Cousins de blague
Niébé dreams
En Afrique de l’ouest, chez les Peuls, et certainement ailleurs aussi, dans d’autres ethnies, il existe une coutume de « cousinage paradoxal ». Au sens où cette coutume articule à la fois : distinction et rapprochement. Communion et antagonisme. Opposition apparente, et familiarité pleine et entière. Au sein de binômes de patronymes, comme pourraient l’être : Dupont et Durand, sont déterminées des relations particulières, dont les enjeux et les modalités sont codifiés par la Tradition. Et constituent un ciment fondamental des relations sociales en général. Figeant dans le sable du désert, et le bois des arbres, des forêts et savanes, dans les troupeaux d’animaux et les tribus d’humains, l’indéfectible union existante. Entre : antithétique et similaire. Entre : arithmétique et ontologie.
De ce fait, à travers les siècles, des centaines de milliers de personnes portant un certain nom de famille s’opposent en quasi-permanence à des centaines de milliers d’autres, en un jeu relationnel, certes parfois cruel, mais d’un intérêt primordial, du point de vue anthropologique autant que métaphysique. Ces opposants sont dits : cousins de blague. En certaines contrées, on les appelle des : Sanaku.
Explications… Sur les bases d’un animisme hors d’âge, les populations dont nous parlons sont pour la plupart devenues musulmanes suites aux différentes vagues de « Jihad » intervenues dans ces régions au fil des siècles. Soient-elles dues aux arabes, ou aux négro-africains eux-mêmes. Aux razzias, ou aux « cooptations » pseudo-diplomatiques. Ainsi concernant l’ethnie Peule d’Afrique de l’ouest en particulier, et bien d’autres encore, vivant à ses côtés, peut-on évoquer l’importance d’un personnage historique incontournable : El Hadj Oumar Tall. Combattant anticolonial du XIXème siècle, et grand érudit en Islam, il contribua à la propagation de la foi musulmane sur de vastes territoires ; conquit de nombreuses provinces, et pour un temps au moins, les unifia. Par ce fait, les us et coutumes préislamiques furent commués en une forme de charia « New-Age », ayant à s’adapter aux spécificités de ces contrées et de leurs habitants. Les peuplades, sédentaires ou nomades, d’Afrique de l’ouest, ayant à la fois tout et rien à voir avec les traditions des bédouins de la péninsule arabique. Donc avec celles du nouveau Prophète qu’il leur fallut accepter comme Guide suprême : Messager d’un Dieu unique qu’ils ne connaissaient pas encore. Du point de vue de l’anthropologie quantique, on pourrait parler là de : transsubstantiation. Ou pour le moins d’une intrication fonctionnelle. Et celles-ci ne s’effectuèrent certainement pas dans la joie et la bonne humeur. Mais plutôt dans la douleur et les larmes. Tant il est vrai que, souvent, les évolutions sociétales majeures se paient au prix du sang d’innocents. Bref…
Qu’il soit « juste » ou non d’avoir converti ces populations n’est pas ici le propos. Leur conversion fut un fait. Ils en prirent acte. Et s’adaptèrent, tant bien que mal, à leurs nouvelles conditions. Et aux nouvelles règles induites. Les rapports sociaux et familiaux se transformèrent à l’aune de ces nouvelles données du problème. Comment se comporter avec sa mère, son père, sa sœur, son frère, son cousin ?… Les nouveaux chefs spirituels eurent à s’emparer de ces questions, pour édicter les bases d’un grand territoire unifié par des pratiques communes. « Droits et devoirs » valant en chaque micro-point de chaque : Civilisation…
Diallo, Sow, Low, Kane, Wane, Sy, Ly, Ba... et de nombreux autres patronymes peuls sont ainsi devenus, par le truchement de l’Histoire, et par la tectonique anthropologique, des noms de familles liés par des obligations, autant que par des interdits. Dont l’un-e se trouve être ce que j’appelle : le cousinage paradoxal.
Au sein de ces structures sociales, fortement hiérarchisées, les rapports entre les familles et les individus se dessinent sous des auspices, à la fois païens, féodaux et religieux. Et souvent, à bien y regarder, tous les codes qui sous-tendent ces relations sont les traductions, et les illustrations concrètes d’un dogme généalogique mythifié. Soit-il : animiste ou créationniste. Poly- ou monothéiste.
Les cousins de blague ont donc des noms de familles en apparence différents, mais qui sont en fait les mêmes. Issus d’un seul et même ancêtre. D’une seule et même source. Et voilà tout l’objet de leur opposition immuable. Ils sont : cousins. Ils ont donc : les mêmes grands-parents… Il leur faut, comme à nous tous, partager l’Héritage. Etre solidaires, et se disputer.
Concrètement, les porteurs de noms de famille relevant de cet antagonisme, disent à l’envie, avec un sourire en coin, que le nom de leurs cousins est synonyme de : «Pas bon !...».
Qu’ils ne sont voués qu’à manger des : haricots. Que les Peuls appellent : Niébé. Les uns et les autres étant tout autant attachés, gastronomiquement parlant, à cette denrée vivrière, ils se renvoient la balle à chaque occasion. Distillant des phrases moqueuses, du type : « De toute façon, vous les X… vous ne servez à rien, à part manger des Niébés !... ».
Insulte traditionnelle. Innocente, mais significative provocation. Liant les âmes.
Pire, un cousin de blague est en droit de rentrer dans la maison de son « Sanaku », d’y foutre un bordel monstre, en n’ayant rien à craindre de la réaction de ses cousins victimaires.
Ceux-ci, qu’ils en rient ou qu’ils aient envie d’en pleurer, n’auront dès lors qu’à accepter avec résignation leur « triste » sort. Objets d'agressions systémiques qu'ils sont...
Le « cousin blagueur » peut, lui, si l’envie lui en prend, arriver déguisé, à l’occasion : en clochard, et retourner toute la baraque, sans honte, jusqu’à ce que son hôte accepte de lui donner de l’argent… Et : un peu, en la matière, ne suffit généralement pas à calmer les ardeurs de ce cousins perturbateur. Il faut parfois beaucoup en donner pour espérer la délivrance.
Ces traditions, pour « exotiques », voir « indigènes » qu’elles puissent paraître, en disent énormément sur les rapports humains, à une échelle universelle. Invertible. Réversible.
Tous les peuples ne s’opposent pas en blaguant. En singeant une opposition, transcendée par l’humour. La caricature, et la provocation : bienveillantes ? Loin de là…
Là, chacun garde ses nerfs. Calmes, même en pelote. Chacun prend sur lui de devoir subir les extravagances d’un cousin raquetteur. Quoiqu’il en coûte, chacun entend et tolère que l’autre vienne réclamer un dû qui n’est pas évident de prime abord. Mais qu’il lui faut payer. Au nom du : Vivre-Ensemble. Et de la continuation d'un : Tout. Qui fasse Sens.
A bon entendeur…