Alieu, 16 ans, de l'école à la rue...

Alieu, 16 ans, privé de scolarité et d'hébergement, abandonné par le Conseil Départemental des Bouches du Rhône comme une centaine d'autres mineurs isolés, est revenu à Digne grâce à l'action de son Comité de soutien : récit détaillé de son parcours.

Mercredi 11 octobre 2017, Alieu Jallow (16 ans depuis cinq jours, scolarisé depuis la rentrée 2017) annonce à son enseignante de Français Langue Seconde qu’il doit quitter la MECS dans laquelle il est accueilli depuis 4 mois en tant que primo-arrivant pour rejoindre les Bouches du Rhône. Alieu semble à ce moment plutôt content de ce départ car ses éducateurs lui ont dit que c’était bien pour lui, qu’il aurait là-bas sa place dans un foyer et qu’il pourrait construire sa vie à Marseille. Dans l’après-midi, l’enseignante prend contact avec une salariée de l’Aide Sociale à l’Enfance du Conseil Départemental 04 qui lui explique que la situation dans les Bouches du Rhône est très problématique : de nombreux mineurs isolés ne bénéficient d’aucun accueil et sont logés temporairement dans des hôtels de passe pour finalement être mis à la rue… à tel point que depuis mai 2017, les salariés de l’ASE des Bouches du Rhône ont entamé une procédure judiciaire contre le conseil départemental pour « non-assistance à mineur en danger ».
Un comité de vigilance citoyenne est immédiatement créé autour de l’antenne locale du Réseau Éducation Sans Frontières (RESF04), d’enseignants en collège et lycée et de membres de la société civile.
La chef de service de la MECS qui accueillait Alieu jusqu’alors est ensuite contactée : celle-ci avoue être au courant de la réalité de la situation dans les Bouches-du-Rhône mais ne plus pouvoir prendre en charge un jeune pour lequel elle ne reçoit plus de subventions à partir de ce jour ; il faut se satisfaire de l’avoir logé et aidé temporairement. Elle reconnaît même ne pas avoir communiqué l’information à son équipe d’éducateurs pour éviter des problèmes internes.
Le jeudi 12 octobre au matin, plusieurs enseignants du collège tentent de retenir le jeune Alieu afin de garantir, au nom de l’État, l’application de la loi de protection de l’enfance. Le Principal du collège choisit d’intervenir en cours et de remettre le jeune mineur isolé aux représentants de la MECS. Alieu est ensuite contraint de monter dans le bus à 11h20, tout seul, avec tous ses papiers et ses affaires, jusqu’à la gare d’Aix TGV, d’où il rejoint ensuite la gare de Marseille St Charles.
À la gare, il tente à plusieurs reprises de joindre une salariée de l'Association Départementale pour le Développement des Actions de Prévention du 13 (ADDAP13) qui est l'association à laquelle le Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône (CD13) a délégué l'accueil des mineurs isolés. Il finit par avoir quelqu’un qui lui dit d’attendre, « qu’ils arrivent ». Au bout de 4 heures d’attente, Alieu appelle une éducatrice de son ancienne MECS de Digne qui lui dit de se rendre par ses propres moyens à l’hôtel Belsunce, où il passe la nuit en compagnie de nombreux autres jeunes étrangers.
Vendredi 13 octobre au matin, l’hôtelier demande à Alieu de prendre toutes ses affaires avec lui et de partir. Il lui indique un endroit où il doit se présenter et peut manger gratuitement ce midi (le Tivoli, local de l’ADDAP13). Là-bas, des personnes lui disent qu’il ne doit pas attendre quoique ce soit car les migrants sont trop nombreux, le mieux pour lui étant d’aller dormir dans la gare et de passer au Tivoli pour déjeuner trois fois par semaine !
Vendredi midi, des membres du comité de soutien échangent avec un éducateur d’une MECS de Barcelonnette (04) dont un jeune est parti en même temps qu’Alieu pour Marseille ; ce dernier a dormi dans la rue dès la première nuit. Une psychologue d’un autre centre d’accueil raconte encore qu’un jeune qu’elle suivait dort actuellement dans la gare St Charles alors même qu’il devait bientôt être opéré d’un pied…
Ne pouvant se résigner à dormir dehors, Alieu appelle vendredi en fin d’après-midi une personne qui l’avait déjà hébergé spontanément en mai, lorsqu’il était arrivé sur le territoire français ; il passe la nuit chez elle, ainsi que deux des autres jeunes qui l’accompagnent. À la demande d’Alieu, cette personne contacte le comité de soutien dans la soirée pour envoyer des nouvelles rassurantes : Alieu est au chaud pour la nuit et peut rester chez lui quelque temps s’il le faut, mais il espère que ce ne sera pas le cas car plusieurs autres étrangers dorment déjà chez lui.
Samedi 14 octobre, refusant le non-respect de la loi de protection de l’enfance, le comité de soutien propose à Alieu de rentrer à Digne, et de l’héberger de manière temporaire.
Sur les conseils des membres de RESF04, le comité de soutien prend contact lundi 16 octobre avec une avocate marseillaise, spécialisée dans le droit des étrangers. Celle-ci se montre intéressée par le cas d’Alieu et explique qu’elle a l’habitude de plaider des cas similaires contre le Conseil Départemental 13, lequel est régulièrement condamné.
Le comité de soutien envoie un courrier d’alerte aux élus politiques ; quelques réponses sont reçues : notamment un collaborateur de la députée ou le directeur général adjoint du Pôle Solidarité du CD04. Ce dernier reçoit des membres du comité de soutien mercredi 18 octobre : il pointe lui aussi les dysfonctionnements du CD13 dans le secteur de l’Aide Sociale à l’Enfance et, à titre de comparaison, démontre le travail remarquable effectué par les services sociaux des Alpes de Haute Provence (d’où, néanmoins, 54% des primo arrivants mineurs sont envoyés dans d’autres départements. [2])

