L'administration française, boulet accroché aux pieds des réfugiés

Alors que les réfugiés arrivés à Rennes rendent schizophrène la mairie de la Ville, la préfecture bretonne abandonne les valeurs de la gauche pour embrasser, loin des regards, un système voué à dissuader les réfugiés de s'installer en France. 

Alors que les réfugiés arrivés à Rennes rendent schizophrène la mairie de la Ville, la préfecture bretonne abandonne les valeurs de la gauche pour embrasser, loin des regards, un système voué à dissuader les réfugiés de s'installer en France. 


 

Le 4 septembre dernier, la maire de Rennes annonçait la participation de la métropole au réseau des villes solidaires pour l'accueil des réfugiés, avec le soutien du conseil municipal. Saluée par les élus, elle rappelait alors que des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants fuient la guerre et les persécutions et regardent l'Europe comme leur dernier espoir. Ne pas agir, ne pas réagir, serait nier toutes nos valeurs. […] Cela fait partie de l'ADN de notre Ville que de savoir accueillir, protéger, accompagner les personnes en détresse. Si ce discours se vérifie sur le terrain, aux côtés des associations et de la population, il sonne faux émanant de la municipalité dirigée par le PS depuis 1977.

Entre cynisme et contradiction, la mairie de Rennes se présentait au tribunal le même jour, demandant l'expulsion de dix jeunes Somaliens ayant trouvé refuge dans un parc. L'avocate de la Ville dira au tribunal que le terrain squatté était détourné de son affectation et sollicitera une compensation de 1 500 euros pour couvrir les frais judiciaires engendrés, demande immédiatement déboutée. À l'heure où Nathalie Apperlé prononçait son discours devant le conseil municipal, les dix demandeurs d'asile retournaient à leur campement du parc des Gayeulles, avec un sursis d'un mois avant la décision finale du tribunal.

Accueillir doit se faire dignement et dans les règles fixées par l’État. Nous ne pouvons tolérer des occupations illégales, dans des campements de fortune, précisait la maire. Installé par l'association Un Toit, C'est un Droit, le campement en question était, jusqu'au 5 octobre, situé dans l'immense parc des Gayeulles, s'étalant sur 100 hectares au nord de la ville. Derrière le terrain de foot officiel, un long terrain à six buts accueillait alors, cachées à l'abri des regards des spectateurs assis devant les vestiaires, des tentes et une tonnelle. En s'approchant de celles-ci, le petit groupe avait presque l'air d'une bande d'amis campant pendant les vacances, écoutant Snoop Dogg, K'Naan et Shakira sur leurs téléphones. Des connaissances passaient les saluer, parler, boire un thé et les faire progresser en français. Aussi précaire fût-il, ce campement a été pour ces dix hommes la solution la plus stable apportée durant les mois d'été, la toile de tente comme toit permanent.

Avant ces deux mois et demi aux Gayeulles, il y a eu le squat à Thorigné-Fouillard, une ville de la métropole rennaise où avaient été installés les premiers Somaliens arrivés en 2010. Carole Bohanne, membre d' Un Toit, C'est un Droit les a vu débarquer devant la préfecture un jour où il neigeait. Ils étaient affamés, en sandales en plein hiver. Et déjà à l'époque, il n'y avait pas d'hébergement pour eux. On les avait installés dans ce squat. Tentant tous les recours, la majorité d'entre eux a obtenu la protection subsidiaire, après avoir été maintenue 3-4 ans dans la plus grande précarité. Ce statut de réfugié au rabais, comme l'appelle la militante, donne aux demandeurs d'asile un titre de séjour renouvelable d'un an, mais auquel l’État peut mettre fin prématurément. Selon le site de l'Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides (OFPRA), ce statut leur permet de bénéficier dans la limite des places disponibles, d'un hébergement durant lequel ils disposent d'une aide à l'insertion.

Car pour obtenir le statut de réfugié et son titre de séjour de dix ans, il est nécessaire d'apporter des preuves des sévices subis ou des risques encourus en cas de retour dans le pays d'origine. Une invraisemblance pour Carole. Quand on quitte un pays en urgence, on ne va pas demander à ses bourreaux de signer un certificat médical pour coups et blessures. C'est la raison pour laquelle 80 % des demandes d'asile en France sont déboutées. Selon le dernier rapport publié par La Cimade, si le nombre de demandes d'asile a augmenté en 2013, passant de 64 468 à 65 894, seules 24,2 % ont débouché sur un accord de protection par l’État, statut de réfugié et protection subsidiaire confondus.


