La tête de sa race
Et la trace de l’arête
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Pris hier… Ou appris hier. Par yoyo. L’audience est à nouveau : reportée. Aux calanques d’Athènes. Ni condi, ni perm, ni bracelet, ni rien. Attendre encore. A dit ma sœur à l’autre.
L’autre a un téléphone. Le coup de fil vaut cinq clopes. Que j’ai dû emprunter.
Bâtiment C. Cellule 16. N° écrou : 57322. C’est moi. Le gajo de la treize, la porte en face de moi, lui aussi, fait partie de la Secte. A ce qu’on dit… Le sang de ses morts ! Même pas reubeu, ni reunoi. Mais, il crie tout le temps. Il hurle la journée entière, et ne dort pas de la nuit non plus. Ils doivent le transférer bientôt, car, ici, personne n’en peut plus de lui. S’il met un pied dehors, il se fait suriner direct. Insupportable paquet de douleur. Le gars n’est qu’une plaie béante qui suppure sur nos gueules sa tragi-comique prise de conscience d’attardé. Lui, c’est sûr, est radicalement barré en couilles. Il faudra l’isoler. Jusqu’à ce que mort s’en suive, si besoin… Car, on ne sait plus vraiment quoi faire de lui. Ni pourquoi il est là. Mi-homme, minotaure. Il meugle à ses fantômes, et tortionnaires. Les dieux qu’il conspue ou adule sont ceux-là même qui l’ont enfermé dans ce labyrinthe puant. Pour des raisons mythologiques et mystérieuses, ils restent sourds et invisibles. A ses appels, à ses yeux, rien ne viendra jamais. C’est sûr.
Paris hier. La Seine monte, encore et encore. Chez nous, c’est les abeilles. La colère, la gronde, la hargne, la rogne. Ils nous ont peut-être tout simplement oubliés !? Abandonnés là, dans ces blocs opératoires ventilés à la salmonelle. Espérant qu’on se putréfie. Ou qu’on soit noyés par une crue salvatrice… On attend donc le déluge, dans ce bagne proto-guyanais où il fait froid-canard l’hiver, et meurt de chaud l’été. Nous tous ici sommes des autochtones du béton. Elevés, issus, et paradoxalement jugulés dans cette jungle périurbaine : à laquelle on ne peut jamais s’habituer. Mais qui nous épouse de force, le plus souvent en bas âge. Qui nous viole, nous asservit et nous tient jusqu’au bout : englués. Menés, presque en esclavage, précocement, jusque dans ce mouroir honteux, où les regards évoquent l’éveil, et la vivacité, en une fumerie d’opium. A chacun ses cachets. Pilules bleues ou rouges… Dans cette arène sans gloire, où s’affrontent, dos à dos, gladiateurs et soldats de l’empire. Nul n’a de juste place. Nul n’y est à envier. Chacun paie le surprix de sa vie de misère. De ses prétendues fautes. Ou manques de professionnalisme. De réussite. Ou d’ascendant. Chacun se voudrait autre. Chacun est tributaire d’un remisage aux normes. Organisé d’en haut, dans le but clair, seul productivement viable, et historiquement vérifié, d’agrémenter luxueusement le sommet. De largesses, de dorures, de non-droits orduriers. Sous les atours de chatoyantes « sommités » fleuries, bien logiquement : hors-sol. Ici, pas d’orchidée. Ni de truffe aurifère. Comme à l’usine de retraitement des déchets, on ne souhaite ni être agent, ni matière première. On attend. On suffoque. On vit la peine. La vraie. On recycle, ou on consume. Comme en enfer. On s’immondice.
Privé de sa liberté, l’humain se désagrège. Le gus de la treize n’est certainement plus qu’un amas de détritus. Un tas de fiente qui parle. Qui hurle comme une bête. Car chacun de ses grains de matière crisse d’une radiation, à la fois sourde et stridente. Comme un compteur gégère. Ou une gégéne active. L’obligeant à mesurer, à chaque seconde qui passe, combien il est finalement assez peu d’accord de mourir, même lentement, pour ses idées… Dans de telles conditions, on chante beaucoup moins juste, c’est vrai. « Allez chante mon Treize », qu’ils lui disent, les matoons. C’est qu’il l’encourage, en plus, ces cons.
Mépris. Air. Voilà une denrée rare. Donc chère. Que l’on attend de prendre. Surtout ces temps-ci. La nuit on rêve de clim, et de feu de bois. Au matin, concert de casseroles sur les portes. Répété chaque jour, inlassablement. Jusqu’à épuisement des uns ou des autres. C’est à en devenir fou. D’ailleurs, nous le devenons tous. Cuits à petit feu. Ils veulent des gilets pare-balles, hé bien qu’on leur en donne ! Nous, on n’a pas de flingue… Des bâtiments où regrouper tous les fous de la Secte ?… OK ! De toute façon, d’un camp ou d’un autre, l’hypocrisie nous noie. Neutre n’existe pas. L’amoralisme nous broie. L’affliction est profonde, comme une entaille à la machette gangrénée. Nos membres sont amputés les uns après les autres. On parle de génération sacrifiée. Et de non-citoyens. De déchus. De bannis. De parias. On parle de barbecue, et nous sommes les saucisses. On parle d’éradiquer, c’est nous qui sommes les rats. Nos « copains » à nous, qui eux sont la Justice, se prennent la tête avec leurs collègues de l’extérieur, qui eux sont la Sécurité. Ils ne s’entendent pas. Ne savent pas s’écouter. Formatés dans leurs cases, hétérodoxes et presque parfaitement hermétiques, ils se dénient leurs citoyennetés respectives. Leur singulière, commune humanité. Occupés, mais à se méconnaître, se diviser, s’affronter, bien avant d’être capables de « Collaborer ». Ils nous ont relégués bien au-dessous de leurs lignes de priorités. Nous : animales inepties. Eux : vissés dans leurs bons droits, ils se renvoient la balle comme une patate chaude. Comme un tison ardent. Les uns ressemblent aux autres, tous autant : prisonniers... que nous, finalement. Mais chacun a son rôle. On ne peut interchanger. Les uns arrêtent. Et matraquent. Les autres gardent. Et matraquent aussi si besoin, mais moins souvent, et moins bien. Et, derniers des derniers, éternels damnés que nous sommes : les gardés à jamais. Les soustraits à vue. Pour nous autres, le temps s’est arrêté. On pourrait aussi bien être deux-cent ans en arrière. Et réécrire à nouveau, l’histoire de ce dernier jour avant l’échafaud.
