Considérations sur l'antisémitisme contemporain

Partant de la hausse des actes antisémites en temps de confinement et de pandémie, ce texte interroge les formes d'un antisémitisme moderne sans frontières, devenu contemporain.

Indéniablement, la crise sanitaire actuelle est le lieu d'une montée en puissance des discours antisémites et complotistes. Au sein des manifestations anti-confinement aux États-Unis, les Juifs sont parfois dépeints comme "The real plague" [la peste véritable], xénophobie n'ayant rien à envier à l'analogie hitlérienne associant les Juifs à des "bacilles" meurtrières et diaboliques, à des "parasites" infectieux. La judéophobie s'installe, en période de pandémie, là où se répand en parallèle un racisme anti-asiatique délirant et décontracté, se surajoutant à une islamophobie quotidienne facilitée par les moyens exceptionnels fournis à la police en période de Ramadan.

La haine anti-juive est exponentielle en temps d'épidémie, elle se déconfine. Sur les réseaux sociaux, dans la rue, à la télévision. On entend ou on lit parfois que le Covid19 est une arme de destruction massive propagée par Israël pour s'en prendre aux musulmans, pour spéculer sur la misère des sans-réserves. En Iran, on entend à la télévision que "le Juif" use du virus pour se débarrasser des chiites, et le discours n'est pas moins révoltant à la télévision turque, où se succèdent les dénonciations du Juif "stérilisateur". En Allemagne, déjà victime d'attentats antisémites l'année passée à Halle et Berlin, des autocollants en forme d'étoile de David désignaient, dans les rue d'Hamburg, les Juifs comme agents de contamination du virus. En France, le débat entourant le remède "miracle" du Dr Raoult s'accompagne de commentaires affirmant que l'infectiologue serait victime du "lobby juif". En Irak, les médias ne rechignent pas à propager l'idée d'un "complot juif américain financé par Rotschild pour réduire la population mondiale". L'antisémitisme n'a définitivement pas de frontières.

Une telle haine pandémique n'a rien d'un phénomène nouveau. Des discours analogues fleurissaient déjà pour expliquer les causes de la propagation du SIDA, de la grippe H1N1, etc. Ces discours sont moyenâgeux, non seulement parce qu'ils sont réactionnaires mais aussi parce qu'on les retrouve dans des constructions idéologiques du 14e siècle, avec l'idée du Juif "empoisonneur" et "conspirateur" lors de l'épidémie de Peste Noire, peste bubonique ayant ravagé une large partie du globe durant plus d'une décennie, entre 1342 et 1353.

Il va sans dire que nous devons lutter contre l'ensemble des constructions racistes de nos sociétés contemporaines. Mais cela ne peut se faire sans retour réflexif sur notre rapport, occidental, à la judéité. Dès lors, pour lutter contre l'antisémitisme contemporain dont nous connaissons aujourd'hui un énième reflux, je crois qu'il faut dire quelques mots sur la construction de l'antisémitisme moderne. Nous retournerons ensuite à nos réflexions sur l'antisémitisme tel qu'il se présente depuis plusieurs années.

Les Juifs furent effacés comme projetés hors de leur histoire. Dans le "génie juif" d'abord (une expression popularisée par Chateaubriand), dans l'actuelle politique ultra-droitière israélienne aujourd'hui, dans la Torah insidieusement traduite par "Loi" (quand le terme signifie bien plus "Enseignement"), dans la non distinction entre religion, sacré et divin, dans la Kabbale (afin de réduire l'éthique biblique à l'exil des Juifs), dans des politiques assimilationnistes, dans le judéo-chrétien qui ne retient que le chrétien, dans le mythe du Juif-Banquier, etc. La figure du Juif hérita des discours conspirationnistes entourant les "Protocoles de Sion", d'une compréhension du sionisme oubliant que celui-ci découle de la haskala, donc d'une laïcité irréductible à la laïcité occidentale originellement anti-juive.