Retourne dans ton pays. T'es pas chez toi ici !

 

Arrivés il y a moins d'un an, ces dix Somaliens n'en sont qu'au début de leur parcours administratif. En revanche, ils connaissent d'ores et déjà le territoire, aidés par les déménagements forcés depuis l'évacuation du squat de Thorigné, le 10 juin dernier. À la rue et sans place disponible en appelant le Samu social (115), ils s'abritent dans un bâtiment rennais, d'où ils sont délogés rapidement avant de s'installer dans le centre-ville, sur la place du Vieux Saint-Étienne. Deux jours après leur arrivée sur les lieux, la préfecture les reloge dans un hôtel. Mais le répit est de courte durée et ils se retrouvent contraints de revenir au Vieux St-Étienne, le 29 juin. Nous avions de quoi dormir, mais le problème, c'est qu'il n'y avait pas de toilettes. Sans toilettes, la vie est impossible souligne Qotti*. 

Un problème résolu trois jours plus tard par l'intervention de vingt policiers encerclant rapidement la petite place et les cinq réfugiés présents à ce moment-là. L'un d'eux, Bashir*, raconte les dures paroles prononcées par des policiers, en français et dans un mauvais anglais. Retourne en Somalie. Ici, c'est pas chez toi. La France, c'est pas ton pays. Rentre chez toi. On leur demande de récupérer leurs affaires et de partir. Alors ils s'exécutent et appellent leurs amis pour les prévenir de la présence des policiers.

Cherchant un abri pour la nuit, ils tentent de s'installer dans un squat à Chartres de Bretagne. Mais une fois sur place, la gendarmerie leur barre le chemin avant que le maire de la commune leur ouvre une salle durant trois jours. Sans aucune nouvelle de la préfecture, les demandeurs d'asile appellent le standard du 115 pour obtenir une place en hébergement d'urgence. Mais, tous les jours, la réponse est souvent la même. Où je vais dormir ce soir ? Y a pas de place monsieur, imite Qotti dans un français parfait. Face à la pénurie de places en hébergement d'urgence, les célibataires n'ont aucune chance. Ils sont exclus du dispositif. Il n'y a que les familles avec enfants de moins de 3 ans à être prioritaires, à Rennes comme partout ailleurs rappelle Carole. Dans la semaine du 15 septembre, plusieurs familles géorgiennes étaient pourtant logées quelques jours dans des tentes par Un Toit, C'est un Droit. Certaines avaient des enfants, dont la démarche incertaine trahissait leur jeune âge.

Pour la militante, cette pénurie de logements est organisée. Cela nous énerve de savoir que des gens dorment dehors alors qu'il y a des bâtiments vides. Et lorsque Carole commence à énumérer les logements vacants à Rennes, elle cite uniquement des propriétés de l’État, qu'Un Toit, C'est un Droit tente parfois d'investir pour ne plus monter de campements sur des places publiques ou dans des parcs. En janvier 2013, Carole est l'une des militantes placées en garde à vue suite à la réquisition de l'Agence Régionale de la Santé (ARS) par l'association, afin d'y loger des migrants, dont une dizaine de mineurs. Cet énorme bâtiment qui appartient à l’État est vide et chauffé depuis des années. Excédée, la militante pointe également l'existence non officielle, mais connue des associations locales, d'un bâtiment neuf et encore inhabité à Rennes. Celui-ci serait notamment réservé à l'accueil de Calaisiens qui accepteraient de déposer l'asile en France.

Si l'association soutient l'accueil des familles syriennes, que la Ville accueille depuis novembre dernier, elle accuse les autorités de sélectionner les réfugiés mis à l'abri. Tout ça se fait détriment de ceux déjà présents sur le territoire, comme les Somaliens. Par expérience du terrain, elle affirme qu'il est possible de mettre tout le monde à l'abri, les premiers arrivés comme les nouveaux arrivants, tout en donnant une seconde vie à des lieux laissés à l'abandon.


