Hyènes de Terre

Partie I : Au quartier

Partie I : Au quartier.

Trente-deux ans dans un seul bâtiment. Un seul bâtiment, bien crasseux. Pas de voyage. Et pas de déménagement non plus. Pas de sortie de crise possible. Seize ans chez maman. Puis, seize ans chez papa. Une seule transhumance donc. Du deuxième au cinquième étage. A mi-parcours. Recommencer. Pour mieux continuer. Monter. Pour mieux dévaler… A attendre que l’on vienne me chercher, pour m’extraire de là, c’est sûr : j’attendrai encore longtemps. Il me faudrait bouger ! Et vite.

Le salon du F2 sert aussi de cuisine, de débarras, de dressing, et de chambre pour mon père. Quinze mètres carrés. Soit un peu plus qu’une cellule. Ça sent le tabac froid. Et les relents d’alcools oxydés. Une odeur de vieux et de sale. Une odeur répugnante au possible.

Je dois m’enfuir au plus tôt ! Si je ne veux pas mourir avant d’être père moi-même. Ou finir comme le mien. La cinquantaine bien tassée. Au chômage. Alcoolique. Fainéant et vulgaire.

Non je n’aime pas ma vie ! Et j’aurais bien du mal à entendre quelque conseil que ce soit sur la manière d’aimer demain ce qui n’a pas de sens aujourd’hui ; et n’en avait pas hier ! Car enfin, y’a-t-il un sens à l’Enfer ? Une Raison éclairée au sein du purgatoire ?

Peut-on tolérer d’être pétri d’une souffrance si noble qu’on en soit narcissique ?

Réflexions matinales… Ephémères, fugaces, toutes lumineuses soient-elles, pourraient-elles effacer un passé de misère, de violence, et de réclusion ? L’optimisme, de mise parait-il, changerait-il quoi que ce soit à la scène désolante d’un père bouffi, rougeot, ronflant, avachi dans un clic-clac de récup, élimé à la trame, qu’il n’a pas pris le temps de déplier pour cuver son trop-plein éthylique. Trop bourré comme chaque soir. Il aura abdiqué face au téléviseur en veille, une fois bu, jusqu’à la dernière goutte, tout le venin frelaté qu’il lui aura été permis d’acheter au rabais. Jusqu’à son ultime pièce. Quand il se réveillera, vers onze heures, il boira un café. Puis prétextera de sortir pour en prendre un deuxième, et courra presque jusqu’à la tirette du bureau de poste, pour vérifier qu’il lui reste quelque chose de sa maigre pension d’invalidité. Se faufilant dans la rue en tentant de se faire discret. Humblement, presque honteux d’exister. Brassant, dans son crâne fracturé, les vapeurs fumeuses de ses rares souvenirs de la veille. Saluant les voisins avec une gêne évidente. Due à la gueule de bois. Et à ses yeux plissés de fatigue, et rongés d’alcool. Puis il se précipitera « Au bon coin », bar-tabac PMU, pour rallumer la machine… Soit au kir. Soit au calva ! C’est selon les matins. Et selon ses humeurs. Qui sont effectivement binaires. Soit il est euphorique et excessivement expansif. Kir. Soit il est taciturne, voir franchement ténébreux et colérique. Calva. Ingérable dans les deux cas. A trop chercher à l’aider, je me serai cassé les dents une par une. Il m’aura finalement défoncé le portrait comme un poids-lourd sur un ring. Littéralement autant qu’allégoriquement. Mais passons.

Il me faut sortir avant qu’il ne se réveille. J’esquive l’appart, sans faire un bruit.

- Yo ça va ou quoi !? 

- Cool cool mon pote ! Hé passe me voir c’t’aprèm, chez wam, faut qu’j’te parle !

- Si si !

