Mahorais dans la République et dans leur contexte géographique. Les Mahorais ne doivent en aucun cas faire ce que les autres citoyens ne font pas dans le cadre de la République et au nom de la République.

Nous ne doutons pas de votre intérêt pour Mayotte et de votre souci pour le vivre ensemble porté par une République démocratique, juste et égalitaire à Mayotte.

Soidiki ASSIBATU (Enseignant et doctorant en Lettres)

Nassuf DJAILANI (Journaliste, écrivain)

Mlaïli CONDRO (Enseignant, chercheur)

Houssami SAID-ATTOUMANI (Enseignant)

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