À la recherche des empreintes perdues

 

Aux Gayeulles, loin des négociations politiques, l'été ne fut pas sans surprise pour les réfugiés somaliens. Dans la nuit du 13 août, trois d'entre eux sont victimes d'une agression à quatre heures du matin. Couteau à la main, trois personnes lacèrent leurs tentes et aspergent les endormis avec un liquide très irritant, type lacrymogène. Kalka* se fait ainsi réveiller par une terrible sensation de brûlure sur le corps et les yeux. J'ai cru que c'était du feu. Mon corps était brûlant. Je ne voyais plus rien. Sur les lieux une heure après, les policiers n'ont pu que constater les faits, les agresseurs ayant pris la fuite dans le campement plongé dans le noir faute d'électricité. 

Pour justifier la demande d'expulsion concernant ce terrain, l'avocate de la Ville  précisait que les occupants ne justifient pas de leur demande d'asile ni de demande de prise en charge en hébergement. Pas de surprise lorsque l'on connaît le parcours du combattant que doivent traverser les demandeurs d'asile. Première étape : faire une demande d'accueil provisoire à la préfecture. Critiquée pour ses interminables files d'attente, la préfecture d'Ille-et-Vilaine a donc centralisé la prise de rendez-vous pour les premières demandes et les renouvellements de titre de séjour sur une plateforme web. Pratique quand on dispose d'un accès à internet, de bonnes connaissances en informatique et d'une maîtrise de la langue suffisante pour se créer une adresse mail ainsi qu'un compte sur le site. 

Si la queue a drastiquement diminué devant la préfecture, les locaux du Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples (MRAP), dont fait partie Carole, ne désemplissent pas. L'association, qui aide les migrants dans leurs démarches, se retrouve à recevoir des personnes, jusqu'à quatre fois, ne serait-ce que pour accomplir les différentes étapes de cette prise de rendez-vous.

Une fois reçu à la préfecture, il faut ensuite montrer patte blanche pour passer à l'étape suivante. Sur la route en direction du centre de rétention de Saint-Jacques-de-la-Lande, Carole dénonce les freins administratifs auxquels sont confrontés les dix Somaliens, comme bon nombre de demandeurs d'asile. Avant que leurs dossiers ne soient traités, on les convoque 15 000 fois parce que l'on ne peut pas lire leurs empreintes. C'est pour cela que la préfecture disait, au début, qu'ils n'étaient pas enregistrés comme demandeurs d'asile. Pendant des mois, certains se sont présentés tous les quinze jours pour la lecture de leurs empreintes rendues volontairement illisibles, en se ponçant ou en se brûlant les doigts, sur les conseils des passeurs. De cette manière, ils échappent au dispositif Dublin II par lequel les États de l'UE peuvent, entre autres, renvoyer les demandeurs d'asile vers leur pays d'entrée. Une procédure s'étalant parfois sur 23 mois, sans que les réfugiés aient de véritables statuts, dénonce La Cimade.

Pour les Somaliens arrivant dans l'UE, la porte d'entrée restant majoritairement l'Italie ou la Grèce, il est difficilement imaginable de les renvoyer vers ces États accueillant déjà un très grand nombre de Syriens. C'est ce qu'on cherche à faire en tous cas rétorque Carole. Sans empreintes lisibles, le demandeur d'asile est considéré comme fraudeur et placé en procédure prioritaire, comme les autres personnes s'étant vu refuser une autorisation provisoire de séjour. La bonne nouvelle est que, passé ce stade, il obtient un dossier de demande d'asile que la préfecture transmettra ensuite à l'OFPRA.

 

Ton seul but est d'attendre

 

Pendant ces passages successifs à la préfecture, patience et sang-froid sont nécessaires. Ils te convoquent tôt le matin et tu ressors à 16h. Tous les demandeurs d'asile attendent, attendent, attendent, explique Kalka. Pendant ce temps, d'autres personnes sont souvent reçues à leur place. Les passages à la préfecture sont difficiles. Certaines personnes ne te respectent pas. Alors qu'il accompagne un ami venu demander un délai supplémentaire pour déposer sa demande à l'OFPRA, faute d'avoir trouvé un traducteur pour le remplir avec lui, Qotti voit la responsable prendre le dossier et l'envoyer à l'OFPRA en l'état, anéantissant toutes chances pour son ami de voir sa situation changer. Les histoires comme celle-ci sont nombreuses et les jeunes hommes intarissables sur le sujet. Ces personnes, comment peuvent-elles te venir en aide ? Comment ?