Bientôt… Le jour qui vient est pluvieux. Gris. Morne. Rien à en tirer. Un de plus. Qui dit normalement : un de moins, si tout va bien. Mais aujourd’hui rien ne va bien. On dévale vers le pire. La croyance est poison. Et l’espoir : dérision. Pas de douche depuis une semaine. Pas de promenade depuis dix jours. Ça pue. Il faut payer son dû. Au prix de la sueur ou du sang. Mais comment alors expliquer à la sortie le sentiment pénible d’avoir été bloqué à l’entrée. Comment dire à un chef que l’autorité tue, par le souci pénible de devoir disséquer pour entreprendre ? Comment dire à l’autre con de la treize de la fermer, sa putain de gueule ! Et moi, j’écris sans m’arrêter sur ce papier toilette, ma bien piteuse histoire. Moi, je suis droit commun. Pas commun à nous tous. Non ! Mais bien à distinguer du terreau. Le terreau de la haine qui se répand dans ces couloirs miteux et tristes, comme une peste brune. Comme un cancer foudroyant. L’interaction, la contagion n’a pas besoin du contact physique, ou de celui des cerveaux pour opérer. Elle traverse les murs, si épais soient-ils. Elle se déverse de bloc en bloc, de coursive en coursive. Au gré d’un vent mauvais. On sait monter les folies camouflées en des silences coupables, et des retenues louches. Car chacun se méfie de chacun. Chacun a intérêt à bien cacher son jeu. Beaucoup magouillent en tous sens. Beaucoup contournent les règles. Ici, comme dehors mais en plus condensé, c’est l’université du « fous-toi de ma gueule ». Moi je ne suis qu’en master. La plupart sont déjà doctorants. Les systèmes parallèles foisonnent. Alternative et débrouille sont des maîtres-mots. La souffrance est la reine. La douleur nous insulte en permanence. Des salopes et des lâches, voilà ce que nous sommes, dit-elle. Appliquant les formules des codes sortis du fond des âges. Faisant couler des larmes acides, qui se déversent à l’intérieur. Et dégoulinent des cellules vermoulues. Font nos torrents de boues.
Des animaux parqués. Passifs. Apathiques. Attendant l’abattoir. Reconnus comme coupables avant même nos jugements. Délivrés des fardeaux que la liberté impose à ceux qui prétendent la définir mieux que nous. Mieux que nous !? Mais qui sont-ils donc pour en savoir le prix. Ou l’essence même. La couleur de ce joyau, par nous abandonné. Qui nous abandonna. Par erreur. Par immaturité. Par connerie. Ou par simple humanité parfois. Par cours, inconnues de nous.
Par eux possédé-e-s, exploité-e-s, sans conscience de sa valeur réelle. Où est-on libre vraiment, et comment ? Par quel biais ? Bien pire qu’une obsession.
La déviance objective, celle des faits avérés comme distordus, légaux autant que délictueux, porte ici, en ces murs, un sens hors du commun. Ici, plus que nulle part ailleurs, elle s’incarne. Se justifie. Bénéficie d’un état d’exception, qui lui donne toute latitude à exercer sa juste relativité. La notion pernicieuse de « Justice » s’applique pleinement à ces lieux insalubres, et à ses mœurs écœurantes. Laissant pour seul loisir de repeindre les morts-vivants en Bisounours. Et les kapos en bonnes-sœurs.
Nous autres, au milieu de ce « game » endiablé, savons la fin prochaine. La rédemption, une vulgaire carotte. La lumière vacillante. L’insertion une chimère. Et l’écroulement probable. Mieux que d’autres. Car, comme le marteau plante le clou, on en viendrait à croire les complaintes eschatologico-lancinantes du bâtard de la treize :
« On va tous crever j’vous dis !... ». Ben vas-y toi commence, trou de balle !
Enfermés en nos peines et nos colères, quelquefois dignes, nous continuons d’exploser. D’explorer des ténèbres qui eux n’ont pas de portes. J’attends mon avocat, mais il n’y a pas de parloirs. J’attends qu’y m’sorte de là, de cette merde, mais j’ai pas assez de tunes. Il est plus motivé à faire sa clientèle. Et gérer sa carrière. Il est bien aimable, tout propret, mais commis. Jeune, sait déjà les pesanteurs des balances et des glaives. Les sinus de l’éthique. Mon immuable sort entre les mains d’insensibles rouages qui ont bien d’autres chats à broyer. Donc je resterais là. Encore aujourd’hui. Et demain. A attendre. Autant qu’il le faut.
De me remettre. En marche... Moi. Rudy. Seize ans et demi.
Je suis là. En préventive. Pour : vol à l’étalage. En multirécidive. J’avais faim.