L'assimilation - intégration  des Juifs a été, peut-être plus que tout, républicaine. Le républicanisme remplaça l'expression "nation juive" par celle de "peuple juif", les "fils d'Israël" devinrent "Israélites". Le printemps des Peuples fut un printemps d'intégration comme norme d'appartenance et comme norme identitaire : phénomène bourgeois par excellence, appliqué à toutes celles et ceux qui ne rentrent pas dans le cadre de l'homme blanc, spécifiquement "européen" et catholique. Cette intégration a des origines ancestrales, grecques, chrétiennes. Œuvre de ceux qui firent de la Bible un récit des Origines, un récit de l'Exode, falsifiant le sens biblique, hébraïque. La nation juive devint, strictement, un inconnu détachement en mal de rattachement. Ceux-là même firent de la laïcité occidentale un absolu, portèrent les Lumières au rang de religion nouvelle, réification suprême de la haskala juive ; ils firent oasis dans un désert du sens, firent de l'exilé, soumis à sa peine et à sa souffrance, l'archétype du Juif.

A droite comme à gauche, le Juif est l'Autre, et par-là un non-sujet ou le sujet d'un autre. Sujet du fascisme comme du négationnisme. Sujet de toutes les guérillas identitaires. Essentialiser "le Juif", c'est détruire des histoires singulières. C'est dire que la judéité est réductible à un "destin juif" qui serait déjà tracé dans la Bible. Le paradigme Origine - Destin (paradigme philosophique, typiquement heideggerien et nazi) traverse l'antisémitisme moderne et ses suites, affirme que "ce qui est arrivé devait arriver", expie les horreurs de demain. Par là, la solution finale aurait été inévitable, sinon nécessaire. Quand elle n'est pas niée à droite comme à gauche, et nous le répétons. Car l'antisémitisme n'a pas de frontières dans le jeu politique démocratique, pas plus qu'il n'en a dans le jeu géopolitique international. La vie quotidienne des Juifs est rythmée par un traumatisme générationnel, un complotisme ambiant, des insultes et parfois des crimes de sang. Il s'agit d'un ordinaire trop souvent oublié.

Un ordinaire simplement rejeté par l'universalité d'une politique contemporaine : celle de la lutte contre l'antisémitisme par "devoir de mémoire", et ce uniquement. Ce n'est pourtant pas seulement ainsi qu'on lutte, car on risque là de définir (et voilà déjà un problème) les Juifs de manière purement rétrospective. Raul Hilberg s'opposait déjà à ce qu'on pourrait aujourd'hui appeler "tourisme mémoriel". Nous ne pouvons pas faire comme si tout était fini, quand la haine crève les yeux, comme si l'Occident s'était absolument racheté de la discrimination raciale des Juifs. Un processus systématiquement discriminatoire qu'on retrouve déjà chez Saint-Paul (dont Alain Badiou fait l'apologie et nie l'antisémitisme), dans les croisades du 13e siècle, lors des déplacements forcés des Juifs en Europe de l'Est. Lutter seulement par devoir de mémoire c'est dire, comme le fait Eric Hazan, que les Juifs ont été "du mauvais côté du manche", mais qu'ils sont désormais du bon côté : celui des oppresseurs. Hazan et Badiou, deux idéologues qui définissaient dès 2011 la critique de l'antisémitisme comme étant "paranoïaque" (voir L'antisémitisme partout)...

Alors oui, si le vecteur majeur de l'antisémitisme contemporain est d'extrême-droite, la gauche radicale et certaines franges de l'antiracisme politique portent toujours en elles, quoiqu'elles en disent, l'antisémitisme qu'elles osent dire, parfois, combattre. Quand le NPA fait des interventions dans un local appartenant à Europalestine, qui a déjà invité à un de ses meetings Alain Soral, c'est antisémite. Quand le Parti des Indigènes de la République ose dire aux Juifs comment lutter, en les sommant de s'assimiler à leur antisionisme sous couvert d'anticolonialisme, c'est antisémite. Empêcher une personne juive de s'exprimer lors d'un rassemblement contre l'antisémitisme, c'est antisémite. Affirmer que toute présence juive entre la Méditerranée et le Jourdain est un acte colonial, c'est antisémite (et j'insiste pour dire que la création de l’État d'Israël n'est pas, originellement, une création coloniale, affirmation qui ne s'inscrit évidemment pas dans une négation des actes colonialistes menés depuis des décennies par le gouvernement israélien).

