Crise et Covid-19 - Rationner la survie

« Se responsabiliser », « participer à l’effort de guerre », « soutenir celles et ceux qui sont au front » : voilà le nouveau leitmotiv officiel en cette période difficile. Ce billet se propose, le temps de quelques paragraphes, de revenir sur la situation sociale actuelle pour en dégager des enjeux clés.

La crise économique actuelle prolonge celle de 2009, jamais refermée, sans l’imiter. Lors du choc boursier de 2009, la bourgeoisie a sauvé les meubles en détruisant par elle-même des capitaux et en licenciant volontairement des travailleurs dont le coût (car pour elle la force de travail est un coût, au même titre que l’entretien des machines) entravait ses capacités de survie. Dans les termes de l’économie bourgeoise, on parlait de crise de la demande. Au contraire, aujourd’hui, le capitalisme subit une « crise de l’offre » (la force de travail mondiale vient à manquer pour assurer la circulation des marchandises et la réalisation du capital, elle est en « chômage technique »). La bourgeoisie ne peut l’endiguer qu’en augmentant le taux d’exploitation des travailleurs qui restent « disponibles » sur le marché du travail : la durée du travail est portée à 60h par semaine dans certains secteurs de l’économie. De fait, cela mène à un durcissement de la pénibilité au travail, et la reproduction sociale des travailleurs est de nouveau entravée (les congés imposés par les employeurs ne pourront pas être posés plus tard, il s’agit d’un temps de repos perdu).

La bourgeoisie pense pouvoir retomber sur ses pattes. D’une part, elle se fout de contracter toujours plus d’endettement public (cet endettement ayant toujours été le levier de l’accumulation du capital, il est nécessaire et loin d’être un soucis, au contraire, pour la reproduction de la société capitaliste), et d’autre part l’augmentation de ses coûts logistiques (en raison de la fermetures de certains hubs, ports, moyens de circulation x ou y) aura pour conséquence une concentration accrue du capital (ce qui résout temporairement le problème de la mise en concurrence d’entreprises touchées, à des degrés divers, par la crise). On entend même, dans la presse bourgeoise et dans les esprits de certains socialistes, parler de nouvelles nationalisations pour réduire ces coûts (pour rappel, la mort de travailleurs dans les hôpitaux est un coût, dans le langage bourgeois), ou pour mieux « assumer » cet endettement.

La piste d’un programme de nationalisations d’entreprises rentables mais proches de la faillite est évidemment, pour la bourgeoisie au pouvoir, une option envisagée. Les entreprises les moins rentables seront laissées pour compte (ça c’est le jeu de la concurrence, les capitalistes se bouffent entre eux), et les plus rentables seront sauvées par l’État, non pas pour planifier un sauvetage des services publics, mais parce qu’elles seront revendues au bout d’un certain temps, une fois qu’elles auront produit une plus-value suffisante pour le remboursement partiel d’une dette publique qui, rappelons le, n’est pas le problème des travailleurs mais de ceux qui les exploitent. Les Echos, par exemple, assument pleinement cette stratégie étatique en nous rappelant le cas de General Motors, entreprise nationalisée en 2009 et revendue, « avec profit », quatre ans plus tard par l’administration Obama.

Pendant que l’État multiplie à coups de centaines de milliards les garanties de dettes pour les entreprises (traduction : fout en l’air l’argent des travailleurs, nécessaire à leur survie quotidienne), la politique appliquée en matière de santé publique est une politique de rationnement. Le capital est en crise par surproduction structurelle, ce qui ne veut pas dire que les stocks de marchandises produites sont suffisants quand tarde le tant-attendu rebond économique. Puisque les chaînes d’approvisionnement sont touchées, les risques de pénurie sont démultipliés, le savon pourrait même se raréfier dans les entreprises et dans les magasins. Dans les hôpitaux publics, les stocks sont faibles, et bien plus faibles encore dans les hôpitaux militaires : les médicaments (antibiotiques, curares, etc) nécessaires à notre survie en ces temps de pandémie se raréfient, et c’est sans compter le fait que les augmentations forcées de productivité dans les entreprises risquent de causer une quantité phénoménale de problèmes de santé autres que l’épidémie de Covid-19.

Certains économistes se croyaient bien malins en pariant sur la crise, à coups d’études millimétrées sur les capacités des banques centrales à injecter des liquidités pour rétablir les échanges de capitaux financiers. Leur problème, maintenant, c’est que tout ça, ça ne résout pas une crise induite par l’arrêt pur et simple du travail, de la production. Et ce ne sont pas des économistes et des conseillers bancaires qui viendront remettre au travail des ouvriers logistique d’Amazon France (qui expriment leur droit de retrait), des ouvriers italiens d’AST (en grève) ou des émeutiers de la province d’Hubei. Non, ça c’est plutôt l’affaire de militaires, de policiers (qui ramènent des millions dans les caisses, à force d’amendes, principalement dans les quartiers les plus pauvres), et de cadres qui ne vont pas hésiter à nous rappeler tout impayé ou à nous faire miroiter de nouvelles amendes.

