La diaspora russe d’Europe occidentale: victime de la guerre des patriarches

L’émergence de la question ukrainienne lors du grand concile panorthodoxe en Crète (juin 2016) a cristallisé les rapports de force entre le patriarche Kirill de Moscou, qui a boycotté le concile, et le patriarche Bartholomée de Constantinople.

L’émergence de la question ukrainienne lors du grand concile panorthodoxe en Crète (juin 2016) a cristallisé les rapports de force entre le patriarche Kirill de Moscou, qui a boycotté le concile, et le patriarche Bartholomée de Constantinople. L’un administre la majorité des orthodoxes de la planète qui compte un total de 300 millions, l’autre, portant le titre de «Primus inter pares», préside aux destinées de l’orthodoxie mondiale. C’est l’octroi de l’autocéphalie aux « églises schismatiques » d’Ukraine qui a mis le feu aux poudres provoquant de nouvelles fractures dans le monde orthodoxe

En octobre 2018 le patriarche de Constantinople décide d’accorder une autocéphalie, d’ailleurs limitée, aux fractions dissidentes de l’église d’Ukraine. Ceci à leur demande, étant donné le conflit avec la Russie. Officiellement il s’agit de mettre un terme à plusieurs décennies de conflits ponctués d’excommunications respectives au sein de l’orthodoxie ukrainienne, divisée en trois branches : celle du patriarcat de Moscou, numériquement la plus importante, le Patriarcat autoproclamé de Kiev, qui existe depuis 1992 et enfin l’église dite Autocéphale d’Ukraine, autoproclamée en 1920 puis dissoute en 1930 et qui renait de ses cendres en 1989.

A Moscou, la décision de Batholomée est interprétée  comme une rupture de l’accord tacite selon lequel le territoire canonique de chaque entité ecclésiastique était intangible. Furieux, le patriarche Kirill rencontre Bartholomée à Istanbul le 31 août pour tenter de le faire revenir sur sa décision, en vain. De retour à Moscou il annonce la rupture du lien eucharistique avec Constantinople alors que les médias proches de l’establishment se répandent en allusions perfides sur d’éventuelles intentions de l’église autocéphale de faire main basse sur les églises du patriarcat de Moscou.

Kiev contre Paris ?

 Bartholomée, à la surprise générale, annonce le 27 novembre 2018 sa décision de révoquer le statut d’exarchat qui conférait son indépendance à l’Archevêché de tradition russe en Europe Occidentale et donne l’ordre à ses paroisses de rejoindre les métropoles de son obédience dans leurs pays respectifs. Quelles sont les véritables raisons de cette décision qui est un véritable cadeau  au Kremlin et au patriarche Kirill ?Les raisons invoquées dans la lettre aux fidèles ne sont pas vraiment convaincantes ,loin s’en faut… Pour Alexandre Soldatov, rédacteur en chef du site particulièrement bien informé «credo.press», cette décision dénuée de tout fondement pourrait être le résultat d’un marchandage : Kiev contre Paris…

Kirill saute sur l’occasion

 Reste que la dissolution de l’exarchat ,quelques en soient  les raisons est une aubaine pour le patriarche Kirill qui peine à se remettre de l’échec subi en Ukraine et voit surgir tout à coup une opportunité de faire main basse sur les églises de la diaspora….. et si possible ,sur leur parc immobilier ! Quant à Poutine, d’une part il rêve d’unifier le monde russe sous la houlette du Kremlin et du Patriarcat de Moscou et de l’autre, utiliser le « soft power» (la manière douce) relayé par une propagande insidieuse pour améliorer l’image de marque de la Russie en occident et peser sur les centres décisionnels des pays concernés.

