Nazim Mokhtari
Etudiant
Abonné·e de Mediapart

3 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 nov. 2020

Violences policières: l'éternelle impunité

Non-lieu requis pour les policiers mis en cause dans la mort du jeune Bruxellois, Adil, en avril 2020. Un an de prison avec sursis requis contre le policier qui a tué la petite Mawda en 2018. Passage à tabac gratuit du producteur de musique Michel Zecler à Paris. Les violences policières belges et françaises sont une fois de plus et une fois de trop au coeur de l'actualité cette semaine.

Nazim Mokhtari
Etudiant
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le parquet a requis ce jeudi 26/11 un non-lieu pour les policiers mis en cause dans la mort de Adil, 19 ans, dont la vie a tragiquement pris fin à Anderlecht en avril 2020, après une course-poursuite avec la police. Les policiers en question l’avaient poursuivi à grande vitesse le long du canal suite à un refus de contrôle d'identité. Une des voitures de police engagée dans la course-poursuite et qui roulait en sens inverse, percuta le jeune Adil, à moto, qui succomba sur le coup.

Cette énième bavure policière impunie pose une fois de plus la question du traitement des populations issues de l’immigration et des quartiers populaires par les forces de l’ordre.

Un an plus tôt, en août 2019, Mehdi, 17 ans, mourrait dans des circonstances quasi similaires près de la Gare Centrale de Bruxelles, avec encore une fois un non-lieu prononcé envers les policiers concernés.

Si les plus cyniques diront qu’Adil et Mehdi n’auraient pas dû fuir les contrôles de police, il est plus cohérent de se demander quelles sont les raisons qui poussent les jeunes issus de l'immigration à fuir la police même s’ils n’ont rien fait.

Le coeur de l'interrogation ne se situe pas dans la fuite en elle-même, argument souvent avancé par des gens dont l'humanité, elle, a fui depuis bien longtemps, mais bien dans les raisons qui poussent à la fuite. 

Un deux poids, deux mesures de plus en plus flagrant

Le 11 avril 2020, vingt-quatre heures après la mort d'Adil, des vidéos d'un rassemblement d'habitants en train de danser à Woluwé Saint-Lambert en plein confinement, avec la joyeuse complaisance de la police interrogeaient encore plus les habitants bruxellois sur le deux poids, deux mesures de la police belge. D'un côté, dansant avec des habitants dans le quartier chic de Woluwé et de l'autre, poursuivant des jeunes façon cow-boy, dans les quartiers défavorisés.

Des condamnations trop rares

Bien souvent, les cours de justice considérant que c’est un désaveu du système de condamner l’état et donc la police, ne le font pas ou le font de manière modérée (peines de prisons avec sursis, amendes, travaux d’intérêt général).

Cette modération n’est pas en adéquation avec la condamnation qu’aurait eu une personne ou un organisme lambda pour homicide, homicide involontaire ou non-assistance à personne en danger.

Le fait que les policiers fautifs s’en sortent constamment crée un sentiment de colère et d’injustice chez la population issue des quartiers et/ou de l'immigration, déjà défavorisée socialement et économiquement.

Cette colère peut se manifester par la violence si les autres voies et notamment juridiques n’aboutissent que trop rarement. Et ce n’est pas l’apanage des populations issues de l’immigration comme voudraient le faire croire l’extrême droite et une frange de la droite qui aiment tant la récupération abjecte à chaque affaire de violences policières.

Les gilets jaunes au cœur de l’actualité médiatique française depuis deux ans prouvent que lorsqu’un état est trop répressif et pousse à bout sa population, celle-ci peut devenir violente, qu’elle soit d'ascendance immigrée ou « de souche ». Avec les gilets jaunes, la population française dans son entièreté découvre avec 20 ans de retard les violences policières que vivent les quartiers populaires depuis des décennies.

Tant que cette impunité perdurera, le dialogue sera compliqué à mettre en place et la confiance aura du mal à s’installer entre une grande partie de la population et la police. 

La paix s'obtient en s’attaquant aux causes, non aux conséquences

Le but ici n’est pas d’insulter les policiers dans leur ensemble mais de comprendre l’acheminement de la colère, de comprendre pourquoi des émeutes éclatent quand il y a des bavures policières et les raisons pour lesquelles certains citoyens éprouvent de la méfiance envers ce corps de métier, qu’ils ne considèrent pas comme une entité qui les protège mais plutôt comme une entité dont ils doivent être protégés. Les politiciens, par soucis électoral, ont tendance à appuyer sur les conséquences (émeutes, colères, messages anti-policiers) pour étouffer le problème et ne pas ouvrir le débat des violences systémiques, ce qui est au mieux de la naïveté et au pire du calcul politique mesquin, c’est selon.

