Mon smartphone : mon "Ami"

En attendant 3.0

Mon smartphone : mon « Ami »

On se dit tout. Il conserve tous mes secrets. Et il sait tout de moi. Mes envies, mes désirs, mes amitiés, mes joies, mes peines, mes colères… Il est l’unique témoin de tous mes faits et gestes. A chaque instant, il me dit où j’en suis. Et ce qu’il faut que je fasse. Il me dit l’heure, la température, la météo, les « Breaking news »…

Sans lui, mon rapport au monde s’étiole. Sans lui, je ne peux plus vivre. Je suis perdu. Avec lui, je communique. Avec lui, je me sens exister.

Artefact sensible, il est mon avatar. Mon agent publicitaire. Mon avocat. Mon parent.

En lui s’inscrit, comme gravée dans le marbre, une trace indélébile de ma psyché.

Il est comme un fil biographique, qu’on ne saurait éditer, ni effacer. Il est comme la peau d’un participant d’un jeu de téléréalité… Tatoué par une immaturité assumée.

Parfois, lorsque lui et moi sommes seuls, lorsque nous nous retrouvons dans l’intimité, nous en oublions facilement tout le reste du monde. Qui, finalement, nous importe assez peu.

Car nous nous complétons, et nous nous suffisons à nous-mêmes. Ensemble, nous formons une équipe. Rien ne peut nous arrêter. Nous sommes : évolués.

Nous devisons, nous postons, nous commentons, nous notons, nous « likons »… Nous exprimons nos chances, nos rêves, nos espoirs de devenir toujours plus… Il m’indique ce que pense la « Communauté », et donc, quoi penser de moi-même. Et du Monde…

Je l’aime bien davantage qu’un membre de ma famille. Lui qui tend à réinventer, plus agréablement, cette notion du passé. Relation désuète… Aujourd’hui sans limite, et sans existence réelle, ma famille est devenue universelle. Potentiellement : infinie.

Grâce à lui !…

Parents, ou amis virtuels… Nous sommes tous reliés par cette pratique amoureuse de l’étalage de nous. Nous écrivons : le « Livre de notre face ». Laissons : le côté pile…

Sans pudeur excessive, nous nous baignons ensemble. Dans les mers azurées d’une toile sans cesse repeinte. Paradis des algorithmes.

Et lorsque nous nous trouvons réunis, à plusieurs, en société, nous ne nous parlons pas. Nous envoyons des mails. Ou des coms… Nous nous snapchatons. Nous instagramons. Et nos profils, chaque jour étayés, s’engraissent peu à peu, dans des banques de données. Tellement énergivores, qu’elles doivent être refroidies sans cesse. Ces « Human data bases », qui sont au cœur des enjeux économiques du XXIème siècle. Monstres : omnivores… Nous les nourrissons par nos clics. Donnons : la becquée au volatile.

Nos cœurs, nos âmes s’égrainent… Ivraie : pain.

En cela, deux pouces nous valent mieux qu’un.

Parfois, dans le métro, alors que nous sommes concentrés, connectés, occupés, épris l’un de l’autre ; dans l’intimité rare et chère d’un aller-retour du boulot ; un intrus vient à tenter de communiquer avec nous ! Et là, nous sommes fâchés… De ne pouvoir nous extraire vraiment de ce monde réel. Tellement décevant !

Mais bientôt, grâce aux progrès technologiques incessants, nous saurons nous plonger dans la virtualité totale. Celle de chaque instant, fantasme rendu palpable. Nous choisirons nos univers. Nos vies en catalogues. Nous pourrons nous émanciper de la souffrance humaine. Par l’accès à la transcendance : 2.0. Nous délimiterons nous-mêmes les contours de nos élévations. Nos joies, nos peines, nos expressions, nos orgasmes même, seront standardisés. F - Normatés.

Quantifiables… Nos amours, nos amis, nos ennemis… « Démocratiquement » établis. Darwiniennement répartis. Orwelliennement édictés…

Mon smartphone c’est mon Roi ! Mon sexe. Mon stylo. Ma bouche et mon cerveau. Il me sert de mémoire. Bientôt il remplacera mes yeux. Il est le seul prisme qui me permette d’appréhender mon quotidien au plus juste… De sa virtualité.

Je l’aime… Et lui aussi il m’aime ! Comme disait Bedos…

Mais tout de même, parfois je me demande : qui est « au bout du fil » ? Quelle fiche on fait de moi ? Qui me note et me suis ? Qui cela intéresse-t-il de savoir chaque chose que je pense, ou ressens ? Connaître chaque endroit où je vais ? Chaque ami, ou relation que je puisse avoir ? Me cerner chaque seconde ? M’identifier en tout ?... M’introspecter en permanence…

Comme une sorte de coloscopie, auto prescrite, qu’on rendrait accessible au « public ». Qui, lui, serait : le ténia. Observant en streaming, avec délectation, nos richesses intestines.

N’est-ce pas quelque peu impudique, voir masochiste, de s’exposer ainsi à la face du monde ?

Ou, à l’inverse : qu’aurais-je donc à cacher ? A qui profiterait le crime de mes pudeurs excessives ? Pourrait-on être le gardien, sans être qualifié de : pseudo-terroriste, de son « Jardin secret » ? Vivre heureux : sans se cacher ?...

Jadis, appelée simplement : intimité… ma relation première, et inextricable, la plus vivrière qui soit, est aujourd’hui celle que je partage avec mon ami : Smartphone.

Exclusive, transitive, émotive, sensuelle… Et pourtant bien plus que duale.

Une illusion de : nous. Car lui et moi sommes : deux. Mais bien plus encore.

Nous sommes : dix. Peut-être même : cent. A : nous deux…

Nous levons des fonds, des armées de mots inutiles, des lièvres… Avalons des couleuvres.

La nuit, nous dormons. En paix. Le matin, nous nous réveillons. Ensemble. Dring !...

Pour : retourner bosser.

Demain, il sera mon : sex-toy… Et alors nous parlerons directement de : con à con !

De trou de balle à trou de balle… Longue vie à : Lui ! Longue vie à : Nous...

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