 .L’entreprise est aisée particulièrement dans l’hexagone qui constitue un terrain particulièrement favorable ,La France , depuis la révolution d’octobre abrite la plus grande diaspora d’Europe  occidentale à laquelle se sont greffés au cours des années des français séduits par le mysticisme oriental, la stabilité de la Russie dans un monde en proie « aux hautes turbulences et , le conservatisme décomplexé dans le domaine des mœurs puis  dans les années 200 des déçus de la  Péréstroïka soucieux d’un avenir meilleur. L’ensemble forme une communauté hétéroclite nourrit des sentiments contradictoires vis à vis de « la mère Partie » et de son président et qu’une propagande savamment orchestrée , relayée par des descendants d’émigrants blancs aux titres ronflants et bien entendu la corruption peut facilement convaincre .Or Moscou sait faire preuve de générosité….  un exemple, au cours d’une réunion du Conseil de l’Archevêché, une personne s’est étonnée de voir apparaître dans les comptes une somme de 150 000 euros venue d’on ne sait où. Interrogé, monseigneur Jean (originaire de Bordeaux et acquis depuis à Moscou) n’a pas trouvé de réponse…

« Retourné «  monseigneur  Jean achève de détruire l’archvéchée

A peine rendue publique la dissolution de l’exarchat, Moscou lance une offensive de charme proposant à l’Archevêché de rejoindre le patriarcat de Moscou tout en promettant de lui conserver son unité, son autonomie et ses particularismes dans les domaines administratif et ecclésial. Cette proposition alléchante perturbe les fidèles sous le coup de la décision de Constantinople.

 L’archevêque Jean se rend alors au Phanar (siège du patriarcat de Constantinople) pour tenter de convaincre Bartholomée de revenir sur sa décision, en vain. De retour à Paris il donne le coup de grace à une unité

 Il convoque  le 7 septembre 2019 une assemblée générale pour un vote sur un éventuel changement de juridiction. Le passage à Moscou n’a obtenu que 58% des suffrages, n’atteignant pas la majorité qualifiée des 2/3 requise par les statuts. L’option de Moscou  est donc trouvée rejetée. Qu’à cela ne tienne : Monseigneur Jean déclara que la majorité simple serait suffisante !

 Une semaine plus tard, Monseigneur Jean, dorénavant de Doubna (petite ville de Russie, dans la région de Moscou, abritant un des plus grands centres de recherche nucléaire au monde), annonce qu’à titre personnel il a rejoint le patriarcat de Moscou (ce par quoi, statutairement, il se trouve exclu de l’Archevêché) et enjoint les fidèles à le suivre. La communauté des fidèles en butte au rouleau compresseur de la propagande perd ses repères et parfois son bon sens.  Quant à l’archevêque Jean de Doubna il continue, au mépris des statuts et des résultats du scrutin, à régner sur la cathédrale malgré la nomination d’un «locum tenens» par le Patriarcat de Constantinople, rend visite avec autorité à l’église Saint-Serge à Paris, seconde église principale de l’Archevêché, s’en déclarant «propriétaire».

Fin octobre il se rend à Moscou accompagné d’une délégation d’environ 90 personnes pour sceller le rattachement de l’Archevêché au patriarcat de Moscou. Au cours de la liturgie célébrée dans la cathédrale du Christ-Sauveur Kirill, reconnaissant, lui remet le klobouk blanc des métropolites et une charte qui officialise le rattachement.

A première vue le patriarcat de Moscou et le métropolite de Doubna ont gagné. Sur les 47 paroisses de tradition russe que compte la France seule une quinzaine est restée fidèle au patriarcat de Constantinople. La cathédrale St-Alexandre-Nevski et l’église Saint-Serge sont passées à l’ennemi, certes dans des conditions discutables, le métropolite Jean n’ayant pas hésité à bafouer tout a la fois les statuts de l’Archevêché et la législation sur les cultes.

Une lueur d’espoir

Reste qu’à terme un retournement de situation n’est jamais à exclure. Par le passé, les russes de la diaspora avaient changé à plusieurs reprises de juridiction…Quant aux paroisses irréductibles elles constitueront un vicariat indépendant    au sein de lla métropole grecque du patriarcat de Constantinople , vicariat auquel pourront s’arrimer ,nous n’en doutons pas, tous les déçus de l’autorité hiérarchique très verticale de l’église russe  c À suivre. 

Nathalie Ouvaroff

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