Le moment critique dans lequel nous rentrons aujourd’hui, s’il apparaît sanitairement improbable, exceptionnel et inattendu, est en réalité, économiquement, la conséquence annoncée de l’échec politique de la bourgeoisie à assurer à la société une certaine stabilité : celle de sa reproduction en tant que société. Les mesures exceptionnelles de l’État, c’est-à-dire de la classe dominante, mesures austéritaires et coercitives, ont annihilé depuis bien longtemps les capacités des travailleurs et des sans-réserves à reproduire leur vie sociale, à travers des soins, un panier de nourriture, un logement, etc. de qualité. Ils sont les premiers touchés par la létalité de la pandémie. Ils sont ceux que Macron appelle les « vulnérables » : les travailleurs et chômeurs pauvres, les handicapés, les personnes âgées, etc (soit celles et ceux dont la qualité de vie se dégrade le plus rapidement ces dernières années). Ce qui ne signifie pas qu’il s’agisse des seules victimes de la pandémie : car quand leurs capacités de reproduction (c’est-à-dire, pour le dire crûment, leurs chances de survie) sont réduites, c’est la société entière qui se situe, funambule, sur une ligne de crête.

C’est la rationalité morbide de l’économie bourgeoise qui se dresse, à nouveau, devant nous. Pour fonctionner « correctement », c’est-à-dire pour accumuler du capital sans accros majeur, le capitalisme doit s’appuyer sur une surpopulation dite « latente », au pire « stagnante » : une population surnuméraire, exclue du salariat formel, particulièrement précaire. Mais depuis plus d’une décennie, la part de cette population s’est accrue à une vitesse folle. Le coût de sa survie, pour la bourgeoisie, est un capital variable potentiel, mais un capital qui peine à être réalisé : il apparaît à la bourgeoisie comme non-nécessaire au « bon fonctionnement » de la société, et si le capital ne peut plus être détruit pour être, ailleurs, valorisé, alors ce sont des vies qu’il détruit sans broncher. Dès lors, les mesures d’exception prises au quatre coins du monde sont des programmes de mise à mort, et on se croirait presque dans une mauvaise dystopie malthusienne. Au lieu de relancer un nouvel Etat-Providence impossible, annihilé par la restructuration capitaliste des années 70, les capitalistes prennent la responsabilité de détruire toujours plus de vies.

Pour l’instant, nous ne pouvons que nous employer à être solidaires les un.es avec les autres, alors que des membres de notre classe crèvent jour après jour, quand les nouveaux front-liners de la « guerre » du soin et de la vie quotidienne s’écrient « The system is doomed ! » [Le système est condamné]. Et on appelle ça « responsabilité individuelle », sinon « citoyenne ». Ce que nous disons, c’est qu’il n’y a pas une mais deux immunités collectives : la nôtre, et la leur. Et elles s’opposent frontalement, c’est ainsi depuis des siècles. La société n’est pas confinée, certains chanceux, encadrants, cadres, ainsi que l’ensemble de la bourgeoisie le sont. On télé-travaille ou on continue de se rendre, la boule au ventre, au boulot. Le travail domestique, ménager, continue. Et malgré tout, l’économie est partiellement mise en quarantaine, parce que les circuits du capital grillent les uns après les autres.

Le taux de chômage a temporairement été multiplié par 4 en Norvège, une économie nationale pourtant qualifiée d’exemplaire en temps normal. Plus de la moitié des Américains témoigne d’une baisse de leur salaire ou de leur temps de travail (ce qui, au fond, revient au même). Les taux de chômage grimpent à toute allure, et les taux d’emplois (bien meilleurs indicateurs) sont catastrophiques, au sens où une large partie des travailleurs laissés pour compte ne sera jamais réintégrée à la société, au marché du travail. Certains pousseront pour un revenu universel de base (grand rêve des libertariens), et à quoi bon ? La récurrence des crises des capacités productives du capital ne peut mener qu’à l’augmentation des prix des biens de consommation : donnez un billet à ceux qui n’en ont pas, ils devront en rendre deux pour se nourrir, se loger, et se vêtir. Il n’est pas catastrophiste de dire qu’il n’y a pas d’alternative, puisque nous baignons déjà dans une société catastrophée.

La situation que nous vivons n’est ni épisodique, ni circonstancielle. Elle est profondément systémique, et tel notre univers, la récurrence de ce type de crise sanitaire est en expansion constante. La bourgeoisie y répondra en creusant des fosses communes, en déployant plus que jamais ses capacités d’expropriation, de destruction de la nature « vierge » pour accumuler encore et toujours du capital, augmentant par là notre vulnérabilité à de nouveaux agents pathogènes. Elle y répondra comme toujours, à l’aide de sa médecine coloniale destructrice des communautés indigènes et / ou particulièrement pauvres, épuisant ce qu’il reste de distinction entre ville et campagne. Et alors elle se demandera, entourée et envahie par les nouveaux bidonvilles qu’elle aura créé : reste t-il un lieu pour se confiner ? Je laisse cette question rhétorique en suspens. Protégeons nous.

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