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Billet de blog 11 janv. 2022

Qui est Thierry Solère, le sulfureux « conseiller en trahisons » d’Emmanuel Macron ?

Présent aux côtés d’Emmanuel Macron à Nice, le député des Hauts-de-Seine Thierry Solère s’est imposé comme l’un des stratèges les plus influents dans l’entourage du Président. Visé par sept mises en examen et par une enquête pour détournement de 167 000 euros de frais de mandat, l’ex-lobbyiste devrait cependant jouer un rôle de premier plan durant la campagne du futur candidat-chef de l’Etat.

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C’est un soutien étonnant qu’Emmanuel Macron a choisi de mettre en lumière à ses côtés hier à Nice, sans crainte de raviver les critiques sur sa promesse d’instaurer une « République Exemplaire ». Lors d’une visite consacrée à la lutte contre la délinquance aux faux airs de déplacement de campagne, le Président de la République n’a pas hésité à se mettre en scène aux côtés du député des Hauts-de-Seine Thierry Solère, transfuge des Républicains et caution de droite emblématique du parti présidentiel. Destinée à faire oublier le boycott de l’événement par le député des Alpes-Maritimes Éric Ciotti, qui a de surcroît accusé le chef de l’Etat de « laisser aux Français une France Orange mécanique », cette présence symbolique est cependant à double tranchants. Si Thierry Solère s’est imposé comme l’un des conseillers politiques les plus proches d’Emmanuel Macron au point d’y gagner le surnom peu flatteur de « conseiller en trahison », celui-ci est par ailleurs visé par pas moins de sept mises en examen pour « détournement de fonds publics », « trafic d’influence » ou encore « recel d’abus de biens sociaux ». A ces accusations déjà très lourdes sont venues s’ajouter en mai 2021 une nouvelle enquête judiciaire pour détournement de 167 000 euros d’indemnités de frais de mandats entre 2012 et 2019. De quoi rejaillir sur le chef de l’Etat, déjà fragilisé par la démission en décembre dernier du ministre des PME Alain Griset après une condamnation à six mois de prison avec sursis pour déclaration « incomplète ou mensongère » de sa situation patrimoniale et de ses intérêts lors de son entrée au gouvernement.

Thierry Solère entouré de policiers lors d’un déplacement d’Emmanuel Macron à Nice le 9 janvier

Quand Thierry Solère cumulait mandats électifs et activités de lobbying pour des entreprises privées

Diplômé d’un DESS de marketing, Thierry Solère a manifesté durant toute sa carrière son intérêt pour la chose publique. Après quelques expériences en tant que collaborateur parlementaire, Thierry Solère a exercé durant une grande partie de sa carrière en tant que lobbyiste exerçant en indépendant. Chargé d’influencer les lois dans le sens des intérêts de ses clients, le futur député des Hauts-de-Seine a vite connu le succès dans cette nouvelle voie professionnelle, jusqu’à déclarer des émoluments de plus de 300 000 euros net par an (soit près de 21 000 euros net par mois). De 2003 à 2012, Thierry Solère a notamment travaillé en tant que consultant pour la société Aliapur, un éco-organisme spécialisé dans la collecte et le recyclage des pneus usagés en France. Derrière la modeste PME se cachent cependant plusieurs multinationales du secteur, à même d’acquitter ses confortables honoraires : Bridgestone, Continental, Dunlop Goodyear, Kléber, Michelin ou encore Pirelli.

En parallèle, Thierry Solère gravit peu à peu les échelons dans le monde politique. Après avoir été élu au Conseil général des Hauts-de-Seine en 2004, le lobbyiste devient suppléant en 2007 du député Pierre-Christophe Baguet, puis premier adjoint au maire de Boulogne-Billancourt en 2008. Dans le même temps, Thierry Solère poursuit ses activités au service d’entreprises privées. En 2011, il entre au service de Chimirec, une autre société spécialisée dans la collecte et le traitement de déchets industriels. Une mission qui se révélera par la suite très lucrative et lui vaudra de se retrouver dans le viseur de la justice.

Des soupçons de fraude fiscale à l’origine de l’affaire Solère

Pour Thierry Solère, l’année 2012 est une année faste. Outre son élection au Palais Bourbon sur les bancs de l’opposition, le nouveau député voit ses affaires fructifier jusqu’à déclarer plus de 300 000 euros de revenus net cette année-là dans sa déclaration à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie publique. Thierry Solère recrute par ailleurs son épouse Karine Theet-Solère en tant qu’attachée parlementaire pour un salaire de 4 400 euros net par mois durant le dernier semestre de l’année. En tant que parlementaire, il bénéficie également d’une indemnité parlementaire et, avant sa suppression en 2018, d’une indemnité représentative de frais de mandat (IRFM) pour couvrir ses frais de représentation. Une indemnité dont l’utilisation est au cœur des soupçons des juges du Parquet de Nanterre. En cause selon les magistrats : le règlement des frais de scolarité de ses enfants, des abonnements dans des clubs de sport, plus de 65 000 euros de virements et de chèques vers des comptes personnels, 5 000 euros de frais de costumes, 8 499 euros de prime chez Axa ou encore 520 euros de paris à la Française des Jeux.