Jeudi 19 octobre, l'avocate nous informe que le Préfet des Bouches-du-Rhône en personne aurait interpellé l'Inspection Académique des Bouches-du-Rhône pour faire en sorte qu'Alieu soit scolarisé au plus vite, dès lors qu’il aurait une prise en charge par l’ASE. Lors d’une autre conversation téléphonique, la directrice du CASNAV13 (Centre académique pour la scolarisation des élèves allophones nouvellement arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs) semble très affectée par le fait qu’un enfant déjà scolarisé soit retiré de son collège pour ne plus être accueilli nulle part.

Vendredi 20 octobre, Alieu est accompagné par des membres du comité de soutien au tribunal administratif de Marseille à 14h30 ; lors de l’audience, le Juge écoute attentivement le récit de l’avocate, et condamne dès la fin d’après-midi le Conseil Départemental 13 à loger Alieu dans les 24h sous peine de 150€ d’indemnité par jour de retard.

Mardi 24 octobre, sans nouvelles depuis l’audience, le comité de soutien appelle l'ADDAP13 ; la chef de service des MNA explique alors que condamnation de justice ou pas, il n’y a aucune place disponible dans les Bouches du Rhône pour Alieu. Selon elle, la seule piste efficace est de trouver une place vacante dans une MECS d’un département rural proche, à laquelle le CD13 versera les aides allouées pour l’accueil du MNA.

Jeudi 26 octobre, l'avocate, recontactée par le comité de soutien, dépose un nouveau recours afin que la décision de justice du TA de Marseille soit appliquée. Le lundi 6 novembre 2017 le conseil départemental est astreint à payer 150 € d’amende par jour jusqu’à la prise en charge.

Vendredi 3 novembre, Alieu, accompagné par un membre du comité de soutien, se rend dans les locaux de l'ADDAP13, pour obtenir des informations sur sa situation. L’éducatrice présente sur les lieux explique rapidement la situation : elle n'a que 53 places pour les MNA sur les Bouches du Rhône… En conséquence la plupart des jeunes mineurs non accompagnés sont à la rue.

Mercredi 8 novembre, un membre du comité de soutien accompagne Alieu à l’Inspection Académique des Alpes de Haute Provence pour demander la scolarisation provisoire d’Alieu. La personne rencontrée s’engage à l’affecter au collège Borrély dès la semaine prochaine.


Ainsi Alieu, comme une centaine d’autres mineurs qui ont reçu une OPP les affectant dans les Bouches du Rhône, est aujourd’hui complètement abandonné par le CD 13 : il n’est ni accompagné, ni hébergé, ni scolarisé.
Le comité de soutien formé autour du jeune Alieu J. dénonce l’immobilisme de toutes les institutions censées gérer l’accueil des MNA en région Provence Alpes Côte d’Azur (et ailleurs). Nous voulons que des décisions soient prises urgemment pour qu’un accueil respectueux des enfants soit mis en place dans tous les départements français.
Nous demandons à nos élu-e-s politiques de tout mettre en œuvre pour trouver une structure d’accueil à Alieu dans les Alpes-de-Haute-Provence, en conformité avec la décision de l’Inspection Académique 04 et dans le respect de l’article Article L. 221-1 du Code de l’Action Sociale et des Familles (« veiller à leur orientation [...], à la stabilité du parcours [et] à la stabilité des liens d’attachement noués avec d’autres personnes que ses parents »).



Membres du comité de soutien, signataires de ce courrier :
Marie Musslin, Matthieu Lombard, Tatiana et Eric Robineau, Christine et Dominique Hamot, Catherine Dufourq, Laurence Audemar, Pierre-Etienne Ballif, Sylvie Deroche, Guy Frécon, Marie Reynaud, Anne Giovannoni, Anne Wraith, Sophie et Philippe Blanc-Sylvestre, Florent Alloin, Eva Antomarchi, Aurélien Possamaï, Sébastien Klotz, Jean-Christophe Badin, Jessica Quatresous, Nathalie Quintane.


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