D'autres demandeurs perdent un temps fou à se faire comprendre, bien que la plupart parlent un peu anglais. Si tu dis que tu ne parles pas français, c'est fini. Ils te demandent de revenir avec un traducteur. Donc tu dois retourner en ville, essayer de trouver quelqu'un, en espérant qu'il veuille bien t'aider, explique Fuaad. Tous ces petits retardements agaçants sont un poids de plus dans la vie quotidienne de ces hommes, transformant ce qu'ils pensaient être une procédure simple en un véritable calvaire, notamment pour les demandeurs placés en procédure prioritaire.

Après validation par la préfecture, le dossier continue son chemin vers l'OFPRA qui prenait, en 2013, jusqu'à 204 jours pour rendre sa décision contre 186 en 2012. Le problème c'est que, pendant ce temps-là, tu n'as pas de maison. Tu n'as pas d'argent. Tu vis par tes propres moyens, s'exaspère Fuaad. Seuls les demandeurs en procédure normale bénéficient, en effet, de places dans les centres d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA). Les autres devront appeler le 115 tous les jours sans certitude d'être logés. En revanche, durant toute la durée de l'instruction, une allocation temporaire d'attente est versée à toute personne en faisant la demande. Demande qui est à effectuer auprès des services du Pôle emploi. Sans jamais les quitter, l'attente reprend toute sa place dans leur quotidien.

En cas de rejet de la demande, des recours sont possibles, mais il faut reprendre son courage à deux mains pour affronter les commissions. C'est un oral avec trois examinateurs partant du postulat que vous êtes un menteur. Et il faut apporter la preuve du contraire. On essaye toujours de vous coincer, de trouver les invraisemblances du récit, explique Carole. Pas le temps de panser ses plaies ou de récupérer du voyage. Ceux qui persistent poseront un second recours à la Cour national du droit d'asile (CNDA), s'engageant dans un nouveau cycle administratif et précaire, à l'issue duquel les demandeurs obtiendront le statut de réfugié, la protection subsidiaire ou un rejet définitif.

Pour les uns, les frontières françaises s'ouvrent en grand pour laisser partir les déboutés au droit d'asile, disposant d'un délai d'un mois pour quitter le territoire. Dans le cadre d'un départ volontaire, ils pourront alors bénéficier d'une petite aide au retour. Mais peu acceptent, de leur plein gré, de rentrer dans leur pays d'origine. En général, ils ont été contraints de vendre le peu de biens qu'ils avaient pour payer le passeur. Sans parler de la honte. D'autres écopent d'une obligation de quitter le territoire (OQTF), à l'exécution parfois immédiate. Le préfet fixe alors une destination de renvoi, le plus souvent le pays d'origine du demandeur. Mais cela, les dix Somaliens ne s'en inquiètent pas. L’État français ne peut pas te renvoyer en Somalie. Aucun pays en Europe ne le peut, affirme Qotti.

État défaillant, la Somalie répond parfaitement à la définition donnée par Jean-Christophe Victor dans le Dessous des cartes. Un État caractéris[é] par l'effondrement de l'appareil d’État (gouvernement, administratif, armée), par la perte de légitimité des autorités publiques et leur capacité à assurer le contrôle de leur territoire. Une perte de contrôle telle, que le secrétaire général de l'ONU estimait en juillet dernier, qu'une opération de maintien de la paix […] serait une mission à haut risque. Si dans le cas des Somaliens, on croit comprendre que la procédure prioritaire vise à leur apporter secours au plus vite, l'administration française en a une tout autre définition.


Un abri derrière les grilles

 

Mais au renvoi, l’État français préfère l'enfermement. Une fois le délai défini par l'OQTF dépassé, le demandeur encore présent sur le territoire est en situation irrégulière. Un simple contrôle d'identité et on se retrouve enfermé pendant 45 jours dans l'un des 28 centres de rétention français, souligne Carole. Et des contrôles d'identité, les dix Somaliens en subissent régulièrement place de la République, dans le centre-ville rennais. Certains sont emmenés au poste pour trente minutes ou cinq heures selon les jours, et ce, jusqu'à deux fois par semaine. Dans la commune de Saint-Jacques-de-la-Lande, à la sortie de Rennes, Carole se gare sur le parking du centre de rétention. L'un des rares à pouvoir enfermer des enfants de moins de 13 ans.

