Les laissés-pour-compte de Détroit prennent les armes

En voyant le titre, vous vous dîtes qu'une fois encore, c'est une histoire d'Américains avec leurs armes, une histoire de sang, de la bétise humaine et de la stupidité outre-atlantique. Hé bien non, les armes des habitants de Détroit, ce sont leurs idées. 

En voyant le titre, vous vous dîtes qu'une fois encore, c'est une histoire d'Américains avec leurs armes, une histoire de sang, de la bétise humaine et de la stupidité outre-atlantique. Hé bien non, les armes des habitants de Détroit, ce sont leurs idées. 

Armés de leurs cartes, les habitants analysent les parties les plus abandonnées.  © Nastasia Peteuil Armés de leurs cartes, les habitants analysent les parties les plus abandonnées. © Nastasia Peteuil


Il fait déjà nuit dehors. Il fait froid, si froid, comme toujours à cette période de l'année dans le Michigan. Le rendez-vous est donné dans un bâtiment qui appartient à l'église locale. À l'entrée, une dame d'une soixantaine d'années me demande si je suis membre. Membre de quoi, vous demandez-vous. Membre de "l'association de voisinage de Brightmoor". 

Brightmoor, c'est un des quartiers de Détroit qui traîne avec lassitude sa sale réputation depuis de nombreuses années. Pauvreté, drogues, et écoles buisonnières définissent bien l'endroit. C'est également l'un des voisinages les plus éloignés du centre-ville de Détroit, 22 km à l'ouest. Une maison sur deux est abandonnée. Pour sortir boire un verre, vous avez le choix entre un café et un magasin d'alccol. Pour l'épicerie, il vaut mieux prendre directement sa voiture pour faire ses courses en banlieue. 

Dans ce bâtiment clérical, un buffet est offert aux membres et aux invités de l'association pour la première réunion de l'année. Les tables sont dispersées ici et là. On mange d'abord, et on discute ensuite. Riet est une femme petite mais qui force le respect. La soixantaine, elle fait partie de toutes les initiatives qui sont organisées dans le quartier pour redonner de la couleur aux planches moisies de ses voisins fantômes. 

Brigtmoor compte environ 35 000 maisons abandonnées. Quand on sait que Détroit dénombre 80 000 bâtiments en ruine, on se rend compte que Brightmoor a le plus souffert de la crise. Soit, les rues donnent la chair de poule. Mais des hommes, des femmes et des enfants, vivent toujours là. Et compte bien faire revivre leur espace de vie. 

 

Riet, un des soldats de cette guerre contre l'oubli. © Nastasia Peteuil Riet, un des soldats de cette guerre contre l'oubli. © Nastasia Peteuil

 

Pendant une heure, sur son powerpoint, Riet présente les projets en cours : une exposition ouverte dans les rues (organisée par le Detroit Institute of Art), la continuité des patrouilles de nuit pour surveiller les habitations, un marché fermier, l'achat ou la location des habitations vides, une marche balisée dans le quartier pour découvrir les fleurs et les arbres, une cuisine partagée associée à un incubateur de start-up, et le projet "Northwest Birghtmoor Renaissance" qui sera prochainement montré à un conseil municipal. 

Rien que cela. 

J'avais rencontré Riet en mai dernier. Elle passait ses samedis après-midi avec les enfants du quartier à planter des fleurs sur les terrains vides. Avant cela, ils s'étaient amusé à peindre des plaques de bois pour les apposer sur les fênetres de logements sans vie. 

 

À Brightmoor, un samedi après-midi de mai 2014. © Nastasia Peteuil À Brightmoor, un samedi après-midi de mai 2014. © Nastasia Peteuil

 

Tous écoutent attentivement Riet. Tous, ce sont beaucoup de jeunes. Blanc. La plupart sont des agriculteurs en herbe installés il y a quelques mois, voire un an. Dans la foule, les hippies et les Detroiters Afro-Américains de toujours se côtoient et espèrent.

Ils espèrent que leur quartier ne tombe pas dans l'oubli, comme 80% de cette ville édentée. Parce qu'il paraît que Détroit renaît de ses cendres. Mais quand on dit cela, on parle de 10 km2 de Détroit, où deux milliardaires dépensent sans compter dans l'immobilier et des projets faramineux. Brightmoor n'a pas grand-chose à offrir à ces deux-là. 

Alors ils prennent les devant, avec des idées à ne plus savoir quoi en faire, pour redynamiser leurs terrains de vie avec leur courage, leur seule arme. 

 

 

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