Pourquoi je n'ai pas pu porter de gilet jaune

Réflexion personnelle sur mon incapacité à enfiler le gilet jaune malgré ma profonde sympathie pour ce mouvement et le constat d'injustices sociales criantes.

 "Klaxonne! Klaxonne!!!On est avec vous!!!".

Voici ma phrase, au passage d'un rond-point. C'est la deuxième semaine de mobilisation. Il fait froid. Une dizaine de personnes, souriantes ,  alpaguent les automobilistes avec des pancartes " Ensemble, nous sommes plus forts". Comment ne pas les encourager? Nous sommes au mois de novembre: Taxe d'habitation (car tu habites dans un logement), taxe foncière ( car tu habites dans un logement qui est à toi, subtilité du droit français) et autres joyeusetés comme le froid qui arrive avec le fioul à payer ( minimum de livraison de 500€ tout de même). 

On est quelque part tous dans la même merde. Oui blabla, ok on n'est pas non plus en Corée du Nord mais excusez-moi d'avoir de plus hautes aspirations pour la France.

 L'histoire de la taxe carbone, bon ça ne m'impactera pas plus que ça dans mon quotidien mais ça aurait pu: il y a 5 ans on a fait le choix d'acheter une grosse daube de maison énergivore à rénover en proche banlieue d'une grande ville plutôt que de s'excentrer en première couronne pour une maison neuve. Déjà à l'époque, le calcul nous avait freinés. Donc, je comprends. Mon mari klaxonne et moi j'esquisse un grand sourire en guise d'encouragement.

 La semaine de boulot reprend (pour ceux qui ont suivis mon blog, je suis une sous...euh pardon une prof des écoles ou instit appelez ça comme vous voulez). Salle des maîtres à midi. J'attends de voir les avis sur ce mouvement sorti d'un peu de nulle part de la part de mes collègues. J'avoue que je la mets un peu en veilleuse car je pense avoir été un peu relou avec mon histoire de votes aux élections professionnelles. Pour un syndicat en particulier? Non non je vous rassure: simplement pour faire voter les collègues. Bilan: 44% de votants au sein des professeurs des écoles. On est censé enseigner aux élèves l'importance de la lutte pour le droit de vote et les acquis sociaux mais les collègues n'y croient même plus. Entre Sarkozy qui te gèle les salaires et te fout une journée de carence, Hollande qui te rend ta journée de carence mais qui t'impose les 4 jours et demi tout en gelant toujours les salaires bien sûr, l'ambiance n'est pas à la lutte. Faire grève? Pourquoi faire? Pour passer encore une fois pour des râleurs fainéants ? Non, c'est bon.

 

Bref, ça y est, midi douze. Entre un croc dans le sandwich et le coup de fourchette dans le plat du Tupperware sont prononcés les mots : GILETS JAUNES. « Vous avez vu, ça commence à chauffer à Paris ». Fin. 10 secondes. J’essaie d’approfondir. Je laisse tomber. Déjà que parler de syndicalisme et de grève fait de toi un trublion dans la salle des maîtres, tu n’as pas envie de pourrir la pause.

Troisième semaine. Et moi alors ? Le peuple se soulève contre les injustices sociales. Ok il y a sûrement des fachos dans le lot mais la cause me semble juste. Je ne comprends pas que ceux qui profitent des « optimisations fiscales » puissent échapper à leurs devoirs envers la France.

Vous saviez que lorsqu' un fonctionnaire obtient un congé de formation rémunéré (pour changer de métier par exemple..), il doit rester au sein de la fonction publique le triple de la durée de son congé ? Donc on te paye pour que tu puisses aller ailleurs mais tu dois bosser pour l’Etat encore quelques temps. Logique. Sinon tu rembourses.

C’est fou hein comme le concept des droits et des devoirs est encadré chez les petits fonctionnaires non ?

Et le CICE des grands groupes alors, c’est pareil ? Si l’argent ne ruisselle pas, ils le rendent ?...

 

Je me sens «  gilets jaunes ». Il est où ce gilet d’ailleurs ? Dans mon coffre ? Quelque part entre la roue de secours et le pack de lait qui zone depuis 4 jours parce que j’ai la flemme de le sortir. Prête.

Vendredi soir : Zone interdite ou Capital, je ne sais plus. Sur le thème : « Qui sont les gilets jaunes? ». Super, ça m’intéresse (ils sont forts quand même ces journalistes). C’est parti. Surtout que le « teasing » annonce un couple de profs. Je me sens concernée. Ça y est, c’est leur tour. Un couple de professeurs des écoles, marié, 2 enfants, propriétaires endettés d’une maison. Ils maîtrisent leur budget et s’agacent de devoir compter pour s’offrir 4 semaines de camping dans le sud de la France.

Comme d’hab, je flâne sur Twitter pour prendre le pouls. Malheur m’en a pris. « Quel horreur !! » « Comment osent-ils se plaindre !!!! » «  Ils ont un placement à 20% !!! A bas les privilèges !!! » (Le journaliste n’aura pas pris la peine d’expliquer que ce « placement » est… une cotisation pour des chèques vacances. Les tickets restos seraient donc aussi à la louche un « placement » à 50%).