Insister sur les conséquences permet de ne pas s’attaquer aux causes, embarrassantes pour l'exécutif, des violences policières. Des années et des années de répression, fruit d’un fonctionnement profondément raciste et de mentalités coloniales malheureusement bien trop ancrées au sein des forces de l’ordre. Saupoudrez le tout d'une mauvaise formation des policiers, d'une course aux chiffres et aux statistiques qui empêchent un vrai travail préventif sur le terrain et on obtient des violences policières systémiques et systématiques au fil des années. Les policiers qui font bien leur boulot et qui ne commettent pas de bavures sont tout de même pris dans l'engrenage d'un système qui empêche toute remise en question de l'intérieur. Les policiers qui ont tant besoin des « balances » et autres indics qui leur permettent de résoudre leurs enquêtes et qui critiquent sans cesse l'omerta dans les quartiers sont les premiers à l'appliquer quand il s’agit de dénoncer leurs collègues qui tuent ou blessent.

Les biens trop rares policiers qui dénoncent sont mis au ban de la communauté et victimes des pires harcèlements possibles, notamment par des syndicats policiers, qu’on sait depuis longtemps, pour certains, assez proches de l’extrême droite et/ou de la "droite dure", le nouvel euphémisme pour désigner la droite qui a 80% de concordances avec l'extrême droite. 

Une justice orgueilleuse et entêtée ne peut que faire augmenter les tensions

Cette semaine, en plus du non-lieu prononcé contre les policiers dans l'affaire Adil, s'est ouvert le procès du policier qui a tué la petite Mawda, âgée de 2 ans, en 2018, en tirant sur un camion de migrants lors d'une course-poursuite sur l'autoroute et contre qui le parquet a requis la peine faramineuse … d’un an de prison avec sursis. La publication de la vidéo hallucinante de l'agression, ponctuée d'insultes racistes, de Michel Zecler, producteur de musique parisien, a fini d'achever une semaine où les violences policières ont encore de beaux jours devant elles si la justice et l’état ne se décident pas à transformer les condamnations morales et les grands discours vides de sens en condamnations judiciaires. 

Le dialogue ne pourra s’installer durablement que lorsque la justice cessera d’être orgueilleuse et condamnera pleinement les crimes et délits de l’état et donc de la police. Un état de droit doit pouvoir condamner tout le monde et toute entité quelle qu’elle soit. Si ce n’est pas le cas, nos démocraties sont en péril. Et ces dernières années, le péril avance à pas de titans. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Violences sexuelles

À la Une de Mediapart

Journal — Culture-Idées
David Wengrow : « On semble ne plus avoir d’imagination sur ce que pourraient être les alternatives »
Pendant des milliers d’années, les humains ont expérimenté avec d’infinies variations des formes du pouvoir. Parfois saisonnier, parfois matriarcal, parfois autoritaire et brutal. Mais parfois aussi égalitaire et relativement libre, y compris à grande échelle, décrivent David Graeber et David Wengrow, dans un livre qui fait l’effet d’une bombe. 
par Jade Lindgaard
Journal — International
Soudan : un mois après, le coup d’État n’est pas achevé
En réinstallant le premier ministre dans ses fonctions, les militaires ont réussi à institutionnaliser leur putsch d’octobre. Mais un obstacle se dresse encore devant eux : la population, qui reste fortement mobilisée. Reportage à Khartoum, dans la manifestation du 25 novembre.
par Gwenaelle Lenoir
Journal — France
De Calais à l’Angleterre, les traversées de tous les dangers
Le naufrage meurtrier survenu le 24 novembre, qui a coûté la vie à 27 personnes, rappelle les risques que les personnes exilées sont prêtes à prendre pour rejoindre les côtes anglaises. En mer, les sauveteurs tentent, eux, d’éviter le plus de drames possible.
par Sheerazad Chekaik-Chaila
Journal — Culture-Idées
« Les critiques de la chasse sont très liées à la notion de civilisation »
Alors que plusieurs accidents de chasse ont relancé le débat sur cette pratique, l’anthropologue Charles Stépanoff consacre un livre saisissant à ce qui se passe dans les forêts situées à l’orée de nos villes. Entretien.
par Joseph Confavreux