Jeunesse confinée, jeunesse sacrifiée?

La manière dont le confinement impacte la jeunesse, que nous oublions souvent de considérer comme acteurs de la société de demain, mérite réflexion et questionnements ouverts. C'est l'occasion de réfléchir aussi à l'ambiguïté du regard porté sur la jeunesse dans notre société.

A un âge où l’on songe le plus souvent aux fêtes où l’on retrouvera les amis, aux retrouvailles de la veille au campus, à la joie d’un rendez-vous à venir, au week-end de copains qui se prépare, à l’ivresse de la danse, à l’exposition où l’on ira s’instruire en bonne compagnie, aux fous-rires partagés autour d’un café adoucissant les révisions, aux petits boulots où faire avec d’autres ses premiers pas vers l’autonomie est rassurant, au prochain amphi où l’on se retrouve à plusieurs pour ensuite deviser sur l’herbe en refaisant le monde, les jeunes se voient à présent confinés entre les quatre murs de leur chambre. Leurs rendez-vous universitaires actuels se résument à une mosaïque grisâtre sur écran d’ordinateur. Dans cet ensemble d’icônes auxquels ils se retrouvent connectés, apparaissent essentiellement des rectangles noirs et gris estampillés d’initiales. Dans cet ensemble, rares sont les visages. Et ceux-ci se trouvent souvent, à leur insu, masqués d’ombre ou de flou. Que de visages cachés… Visages perdus… ? Alors que les écoliers, collégiens et lycéens se rendent à l’école où ils voient leurs amis et enseignants, les étudiants universitaires sont sommés de rester chez eux. Leurs interactions sociales doivent se limiter à des conversations téléphoniques, chats ou visios.

Il ne s’agit aucunement, ici, de débattre sur les préconisations du confinement en cette deuxième vague d’épidémie. La réalité des dégâts du covid-19 est indéniable, les soignants en première ligne en témoignent. Nous restons tous soumis à beaucoup d’inconnues. Néanmoins, les mesures en vigueur, contraignantes même si elles le sont heureusement moins qu’au printemps dernier, ne seront certainement pas sans conséquences psychologiques sur bien des jeunes, pourtant attendus comme forces vives dans un avenir peu lointain. Lorsque les dangers du covid-19 s’estomperont, nous avons beau espérer un retour à la « normale », beaucoup de choses auront profondément changé. La manière dont le confinement impacte la jeunesse, que nous oublions souvent de considérer comme acteurs de la société de demain, mérite réflexion et questionnements ouverts.

L’âge des possibles accroît l’appétence des rencontres. Les contacts réels et expériences concrètes, avec toutes les émotions qui découlent de ces interactions vécues, déploient les processus de pensée tout en permettant à chacun de s’autonomiser et de s’éprouver comme sujet à part entière, assumant ses choix et façonnant ses propres projets. Or, les liens à autrui doivent maintenant se limiter, au mieux, à une apparition sur écran. Beaucoup ont dû retourner vivre chez leurs parents, dès lors régresser à une forme de dépendance. Surtout, depuis plus de six mois, plane une menace de mort que beaucoup vivent avec une acuité toute particulière. Certains peuvent craindre pour un parent à risque ou des grands-parents âgés, avoir dû faire face à des deuils de proches victimes du covid-19. Mais il y a surtout une menace autre que celle du virus qui attise l’angoisse d’un très grand nombre de jeunes adultes : l’incertitude des projets, notamment professionnels, qui résonne elle aussi inéluctablement avec un spectre de mort. S’ils voient autour d’eux des adultes désemparés car moins sollicités professionnellement, voire empêchés d’exercer leur activité jugée « non-essentielle » (ou même « moins essentielle » que d’autres, et se profile alors une comparaison, voire une hiérarchisation des domaines de compétence, au risque d’une disqualification de certains), si leur propre stage se trouve compromis voire impossible, si s’installe un doute constant sur ce que l’on est en mesure de planifier et une perplexité sur la véracité des informations reçues avec tant de contradictions, comment construire des projets ? Si des trajectoires se trouvent interrompues, malgré tous les messages qui tentent d’insuffler de l’optimisme, s’impose l’angoisse d’une mort définitive du statut auquel aspire le jeune, au risque d’une errance. Lorsque ni la constance ni la prévisibilité ne peuvent être garanties, qui plus est dans une culture où règne un impératif de visibilité, comment intégrer un véritable sens de l’engagement et de la fiabilité ?

Nos bâtisseurs du monde de demain se voient à présent confinés, pourrions-nous dire sacrifiés ? La racine étymologique latine de ce mot, sacer, laisse entrevoir une purification sacrée. De tous temps, le sacrifice opère comme une violence contre une autre violence, sous prétexte de tentative de régulation. La Fontaine l’illustre magistralement par le discours du Roi Lion dans sa fable Les animaux malades de la peste (Livre VII, v.18-22) :

« Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux

Peut-être il obtiendra la guérison commune

L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents

On fait de pareils dévouements ».

L’Histoire nous enseigne que lorsque la société est victime d’un désordre, surtout lorsque les causes en sont invisibles, la nécessité d’exposer un coupable sacrifié se fait sentir. Souvent désignés comme ceux qui n’en font qu’à leur tête, qui transgressent les consignes sanitaires, les jeunes adultes se trouvent-ils, à notre insu, dans une position de boucs émissaires ? Dans l’inconscient collectif, la jeunesse sacrifiée concentrerait-elle l’espoir d’un temps nouveau, de l’arrêt de la malédiction par la suspension de toute vie sociale ? Pourtant, peu avant, on avait loué cette même jeunesse qui bravait le terrorisme en occupant les terrasses de café…

Les confinements successifs modifieront profondément le rapport à soi et à autrui, ainsi que la vision de la liberté. Beaucoup de créativité sera attendue pour redéployer l’audace des rêves – écrire « sur les murs la force de nos rêves » comme dans la chanson bien connue de la fin des années ‘80 – et retrouver une suffisante confiance en soi, en ses choix, en ses ressources, en autrui et en la vie.

 

Nathalie de Kernier

psychologue clinicienne, docteure en psychologie, psychanalyste, psychothérapeute

maître de conférences HDR en psychologie clinique et psychopathologie psychanalytiques à l’Université Paris Nanterre - EA4430

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