Du sentiment pénible de côtoyer des morts

Ou des zombies...

Du sentiment pénible de côtoyer des morts. Ou des zombies…

Pinède de Leiria - Portugal - 2017 Pinède de Leiria - Portugal - 2017

En un temps où chaque développement sociétal confinait au trépanage. Où la moindre particule de sagesse élémentaire était irradiée. Où la plus petite cellule grise était vouée à la lobotomie. Où chacun semblait se complaire dans la fange et les immondices. La crasse intellectuelle étant : la seule norme admissible. Le « Terrorisme » était, lui, devenu la préoccupation numéro un de hordes d’humains reprimitivisés. Tétanisés par l'hystérie présumée de l’Autre. Un temps de délation. Un temps de déportation. Un temps de concentration, et d’incapacité de dire, à la fois. Un temps triste, morne et froid, comme un soir de novembre. Sans cheminée. Et sans même de chauffage. Sans électricité. On caillait. On pleurait. On avait peur.

Un temps de désespérance, de tension nerveuse extrême. Un temps où l’on s’attendait à ce qu’on frappe à la porte, au petit matin, réveillant hommes, femmes et enfants. Où, encagoulés, les pandores n’avaient plus pour fonction que de disséquer le vivant. De marquer au fer rouge l’irrecevabilité sociale. Et génétique. Numérotant le tout venant. Tatouages et codes barre.

Un temps où les uns et les autres n’auraient définitivement pas su s’entendre.

Un temps de propagandes mortifères. Omnidirectionnelles.

Un temps dédié aux sciences. Celles de la compromission. De la corruption. De l’inversion du sens. Du distinguo assassin. Un temps à ne pas mettre son voisin dehors. Ni son orteil.

Birmans, turcs, marocains, yéménites, israéliens, chinois, russes ou américains, chacun avait su désigner l’ennemi à abattre – car on est toujours le con d’un autre -. Et où toute émission cherchait un bouc. Un temps où, si l’on observait avec attention, on commençait à voir plus clairement les activités ludiques auxquelles s’adonnaient les démons. Meurtres, ciblés, ou de masses. Exécutions préventives. Confinement éternel. Viol et esclavage. Jouissance et luxe.

Un temps où le roman historique de nos Nations, grimé de tous ses apparats, commençait à se véroler, comme le visage d’une marquise en fin de carrière. Un temps où la dénonciation de l’autre était redevenue : un devoir patriote. Unique voie d’accès à toute progression. A toute survivance. A toute - collaborative - réussite.

Un temps où s’élever signifiait : enfoncer ses parents, ses cousins. Frère, ou sœur, ne voulant plus rien dire. Régner valant : diviser. Conceptualiser : distordre.

Un temps où il nous fallait des héros pour souder le corpus. Des victimes innocentes pour se sentir liés. Des événements tragiques pour faire cohésion. Des olympismes bruns pour dicter les podiums. Des télé-crochets où l’on dise : « you’re fired !... ».

Ecrémage. Sélection. Démocratisant un nazisme drastique. Rampant. Galopant.

Un temps qui révulserait un Camus. Un Hemingway. Un Baudelaire… Où Zweig serait mat.

Où il faudrait abattre toutes les statues de Shaka Zulu. Brûler tous les portraits du Che. Effacer Soundjata… Où Sankara serait dénommé : nègre hérétique. Ayant payé à bon prix, son incorrection à l’égard du dogme universel : celui de la Liberté, accordée aux seuls érudits, détenteurs de la connaissance des Lumières. Culture globalisée : un cheval grec ?

Un temps où les standards permettraient d’échanger le sang contre des diamants. Les larmes contre de l’uranium. Et les baleines contre du gaz de schiste. Un enfant contre des bitcoins…

Un temps où la couleur orange décidait des holocaustes à venir. Des explosions de haine. Des génocides souhaitables. Un temps gai, et joyeux, comme un pinson cancéreux, becquetant ses céréales au glyphosate. Un temps où s’octroyer la force de dire était équivalent de signer son arrêt de mort. Où se taire nous tuerait aussi.

Un temps où l’optimisme serait dévolu aux machines. Fusées et algorithmes. La philosophie aux nigauds. La Raison aux dévots. La peine aux pauvres.

Un temps qui marquerait la fin d’une ère. Et le début d’une autre. Dite : anthropocène.

Dite : 33… Alors, nous étions tous : Canaan. Ou Juda. Johnny venait de disparaître. Il nous fallait sortir sur les Champs-Elysées. Il nous fallait : « rallumer le feu ».

Et refermer les portes des prisons… Né dans la rue, ce Temps : fut une valse. Binaire.

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