Le jour où j’ai dit “merde” aux conseils que l’on donne aux jeunes journalistes

J'écris ces lignes dans un avion entre Washington et Paris. Je ne l'aurais jamais fait si j'avais suivi certains conseils que l'on donne aux jeunes journalistes.

Pour être honnête, je n’ai dit merde qu’à seulement deux conseils de merde. Le premier, c’est celui de ne pas devenir journaliste parce que c’est trop dur, parce que ce n’est plus ce que c’était, parce que l’argent n’est pas à la hauteur du travail fourni. Là, dès mes 14 ans, j’ai dit merde à mes professeurs, aux journalistes, à tout le monde. Le journalisme est à l’image des personnes qui font ce métier. Si ces pessimistes pensent que ce n’est pas un métier d’avenir, c’est parce que ce sont eux qui n’ont plus leurs places dans l’avenir du journalisme.

Le deuxième, c’est de ne surtout pas partir s’installer à l’étranger en tant que pigiste sans expérience. Là encore, j’ai dit merde. Oui, la plupart des journalistes installés aux États-Unis ont des milliers d’années d’expérience. En général, ils sont correspondants officiels pour un journal. Eh non, on ne pourra pas vendre à la majorité des médias nationaux. Mais merde, j’avais envie de m’installer aux États-Unis. J’ai besoin de voir, de parler, d’échanger, d’explorer… Maintenant. Pas dans dix ans.  

Je me suis orientée vers l’international dès mon master en journalisme à la Sorbonne nouvelle. Je me suis embrigadée dans un cursus d’un an, enseigné en anglais et en français, dans le domaine de la presse écrite, de la radio et du web. Déjà, je prenais un autre chemin, celui qui n’était pas recommandé. Eh oui, le journalisme n’est pas un métier accessible, alors imaginer sans passer par une école reconnue... De toute façon, j’avais lamentablement échoué aux concours. Certes, difficile de décrocher une mention très bien pour son mémoire en histoire contemporaine et, en même temps, de bachoter un concours.

 

Un premier stage dans une rédaction obscure

À la fin de mon année pleine de surprises et de bonnes camaraderies, j’ai fait un stage au Tirana Times, en Albanie. J’entends encore les rires de mon professeur de radio anglophone résonner dans la pièce quand je lui ai confié où j’allais faire mon stage de fin d’année. Je ne sais toujours pas s’il pensait que c’était une blague ou s’il se moquait tout simplement de cette absurdité. L’Albanie fut bel et bien ma première expérience dans le journalisme à l’étranger. Peut-être même ma réelle première expérience dans le journalisme. J’avais quand même appris quelques trucs et astuces pendant mon travail en tant que correspondante de presse pour le Journal de Saône-et-Loire, mais après le master, j’étais enfin armée pour faire un travail correct.

En Albanie, je me suis fait plaisir. Parce que, pour moi, c’est avant tout cela mon métier de journaliste. J’ai même publié ma première pige au niveau national avec Slate.fr. Certes, j’ai dû réécrire l’article, car il était mal organisé et mal écrit. D’ailleurs, la secrétaire de rédaction avait même demandé à l’un de mes amis si le français était ma langue maternelle, histoire de se moquer. Oui, j’ai versé ma larme. Oui, je m’en suis remise. Oui, du plus profond de mon coeur, je lui ai dit “merde”, puis je me suis dit que c’était un coup de pied au cul qui ne pouvait être que bénéfique.

Entre-temps, j’avais déjà passé plusieurs mois par-ci par-là aux Etats-Unis. J’ai décidé de partir pour une année d’études en journalisme dans le Massachusetts afin de me spécialiser en vidéo et en photo. Parce que depuis que je m’intéresse au journalisme, les journalistes faisait la moue en racontant que, bientôt, les rédacteurs devraient savoir tout faire. C’est aussi cela l’avenir du journaliste. Le multimédia. L’innovation. La création. Historiquement, la presse écrite, la radio, et la télévision sont cloisonnées. Mais en 2015, cela ne peut plus exister. Quand je travaille un sujet pour un magazine, j’enregistre le son. Et puis je demande à prendre des photos. Parfois, cela me donne des idées pour des vidéos. Je prends le temps, car je profite de ce luxe d’indépendant que les rédacteurs-salariés n’ont pas.

 

Quand le temps perdu devient du temps gagnant

Le statut de pigiste est compliqué financièrement. Mais il laisse le temps. À Détroit, où je me suis installée pendant deux ans, j’ai pris des milliers de photos. D’ailleurs, elles ont été exposées en Finlande, sont en tournée en Angleterre et ont fait une apparition à Paris dans une galerie d’art. Début 2015, j’ai voulu tester la fonction video de mon Canon 5D Mark II. Je me suis lancée dans un documentaire, No Place Like Detroit, où j’ai rencontré un petit succès local. J’ai fait ce que j’aimais, et j’ai aimé chaque minute de temps “perdu” que j’avais. J’ai tout de même écrit pour quelques canards. Quelques articles pour Socialter, une enquête-analyse pour Mediapart et même un dossier pour l’Edition du soir de Ouest-France. Financièrement, cela représente peu. Mais personnellement, c’était le Saint-Graal.

Depuis octobre 2015, je suis à Washington DC. Nouvelle ville et nouveaux défis. Mais depuis 2013, l’année où je me suis lancée aux États-Unis, je me suis diversifiée. J’écris pour des nationaux - je chéris mes sujets de société! - mais je suis également allée faire du charme aux magazines spécialisés dans l’agriculture. J’ai également inauguré le premier guide de voyage sur Détroit. Du côté de la photographie, je me suis lancée dans le photojournalisme de mariage. Je n’ai jamais été aussi bien payée. En janvier, je reviens en France pour faire découvrir aux étudiants du master Euromédia à l’Université de Bourgogne les nouvelles formes narratives dans le journalisme. À chaque fois, c’est un plaisir partagé. Parce que c’est aussi cela notre génération. Nous sommes davantage entrepreneurs. Nous tâtons à tout. Et n’importe quoi. Ce qui peut donner des mélanges innovants.

 

La morale de la morale de cette histoire

Certes, je survis tout juste financièrement. Mais je vis pleinement, personnellement et professionnellement. Je continue à me prendre des claques, à trébucher, à me ramasser lamentablement parfois, mais je me relève toujours. Le journalisme qui me plaît, c’est celui de terrain. Bien que mon expérience à l'étranger m'a mise une barrière en plus avec la langue, cela m’a aussi permis de faire des rencontres incroyables : un ancien prisonnier albanais pendant la dictature d’Enver Hoxha, une famille syrienne installée dans le Michigan, un militant pour les fermes urbaines à Détroit, et des dizaines d’autres qui ont renforcé mon amour pour ce métier.

Il paraît que je suis têtue. Il paraît aussi que, parfois, c’est chiant. Il n’empêche que je n’aurais jamais vécu les meilleurs moments d’une vie si j’avais écouté mes aïeux. Le seul conseil que je garde précieusement, et que je me répète de temps à autre, c’est celui de mon ami Emmanuel Guillemain qui, lors d’un atelier des 48H de la pige sur “s’installer à l’étranger”, m’avait simplement balancé : ‘Et puis quoi si tu te loupes, ce n’est pas la fin du monde, tu reviens, mais dis-toi que tu as peut-être une chance que cela marche.” Bonne nouvelle, j’ai aussi de la patience.

 

PS : Si des rédacteurs en chef lisent ces lignes, j’ai des dizaines de sujets à vendre sur les États-Unis. Par heure. N’hésitez pas à me contacter. nastasia.peteuil@gmail.com

 

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