De ce côté du complexe entièrement fermé par des murs grillagés terminés par du fil barbelé, seuls l'accueil et les bureaux de la police sont visibles, séparés de la grille d'entrée par une cour. Le reste a été caché par des bâches blanches comblant les trous indiscrets du grillage, mettant ainsi fin aux parloirs sauvages organisés par les militants. Mais cette seule ouverture sur le parking offre aux policiers, et aux caméras installées en hauteur, une vue imprenable sur l'aire destinée aux gens du voyage, située juste en face.

Après l'ouverture de la grille, chaque visiteur dépose une pièce d'identité et se plie à une fouille corporelle dans une baraque de chantier, avant de traverser la cour. Seconde grille, second univers. Avant le passage dans le sas de sécurité, on aperçoit quelques mètres de la cour intérieure avec jeux pour enfants, et derrière elle, les box collectifs. De petites maisons, à l'architecture aussi simpliste qu'un dessin d'enfant, répétées à l'identique ; où chaque soir, les gardiens enferment les migrants à double tour. Dans la journée, ceux-ci n'ont pas d'autres activités que l'attente qui leur colle à la peau en marchant dans la cour ou regarder la télévision hurlant les programmes de TF1 à plein volume, sans accès à la télécommande. Avec le mégaphone criant les annonces des visites dans la cour, tout porte à croire que nous sommes dans une prison, en route pour le parloir. Une fois les portables avec appareil photo et les sacs déposés dans un casier, deux policiers semblant être tout juste sortis du lycée nous accompagnent dans une salle. Quelques minutes plus tard, les deux jeunes arméniens que Carole est venue voir nous y rejoignent.

À peine plus vieux que les policiers devant la porte, les deux frères arrivés en France il y a trois ans risquent l'expulsion dans les prochains jours. C'est son anniversaire aujourd'hui lance le cadet en souriant à son frère. Ses vingt ans, T. les passera dans une cellule commune croisant les doigts pour ne pas se retrouver dans un avion l'emmenant dans un pays inconnu pour lui. Pour éviter ce scénario, Carole leur demande alors de raconter leur histoire, notant les détails qui pourraient permettre leur libération après le jugement prévu le lendemain. Pas le temps de s'attarder en longues introductions, les visites vont bientôt se terminer. De temps en temps, les policiers jettent un œil par le hublot de la porte.


Optimiser la rétention

 

Deux jours plus tôt, leur famille avait été expulsée de leur logement par des policiers débarqués de bon matin, alors que les deux garçons étaient en chemin pour l'école. En apprenant la nouvelle par leur mère, ils firent l'erreur de revenir chez eux, se retrouvant alors piégés par les forces de l'ordre. Directement emmenés dans un commissariat du Maine-et-Loire, ils sont ensuite interrogés tour à tour, sans qu'aucun document dans leur dossier n'en fasse état, puis emmenés à Rennes. Lorsque Carole leur demande s'ils savaient où ils allaient et s'ils connaissaient l'existence des centres de rétention avant d'y venir, les deux jeunes secouent la tête. Après un long voyage sans indice sur leur destination, la voiture qui les emmenait s'est rapprochée de son but. J'étais énervé, car à Rennes, je voyais les panneaux aéroport. J'avais peur. Mais à quelques mètres des pistes de l'aéroport de Saint-Jacques-de-la-Lande, le centre de rétention les cueille.

Considérés comme déserteurs par le gouvernement arménien pour ne pas avoir effectué leur service militaire, ces deux yézidis risquent la prison en cas de retour au pays. Retourner en Arménie, qu'ils ont quittée à l'âge de deux et trois ans, est inconcevable. Je connais personne en Arménie. Je veux rester en France. Après ces études, j'en ferai d'autres, explique le plus jeune des deux. Son frère ajoute en se justifiant. « Trois ans en France et on a eu aucun problème avec la police. Aucune criminalité. Vous pouvez demander !» Malgré cela, l’État français a bien tenté de les expulser sans jugement. Vous saviez qu'un avion vous attendait mardi pour vous emmener en Arménie ? demande Carole.

Si le jour même de leur arrestation, aucune démarche d'expulsion n'a été concrètement engagée, le lendemain, des agents des forces de l'ordre viennent les chercher avant le petit-déjeuner. Des policiers ont crié en disant qu'ils allaient nous emmener. Sachant qu'ils sont attendus au tribunal deux jours plus tard, les deux frères refusent catégoriquement de se laisser embarquer pour l'aéroport. Alors, ils nous ont dit que la prochaine fois, ils utiliseraient la force. Cette tentative d'embarquement dans un vol, comme l'a rappelé leur avocate au tribunal, est révélatrice d'une volonté de la préfecture de faire justice elle-même. Au risque d'enfreindre impunément la Convention européenne des droits de l'Homme, comme ce fut le cas à trois reprises lors de l'arrestation des deux jeunes Arméniens.

