Nathalie Laulé

Journaliste, auteur, acteur culturel, conseil communication/ Martinique/Avignon/ Guyane

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Billet de blog 14 mai 2009

Nathalie Laulé

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Etats généraux de l'outre-mer, cherchez la faille

 L’atelier n° 8 des Etats généraux de l’outre-mer en Martinique, chargé des questions culturelles, proposait samedi 2 mai une journée de réflexion autour de l’identité à travers les pratiques culturelles, artistiques,

Nathalie Laulé

Journaliste, auteur, acteur culturel, conseil communication/ Martinique/Avignon/ Guyane

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L’atelier n° 8 des Etats généraux de l’outre-mer en Martinique, chargé des questions culturelles, proposait samedi 2 mai une journée de réflexion autour de l’identité à travers les pratiques culturelles, artistiques, économiques et sociales, sur le site historique de Fond Saint Jacques à Sainte-Marie. Sur une question aussi déterminante pour l’avenir de la Martinique, à l’intérieur du cadre national des Etats Généraux, on peut s’étonner du peu de participation à cet atelier, des intellectuels martiniquais et des hommespolitiques en charge de la mise en œuvre des politiques culturelles. On peut s’étonner également du peu de préparation de ce débat. Il est clair qu’aucune consultation préalable n’avait eu lieu entre les professionnels directement concernés et actifs sur cette question, les politiques et l’Etat. L’assemblée étant essentiellement constituée d’un public non averti, le débat a pu être directement introduit par le président de cet atelier, le professeur Jean-Claude William,sur la notion maintes fois malaxée de l’identité martiniquaise d’un point de vue racial et historique, ce qui estloin de constituer l’essentiel de la question de l’Identité dans le contexte mondial actuel! Cependant et comme on auraitpu s’y attendre, la plupart des participants donnant leur vision de ce qu’est l’Identité a souvent évoqué un sentiment de malaise ou de tiraillement. Démontrant que l’Identité martiniquaise est perpétuellement tendue entre son appartenance au monde caribéen et son rattachement à la nation française, tendue entre le « mariage » des communautés ayant abouties à la construction d’un peuple et l’histoire de la colonisation et de ses barbaries qui ont abouties à la construction de ce même peuple.

Les artistes intervenants ont à leur tour souligné cette tension à propos par exemple, des critères esthétiques définis par une norme professionnelle, auxquels ils doivent répondre tout en y échappant alors même qu’ils ne peuvent pas compter sur le concours de réelles politiques culturelles locales. Les artistes présents ont d’ailleurs déploré le manque d’écoute de la part des collectivités locales « Nous avons besoin de personnes qui connaissent le métier »a dit la chorégraphe, Christiane Emmanuel. « Il faut que les collectivités et l’Etat se rencontrent (à propos des politiques culturelles)…que l’on tienne compte de nos propres critères esthétiques… » a ajouté le metteur en scène José Exilis.

Si l’acte artistique est un lieu de manifestation de l’Identité incontestable, il estclair qu’il est également le lieu de manifestation des malaises d’une société. Et pour avancer davantage dans cette démarche qu’il est convenu de qualifier d’ « historique », les Etats Généraux de l’Outre Mer, chacun aurait eu certainement à gagner dans une réflexion triangulaire entre les artistes, les politiques et l’Etat. Or, il est stupéfiant de constater qu’ici, dans cet atelier spécifiquement consacré aux questions de la culture, du patrimoine et de la transmission, les représentants de l’Etat, le directeur et les conseillers de la DRAC(Ministère de la Culture - Direction Régionale des Affaires Culturelles), ont dû garder le silence, alors que l’atelier était co-présidé par Edmond Mondésir, Président de la commission culture du Conseil Régional ! Les Etats Généraux étant un espace de proposition et un lieu de réflexion public, on peut s’interroger sur cette configuration et sur son opportunité car le rapport de ces débats n’est pas anodin, il devrait servir de base de réflexion à des réformes. En effet si l’Etat, organisateur de cet évènement,reste absent du débat, comment l’interroger et comment avancer ailleurs que sur des terrains endogènes, comment dénouer ce malaise identitaire justement lié à l’appartenance administrative à la France ? De plus, comment dans un tel cadre peut-on se priver de l’expertise des représentants de la DRAC qui sans conteste, détiennent des clés ne serait ce qu’en matière d’évaluation du potentiel artistique et en matière d’économie du secteur. Que veut dire ici le silence forcé des représentants de l’Etat en poste en Martinique, tout à la fois humiliant pour ces fonctionnaires et pénalisant pour l’ensemble du débat, quant absolument tout le monde a droit à la parole ?