Pas de lumière dans le couloir. Ça va faire trois mois. On a vu pire. Pas de lumière sur le bouton de l’ascenceur non plus. Cinq étages à descendre par l’escalier. Puis à remonter. Puis à redescendre encore… Je pense à madame Diawara, qui habite au onzième et dernier étage de l’immeuble. Et qui est en fauteuil roulant... Et qui fait cent et quelques kilos… La pauvre est séquestrée par l’OPDHLM. Six mois sur douze. Parfois plus.

- Yo la mif ! Bien ou quoi !?

- Si si ! Ben qu’est-ce que vous foutez là vous les gnomes !? Vous z’êtes pas au bahut ou quoi les gars ?

- Mais non ! Mais c’est que t’as vu, la prof, t’as vu, elle a dis que, t’as vu, à cause des grèves et tout…

Cinq jeunes en tenues de sport sont adossés à l’entrée de l’immeuble. Smartphones en main, ils commentent en rigolant toutes les cinq secondes les derniers « posts » de leurs comptes divers. Facebook, Instagram, Snapchat, et autres… On dirait que pour eux, tout est matière à rigolade. Tout est : « Trop ran-ma ! Des barres ! J’suis mort !... ». Et compagnie. Pas de sac de cours, ni de cartable à l’horizon. Cette agora permanente, d’une jeunesse grouillante, devant et dans le hall de l’immeuble, semble être la seule école qui leur corresponde vraiment. La rue. Seule assemblée académique où il leur soit donné de s’épanouir : la Street ! Check... Quand ça en vient à renchainer sur les « meufs », « trop bonnes », la poésie du langage est à son comble. Je salue d’un :

- Allez, arrêtez d’faire de la merde, bande de H’mal. A plus !

- Wesh t’es un ouf toi aussi Derka ! Wallahi : la prof elle nous a dit… 

Je mets ma capuche et m’éloigne d’eux. Souvent je me dis qu’à tout microcosme vient son dialecte. Que celui de la cité en est un parmi d’autres. Et qui n’est pas des moins influents. Ni des moins vivants. Des moins inventifs, ou des moins évolutifs qui soient. Au contraire. Fierté discrète, indicible, parce que bassement populaire. La mode rhétorique du ghetto finit souvent par s’imposer au monde bourgeois. Par une sorte de travestissement folklorique qui confine à la récupération. Parfois, à la prostitution.

Je descends au Bon coin, pour vérifier mes tickets de la veille. Le PMU m’a eu ! Je ne joue pas « comme j’aime ». J’investis au contraire sur la détestation de : moi. Sans cesse capitalisée. Je la fais fructifier à foison. Un peu comme les jeunes de la cité font de la maille avec des plaquettes de shit, ou des sachets de coke. Mais presque à l’inverse. Moi je m’emploie à ne vendre que mon âme. En la brûlant, billet après billet, coupure après coupure, par la fente vorace d’une borne électronique verte et grise. Attendant la délivrance, que je sais plus qu’improbable, interdite, d’un gros lot providentiel. Le : Golden Quinté !

Moi-même, en perdition certaine. Sur la route de la reproduction des schémas de mon père... Et je me permets de leur donner des conseils de « grand-frère », alors que moi-même, je ne sais pas où je vais ! Le pire c’est qu’ils m’écoutent et me respectent ! Moi !? Trente ans passés, et toujours pas de meuf. Donc pas de gosses à l’horizon. Toujours dans la cité. Pas de taff fixe. Pas de projet concret pour en sortir demain…

Ces jeunes, que j’ai connus en culottes courtes, à l’assaut de toboggans « destroys » et de balançoires rouillées et sur-taguées, eux, auront compris, plus vite que moi peut-être, qu’il n’y pas de place pour eux au royaume béni de la Justice universelle. Qu’il n’y a que deux choix. Chaque jour, subir, ou se battre… Avec ses propres armes. En esquivant les coups. En les anticipant. En rendant chacun à chacun. En évitant les pitiés déplacées, les scrupules improductifs ; et les balles de kalash surtout... En avançant coûte que coûte. Vers la rentabilisation financière potentielle de chaque minute qui passe. Se relevant à chaque chute. Ne craignant aucun risque. Ne lâchant aucun « bon plan ». Flairant toute opportunité de faire : « Un biff ! »… Ils sont comme des armées de golden boys cherchant à crever les plafond et les stats, et ainsi lever les fonds nécessaires à leurs futures OPA. Forcément agressives. Car nulle entité économique des grands fonds n’a plus d’éthique qu’un requin affamé et en chasse…

Je pousse la porte vitrée du Bon coin.