Mais cette affaire révèle également les discordances entre les différents acteurs des institutions décisionnaires. Reçus par Mathieu Orphelin, vice-président du Conseil régional des Pays de la Loire, deux des professeurs encadrant les deux jeunes hommes se sont ainsi sentis écoutés. Au cours de cet entretien, ils ont pu s'exprimer sur les progrès fulgurants des deux élèves et leur comportement exemplaire. Alors que la préfecture du Maine-et-Loire cherche à les expulser, ils reçoivent le soutien du Conseil régional avec la prise en charge de leur hébergement dans le pensionnat du lycée, jusqu'à la fin de l'année. Au vu de la mobilisation et du contenu du dossier, le juge finira par annuler toutes les charges retenues contre les deux frères, dont l'obligation de quitter le territoire en direction de l'Arménie.

Mais dans d'autres cas, se défendre est impossible pour les demandeurs d'asile. Seule organisation tolérée dans l'enceinte du centre de rétention, La Cimade reste alors impuissante face aux expulsions calculées pour éviter toute intervention par leurs services. Le migrant jugé le vendredi est déjà condamné d'avance si le jugement est en faveur de l'expulsion. En effet, la permanence de La Cimade étant fermée le week-end, le délai de 48 heures pour faire appel à la décision devient inutile. À l'ouverture des bureaux de l'association le lundi matin, le demandeur est d'ores et déjà expulsable. Parfois, il n'aura même pas à sortir de l'enceinte du centre pour être jugé, certains complexes de rétention étant équipés de leur propre tribunal.

Dans cette logique de concentration des lieux caractéristiques du périple des migrants déboutés, les centres de rétention sont souvent placés à quelques mètres des pistes d'aéroports. Cette réduction des trajets permet aussi d'empêcher les militants de créer des barrages devant les centres de rétention pour défendre certains migrants et empêcher leur transfert vers l'aéroport. À Saint-Jacques-de-la-Lande, un nouveau bâtiment se construit, comblant l'espace entre le centre de rétention et le parking pour les gens du voyage. Les futurs locaux de la police aux frontières confie Carole en sortant.

Après des appels à la mobilisation de la part des associations locales, les dix Somaliens expulsés des Gayeulles ont, quant à eux, été relogés temporairement dans des hôtels jusqu'au 19 octobre prochain. Éloignés de Rennes et du réseau qu'ils se sont créé, ils ont été séparés et dispersés sur le territoire, changeant de ville et d'hôtel au bout de la première semaine. Lassés de ces incertitudes quant à leur sort, ils construisent des plans de secours en espérant ne pas avoir à les réaliser. Si certains parlent des États-Unis et du Canada pour repartir de zéro, ils disent bien que ce sont des rêves. Tout comme l'Angleterre, ultime mirage pour ceux qui ont de la famille outre-Manche, mais que les images de Calais ont fini de dissuader. En revanche, l'Allemagne se place de loin comme la destination la plus propice à leur reconstruction. Ce n'est ni la culture ni la population française qui les rebute et les pousse à partir, répètent-ils, mais bel et bien le système administratif complètement timbré.

Au début, nous étions 18. Six sont partis après [l'épisode] du Vieux Saint-Étienne. Maintenant, ils sont en Allemagne. À chaque fois qu'ils m'appellent, ils me demandent : Tu dors toujours dehors ?, dit Kalka en riant. Eux sont désormais à l'abri. Piégés, plusieurs de ceux restés en France n'osent même plus espérer. D'un côté, un État sans envie réelle d'accueillir. De l'autre, un pays ne laissant pas ses ressortissants revenir. Moi, je n'ai pas d'argent. Je n'ai pas de passeport. Donc je n'ai pas de plan. Je reste ici. Quand j'aurai de l'argent, je ferai des plans, ajoute-t-il les yeux rivés au sol. Alors parfois, je pense à partir en Somalie, mais je sais que je ne le ferai pas. Ça serait une marche vers les gangs. Dans la tête de Bashir aussi, l'idée d'un retour fait son chemin. Sans papier ni logement, il n'y a pas de futur en France. C'est une vie de merde.

 

* Les prénoms ont été changés

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