Quand on se pose les questions de la manifestation de l’Identité, de la prise en compte de l’Identité qui sont au cœur certainement de l’acte artistique et politique en Outre Mer et partout ailleurs, il y a la notion de la limite ou du contour de l’Identité à aborder, la notion de la préservation de l’Identité propre dans un global indéfini. Où est la limite de mon Identité, puisqu’il est acquis que l’Identité est en perpétuelle construction, à quel moment est-elle en train de fondre en l’autre, dans quelle mesure est-elle menacée, dans quelle mesure se construit-elle avec l’autre?

La plupart des peuples du monde à l’heure actuelle sont en droit de s’interroger sur leur Identité parce que nous sommes dans une logique de globalisation du monde et pour ce faire dans une logique de normalisation des systèmes. Actuellement, les politiques sécuritaires de tous ordres, mises en place au plan mondial, pour nous protéger de nous-mêmes, institutionnalisent la répression des identités. La France avec son président extraverti et autoritaire, avec sa position centrale dans l’Union Européenne, participe de ce schéma au plus haut point. Dans ce lieu de débat, les représentants de l‘Etat auraient pu répondre notamment àces questions essentielles d’application des règlementations normalisantes en cours dans les domaines de la culture et de l’artistique auxquelles les acteurs culturels des Outre Mer ne peuvent échapper !

Quelqu’un dans le public, lors de cet atelier a parlé d’un célèbre Pitt de coq, haut lieu de la tradition martiniquaise et de la symbolique identitaire, actuellement menacé à Sainte Marie par les « normes sanitaires ». Personne dans l’assemblée n’a relevé cet exemple pourtant frappant de la destruction des limites de l’Identité, le lieu où l’on s’écoule dans l’autre, où l’on est absorbé par l’autre, ce lieu d’acculturation dangereux où l’on glisse par peur de représailles administratives.

Si ces Etats Généraux ne peuvent permettre la confrontation avec l’Etat et/ou avec l’Institution qui met en place la norme, ne peuvent permettre la discussion avec les politiques sur des bases tangibles d’évaluation, sont-ils tout simplement une manipulation, un piège tellement énorme qu’il ne saute pas forcément aux yeux? Une mascarade qui flatterait quelques personnalités mais où tout serait joué d’avance, en toute bonne conscience?Serait-ce une explication à l’absence des intellectuels martiniquais et de la plupart des artistes, à l’absence des politiques et aussi des représentants du Collectif du 5 février, au retrait de José Hayot du poste de rapporteur de cet atelier ? En effet, après ces Etats Généraux, la parole des peuples d’Outre Mer sera inscrite en rapports et comptes-rendus définitifs et décisifs pour leurs avenirs, l’Etat aura donné la parole à l’Outre Mer une bonne fois pour toutes. Dans cette perspective, le silence, l’absence de propositions fondées et fondatrices sont malgré tout, des postures dangereuses. Là où il n’y a plus de place pour le dialogue et la construction, il y a insurrection. Cela est d’autant plus vrai que les décevants instants de l’après grève pour une population qui se sent laminée et économiquement flouée,ne sont pas encore un terreau favorable à la reconstruction mais bien plutôt des terrains en labour!

Nathalie Laulé