Un réel devoir de mémoire est un devoir d'auto-critique : n'est-ce pas l'ultragauche qui, dans les années 70, donna de la visibilité au négationnisme de Faurisson ? Qui bâti le terreau d'un nouveau rouge-brunisme pseudo-marxiste (porté entre autres par Alain de Benoist et Francis Cousin) ? N'est-ce pas des intellectuels "de gauche" qui, tout comme Diego Fusaro, conseiller de Matteo Salvini, tentèrent d'associer Marx et Heidegger, critique de la société capitaliste et critique de la technique, technique essentialisée dont la domination sur le monde est assimilée à une conspiration juive ? C'est bien aussi une partie des la gauche dite "radicale" qui donna à Alain Finkielkraut les billes de sa lutte contre le révisionnisme du génocide juif. Si nous voulons défendre une opposition révolutionnaire à la société actuelle, bourgeoise et raciste, nous devons nécessairement connaître l'histoire de cette opposition, du moins celle qu'il faudrait ne jamais reproduire.

A gauche comme à droite on observe deux processus. Les premiers refusent de parler d'antisémitisme en dehors de cadres précis. D'abord celui de l'assimilation des Juifs à Israël, ensuite celui d'un prétendu "philosémitisme d’État" qui ferait œuvre aujourd'hui. Les seconds portent un sionisme teinté d'identitarisme, enferment les Juifs dans des cases : ce que font aussi bien Alain Finkielkraut et Jean-Claude Milner. L'extrême-droite se nourrit d'une tradition fasciste antisémite, et la gauche radicale (nous assumons le flou artistique qui entoure ce terme), face à l'antisémitisme, baigne dans une misère représentationnelle : celle qui, de Marx à aujourd'hui en passant par Sartre, interroge sans cesse la fameuse "question juive", qui revient tel un mantra, sinon qu'on la maquille en "question sioniste".

Nous aimerions affirmer qu'il faut poser l'hypothèse d'une troisième voie, par delà sionisme et antisionisme, pour détruire l'antisémitisme ancré dans notre société. L'antisionisme oublie que le sionisme a été, originellement, socialiste, qu'il n'a à l'origine aucune prétention coloniale (ou alors cette prétention faisait fortement débat), qu'il a pour fondement l'existence d'une minorité juive enracinée en Palestine au 19e siècle, lors de la naissance du sionisme politique, mais dont l'existence remonte aussi bien avant, co-existant pacifiquement avec une population alors majoritairement musulmane. Le sionisme, dans sa forme nationaliste (nous sommes loin des idéaux du Bund), a aussi bien des tares, principalement liées à la dégénérescence identitaire des États-nations. La question du sionisme est bien évidemment trop complexe pour être détaillée ici, et cette complexité laisse à certains penseurs de tout bord le luxe de l'indistinction historique entre un Theodor Herzl, nationaliste ashkénaze, et un Ahad Aham, par exemple. C'est bien dommage.

L'antisémitisme contemporain est une souffrance réelle, quotidienne. Souffrance masquée par l'aridité de certaines écritures, par certains débats historiques tronqués. Souffrance attisée par certains concepts. Et puis, de même qu'il y a une interprétation métrique, calculatrice, algébrique, et finalement mathématique de la Bible et de la Kabbale, il y a encore aujourd'hui une incompréhension comptable de l'antisémitisme. Elle passe par un guerre comptable, menée par l'extrême-droite (et fut un temps par l'ultragauche), autour du nombre de victimes de la destruction des Juifs d'Europe, bien-sûr. Mais aussi par une tendance à hiérarchiser les racismes par le nombre. Pour dire, tout feu tout flamme, que les musulmans sont les nouveaux juifs, par exemple. Or compter n'est pas comparer. La lutte contre l'islamophobie ne doit pas être réduite en raison d'une quelconque lutte antiraciste prioritaire, et cela va dans les deux sens. L'islamophobie existait avant l'extermination des Juifs d'Europe, l'antisémitisme continue après celle-ci. Notre réponse doit être ferme et immédiate. Pandémie ou pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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