«La chasse aux journalistes»: à qui la faute ?

17h35, le 5 janvier 2019. En direct, le présentateur de Cnews annonce que les duplex ne sont plus possibles. Les journalistes sont contraints de se cacher car pris pour cibles.

17h35, le 5 janvier 2019. En direct, le présentateur de Cnews annonce que les duplex ne sont plus possibles. Les journalistes sont contraints de se cacher car pris pour cibles.

Par qui ? Impossible de le dire. Il cite « des énergumènes » en annonçant qu’il prend soin de ne pas nommer les « gilets jaunes ».

Nous sommes en 2019, dans un Etat de droits et la liberté de la presse n’est plus assurée.

Si toutes les agressions qu’elles soient verbales ou physiques sont absolument condamnables, la défiance envers les médias traditionnels n’a jamais été aussi grande.

Les chaînes d’informations sont régulièrement pointées du doigt accusées de « manipuler » les pensées, de « soutenir » le pouvoir en place.

Dernier incident en date et pas des moindres, la « retouche » d’une pancarte anti-Macron sur l’antenne de France 3, chaîne publique.

Erreur « inadmissible » selon Delphine Ernotte, présidente du groupe qui annonce des sanctions exemplaires contre les responsables.

Chaînes publiques ou privées, qu’importe, la confiance est rompue. Et ce ne sont pas les déclarations d’une Marine Le Pen, d’un Jean-Luc Mélenchon ou d’un président de la République expliquant que les médias « ne cherchent plus la vérité » qui la rétabliront.

Les journalistes sont devenus « journaleux », néologisme péjoratif incriminant une profession qui serait devenue partiale et aurait perdu le sens profond de sa fonction : le devoir d’informer.

La « pêche »  à l’exclusivité a conduit en effet à certains dérapages : on se rappellera des informations divulguées en direct sur des opérations en cours lors des prises d’otage à l’Hypercasher ou celle de Dammartin, ayant été susceptibles de mettre en péril la sécurité des otages.

Sensationnalisme, partialité, manipulation : autant d’incriminations incompatibles avec la vision que les citoyens ont du journalisme.

Pourtant, le réflexe demeure : allumer la télé pour suivre l’actualité. Paradoxal non ?

« Je veux tout, tout de suite ». Les chaînes d’informations en continu répondent à la demande. Or, par définition l’investigation a besoin de temps : allié précieux et indispensable à la transmission d’une information vérifiée.

Les médias se seraient finalement adaptés au principe de consumérisme de notre société : l’offre et la demande.

Le citoyen se détourne donc, cherche un autre moyen de s’informer. N’est-ce pas son devoir ?

Les « contre-médias » fleurissent.

Les réseaux sociaux tentent de relayer des «vérités cachées ». Les vidéos sont partagées en masse. Sont-elles datées, contextualisées, tronquées ? Qu’importe. Du moment qu’elles n’émergent pas des médias traditionnels, elles sont frappées d’emblée du sceau de l’authenticité. Pourtant, à y regarder de plus près, les manipulations y sont présentes : images détournées, vidéos montées: elles ne sont pas exemptes de reproches quant à leur fiabilité.

Le citoyen croule sous les sources contradictoires, devant lui-même faire le tri parmi la masse d’informations.

Contraint d’aiguiser son sens de la critique, il se tourne vers des formes « hybrides » de l’information à l’instar de la chaîne youtube des Thinkerview, phénomène comptant plus de 250 000 abonnés et en constante progression.

Le principe ? Une « communauté » apolitique, proche du « hacking » diffuse des interviews de personnalités, le tout sans montages. A l’instar de Mediapart, la chaîne ne vit que de la contribution de ses donateurs.

Différence majeure ? Le journaliste n’apparaît jamais à l’écran  et n'est pas nommé. Il devient le simple « relai » des citoyens, interrogeant les personnalités selon les questions parvenues en amont ou pendant l’entretien.

Ce type de médias 2.0 réduit stricto sensu le "médium" à son sens étymologique: un simple intermédiaire. 

Cette évolution traduirait la volonté citoyenne de se forger sa propre opinion sans avoir besoin d'un tiers qui accompagnerait une quelconque interprétation, critique principale contre "les médias". Certes cette défiance envers la presse est source d'inquiétudes mais elle révèle que les citoyens éclairés exercent leurs esprit critique . N'est-ce donc pas finalement la preuve d' une magnifique conquête républicaine?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.