Malgré ces revenus plus que confortables, le député des Hauts-de-Seine ne règle pas son impôt sur le revenu entre 2010 et 2013. En 2013, celui-ci ne s’acquitte pas non plus de sa taxe foncière. Ces irrégularités entraînent en septembre 2016 l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « fraude fiscale » par l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales. Une procédure qui aboutit à une procédure de rectification avec application de la majoration de 40%, correspondant à une absence de bonne foi de la part du contribuable visé.

Des liens d’affaires et des conflits d’intérêt qui suscitent l’intérêt de la justice

Mais les juges ne s’arrêtent pas là et s’intéressent aux sources de revenus de Thierry Solère et de son épouse. Alors que le parlementaire UMP indique dans sa déclaration d’intérêt à la HATVP que sa femme n’exerce pas d’autre activités que son rôle de collaboratrice parlementaire, les enquêteurs s’aperçoivent cependant de l’existence d’une société à son nom, Lerins Communication, qui aurait dégagé 200 000 euros de bénéfices non-commerciaux.

Ceux-ci découvrent également que Thierry Solère a poursuivi ses activités de conseil en parallèle de son mandat d’élu. A partir de 2014, le député UMP est rémunéré plus de 12 000 euros brut par mois par son client Chimirec pour conseiller son PDG Jean Fixot, qui lui aurait également concédé un prêt de 40 000 euros. En novembre de la même année, Thierry Solère recrute en tant qu’attachée parlementaire Isabelle Fabiew, la femme d’Eric Fabiew, le directeur général d’Aliapur.

Les rapports entre Thierry Solère et Chimirec intriguent d’autant plus les juges que Thierry Solère a, en tant que député membre de la commission du développement durable, cosigné un amendement directement favorable aux intérêts de son client. Les soupçons des magistrats entraînent en juillet 2018 une extension du périmètre de l’enquête à des faits de trafic d’influence, de corruption, d’abus de biens sociaux, de financement illicite de dépenses électorales et de manquement aux obligations déclaratives auprès de la HATVP. Après la levée de son immunité parlementaire en juillet 2018, Thierry Solère est placé en garde à vue durant 37 heures avant d’être libéré pour raisons médicales. En octobre 2019, celui-ci est finalement mis en examen pour 7 chefs d’accusation et placé sous statut de témoin assisté pour manquements aux obligations déclaratives à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique et trafic d’influence passif. A la suite de cette procédure judiciaire, six chefs d’entreprises ayant rémunéré TS en tant que consultant ou salarié en parallèle de ses mandats d’élu ont également été mis en examen pour “trafic d’influence actif et abus de biens sociaux”

Cette nouvelle enquête qui menace Thierry Solère

En dépit de ces accusations, Thierry Solère continue de bénéficier de nombreux soutiens dans l’appareil d'État, y compris à gauche. Les juges soupçonnent ainsi le parlementaire d’avoir pu consulter la fiche action pénale relative à l’enquête le visant grâce à la complicité du ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas lors de l’entre-deux tours de la présidentielle en 2017. Lors d’une perquisition au domicile de Thierry Solère, les enquêteurs ont mis au jour une copie de ce document, pourtant strictement confidentiel.

L’ouverture d’une nouvelle enquête pour l’utilisation de l’IRFM du député en mars 2021 s’est suivie en avril 2021 par une perquisition menée à la mairie de Boulogne-Billancourt. Les enquêteurs se sont intéressés « aux dossiers de marchés publics passés du temps où Thierry Solère était élu de la ville ».

Si l’avenir judiciaire de Thierry Solère paraît s’assombrir, le député des Hauts-de-Seine ne devrait pas pour autant perdre sa place dans l’entourage proche du chef de l’Etat. Alors qu’Emmanuel Macron compte particulièrement sur les voix de droite pour l’emporter, il ne devrait pas se défausser de son précieux « conseiller en trahisons » pour chercher à fracturer Les Républicains. Au risque de dissiper les derniers doutes qui pouvaient subsister sur l’avènement d’une République vraiment « exemplaire ».

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