Le choc est rude. Je comprends que je n’ai pas le droit de me plaindre. Certains ne comprendraient pas. Je ne PEUX pas aller sur les ronds-points.

Le week-end passe. La tension monte. J’apprends qu’une collègue a eu de la famille blessée lors des manifs. Des côtes cassées par des CRS je crois, je n’en saurais pas plus.

Bon ok, je ne peux pas le porter ce gilet jaune mais je peux le poser sur mon pare-brise. Oui, c’est faisable. Mais je m’interroge. Merde et mon devoir de réserve alors ? Bah oui, en tant que fonctionnaire, je dois être neutre sur mon lieu de travail et auprès des élèves. Sauf que je viens travailler en voiture et que les élèves peuvent potentiellement me voir. La voiture est garée sur le parking. Il faut que je m’amuse à sortir/cacher mon gilet jaune. J’estime que c’est stupide et donc j’abandonne l’idée.

Quatrième semaine. Annonces du président. Salle des maîtres, midi. « Ils » ont été augmentés. Bien joué. Est-on concerné par les mesures ? Non. Ok. Mais « où étiez-vous ces 4 dernières semaines ? ».

Peu sur les ronds-points ou dans les manifs. C’est un fait. Je me rappelle quand même avoir esquissé un petit sourire après avoir appris que la 1ère entreprise qui octroyait la fameuse prime de fin d’année à ses employés étaient Total. Je me rappelle m’être dit que c’était cool qu’ils en bénéficient aussi,  même si je ne suis pas sûre que les employés aient été nombreux à porter un gilet jaune non plus.  Une prime est toujours bonne à prendre. J’étais contente pour eux.

5ème semaine et les « théories du complot ». En boucle. Gilets jaunes, casseurs, anarchistes et maintenant complotistes. Tentatives désespérées sur BFM et CNEWS d’associer le mouvement à un porte-parole. J’éteins la télé. Je n’en peux plus.

Je décroche. Fin d’année. Fatigue.

6ème semaine. Péage ouvert par des gilets jaunes toujours aussi souriants. Je klaxonne à nouveau et j’esquisse à nouveau un grand sourire d’encouragement.

Je passe faire une course en ville. Des gilets jaunes marchent. Ils longent ma voiture. Pas de sourire. L’un d’eux porte le drapeau tricolore. Je ne klaxonne pas. Je ne souris pas. Je ne les encourage pas.

C’est la veille de Noël. Je pense à ce mouvement. Longuement. Je me dis que je ne l’ai pas porté au bout du compte ce gilet jaune. Je ne l’ai pas non plus arboré dans ma voiture alors même que sa vue sur les pare-brises me provoquait un sentiment de satisfaction.

Pourquoi ? Pas de légitimité ? Droit de réserve? …..Lâcheté ?

Le mot est lancé. Lâcheté. Moi, prête à manifester lors des appels syndicaux, j’ai pris peur.

Peur du chaos. Les révolutions se font rarement sans y laisser des plumes. 

Peur de fragiliser la France. Ses ennemis guettent les signes de faiblesse.

Peur…. De la réalité du déclassement. Je suis instit et je me sens pauvre. Porter ce gilet jaune me renvoyait en pleine figure ma réalité. Je ne suis pas encore prête à l’admettre ou du moins à le crier sur les toits, de manière si "ostentatoire". Sans doute par amour propre et fierté exacerbée.  Je ne sais pas. Je ne sais plus. Les raisons semblent avoir évolué au fur et à mesure des semaines. Peut-être évolueront-elles encore dans les semaines à venir.

Ce cheminement et ce constat sont personnels et ne prétendent pas représenter ceux d’autrui. Je n’ai pas pu pour diverses raisons me raccrocher à ce mouvement. Le  constat est ,pour moi,  amer : Que je le veuille ou non, je contribue à ce que mes profs du collège appelait «  la lutte des classes ». J’accepte que les smicards soient augmentés du moment que leur salaire ne se rapproche pas trop du mien. L’individualisme dans toute sa splendeur.

Mais pourquoi ? Pourquoi ce fossé entre mes valeurs et ce constat ?

Je me rappelle que maman nous a élevés seule. La misère, on l’a connue. Elle s’est privée pour que nous prenions « l’ascenseur social ». Quelle fierté de dire que sa fille est prof et quel plaisir de la voir s’en vanter. Elle le mérite. Tant de sacrifices qui n’auraient servi à rien ? Je ne peux pas lui enlever cela. « Ascenseur social », «  Déclassement », «  numéro de classification des professions de l’Insee ». La promesse de la République est fondée in fine sur une classification des individus.

Je n’éprouve aucune condescendance envers mes concitoyens. Aucun mépris. S’extraire de la misère est un processus fastidieux. Eviter d’y entrer ou éviter d’y retourner est un enjeu viscéral qui dépasse, à mon sens,  dans notre société,  les valeurs d’égalité et de fraternité. C’est en soi une question de survie. Notre société est malade , gravement malade.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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