- Salut Kader !

- Salut Toinette ! ça va ?

- Ouais ! Ben ça irait mieux si j’avais pas eu à ramasser les conneries qu’ton daron il a fait hier soir ! J’te jure que si je lui mets la main dessus à c’lui là, y va passer un sale quart d’heure !

- Quoi ! Qu’est-ce qui y’a ! Qu’est-ce qu’il a foutu encore le vieux ?

- Ben y s’est embrouillé avec Roger l’ancien. Le manouche. Pour une histoire de dés. Qu’l’autre, soit disant, y lui aurait pas payé tout c’qu’y lui doit. Et Roger qui dit qu’il a tout remboursé à ton père, mais qu’lui il était trop bourré pour s’en souvenir !

- Mais d’où qu’il se remet à jouer à la passe lui déjà !

- Ben c’est quand ils finissent leurs soirées chez Mimile, après la fermeture. Hé ben la dernière fois ça devait être mardi soir… J’sais pas c’qu’y sont allés foutre là-bas. Y’avait toute la fine équipe. Le grand Dédé, Momo, Roger, Chicane, la Lilly et ton père. Quand y sont partis d’ici, ils étaient tous ronds comme des queues de pelle. Et ton père y venait de toucher sa pension… Sûrement qu’y z’ont tout fait pour l’y taper son pognon, comme d’hab ! Quand y sont partis ce soir-là, c’est ton père qu’insistait pour aller acheter de la vodka, avant d’aller chez Mimile. Et il était d’jà pas bien frais à la fermeture. Quand y sont partis, y tenait à peine debout. Du coup hier, c’était mercredi, quand il est arrivé, il avait sa gueule des mauvais jours. Il a attaqué au calva. Sans café. Il a attendu l’Roger, en pestant toute la journée. J’te dis pas la murge qu’y s’est mise ! Et quand c’est qu’le Roger il est arrivé, ben ça a pas loupé, c’est parti en cacahuète direct…

-Ils se sont battus ?

Je passe mes quatre tickets en essayant d’y croire deux secondes. Wallou ! Habituelle, familière et vague mélancolie de la « loose »… Permanente. Collante et placentaire.

- Ben heureusement qu’y’avait les p’tits pour séparer ! Ça a balancé des verres dans tous les sens. Y z’ont retourné mes tables ! Y m’en ont même cassé une. J’te dis pas le bordel. Après y’avait tous les manouches qui sont montés du terrain, y z’attendaient ton père devant… J’ai du appeler les keufs pour k’y passent faire le ménage. Sinon, ton père, j’crois qu’ils l’auraient suriner pour de bon cette fois-ci ! Le Roger, j’l’ai jamais vu en rogne comme ça. Et l’Roger, tu sais qu’faut pas trop le chatouiller non plus c’ui là !

- J’suis désolé Toinette ! Si y’a quelque chose que j’peux faire, dis-le moi. Est-ce qu’il te doit quelque chose ?

- Non, c’est pas ça ! T’inquiète pas pour moi mon grand, c’est que du verre brisé... Tu sais qu’j’ai promis à ta mère, avant qu’elle nous quitte, la pauvre ch’tite mère, de veiller sur toi du mieux que j’pourrai. Mais c’est qu’pour ton père, j’ai rien promis du tout moi ! On peut rien en tirer de toute façon ! J’serai toi, j’irai plutôt voir Dylan, pour calmer c’t’affaire, avant qu’tout ça dégénère. J’te fais une noisette ?...

- Oui. Merci Toinette...

(to be continued...)

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