- « Qui ?
- Les ombres.
- Tu pars ?
- Je ne serai jamais loin si tu sais regarder.
- J’ai peur, je ne sais pas si je pourrai y arriver, tu crois que je vais y arriver ?
- J’en suis sûr.
- Et comment peux-tu en être sûr ?
- Parce que je te connais.
- On ne peut jamais connaître quelqu’un complètement, c’est toi qui me l’a dit. Alors comment peux-tu prétendre être certain ?
- Ta force, je la lis dans tes yeux.
- Je veux que tu restes, que tout reste comme avant. Je voudrais figer ce moment. Je voudrais arrêter le temps. Mais je ne suis pas assez forte. Tu vois je ne suis pas si forte que ça. J’ai encore besoin de toi. Et moi, tu n’as pas besoin de moi ?
- Je t’aime.
- Moi aussi, je t’aime et c’est pour ça que je ne veux pas que tu partes. Je ne peux pas supporter l’idée de te perdre. Tu comprends ? Toi, tu n’as pas peur ?
- Avoir peur ne sert à rien, avoir peur rend seulement aveugle et sourd. »
Alors retenant mes larmes, serrant mes poings, je le fixais un moment. Je voulais garder son image, l’imprimer dans mon cerveau et la conserver intacte pour toujours.
- « Je dois partir maintenant.
- Serre-moi contre toi s’il te plait, je veux sentir la douceur de ta peau, ton odeur et ta chaleur, je veux… »
Sa main caressa mes cheveux puis il m’étreignit. Je sentis la peau mouillé de son visage contre le mien, mes larmes sortirent pour se mélanger aux siennes. Des larmes silencieuses.
- « Pourquoi suis-je obligée de souffrir ? Pourquoi suis-je obligée d’être seule ?
- Les réponses sont en toi, tu les trouveras. »
Il desserra son étreinte, posa ses bras sur mes épaules et me regarda silencieusement. Je ne le quittais pas des yeux. Après quelques secondes, il détourna son regard, fit un pas en arrière et retira ses mains de mes épaules. Puis il commença à avancer doucement sur le chemin. Il ne se retourna pas. Je remarquai que ses pas ne faisaient pas de bruit, il semblait marcher très légèrement au-dessus des cailloux. Sa silhouette devint floue, évanescente et il disparut.
Je me mis à courir sur le chemin, mes pas résonnaient et je trébuchais sur un caillou. Couchée sur le sol, les mains et les genoux en sang, je hurlai son prénom. Je regardais la montagne, le ciel, les nuages, les arbres. Je me relevais, et repris ma course au milieu des arbres. Cette fois, une racine en travers de mon chemin me mis à terre. Je cognais ma tête contre une pierre, en touchant mon front, je vis que je saignais. Je n’avais plus de force. Les sanglots m’envahirent et faisaient bouger mon corps endolori. Le soleil passa derrière la montagne et la nuit tomba. Je ne regardai pas le ciel. M’avait-il tout pris ? Je me contentais de me mettre en boule sous l’épicéa dont la racine avait causé ma chute. De longs sanglots m’accompagnèrent une bonne partie de la nuit. Puis d’épuisement je finis par m’endormir. Un sommeil sans rêve. Un sommeil dont je n’aurais pas voulu revenir.
Au lever du soleil, je crus sentir des coups de langues, d’abord sur mes genoux puis sur mes paumes et enfin sur mon visage. Une douce chaleur m’entourait. J’esquivais un léger mouvement du bras puis de mes jambes. Mon corps était totalement endolori, des coups de marteau frappaient l’intérieur de mon crâne à intervalles régulières. Je ne pouvais pas bouger. Une respiration apaisée allait et venait contre mon visage. Je me lovais alors dans cette agréable souffrance.
Un moment plus tard, il y eu un bruit, un craquement de branche. Je sursautai. Cet infime mouvement provoqua en moi une douleur indescriptible. Le vent glacial s’engouffra sur mon dos. Un instant seulement. Car la douceur et la chaleur se repositionnèrent aussitôt. Je compris alors que je n’étais pas seule. Je tentais d’ouvrir mes yeux mais les contusions sur mon visage m’empêchèrent de les ouvrir complètement. Je peinai à distinguer quoi que soit mais je crus deviner du gris et du blanc.
Mais ce n’était pas lui. Il était parti me laissant crever seule. Pourtant je ne lui en voulais pas. J’aurais simplement voulu comprendre. Cependant, mon entêtement à le poursuivre, à tenter de le retenir n’avait servi à rien. J’avais causé ma propre perte. A quoi bon comprendre ou réfléchir. A quoi servait-il de savoir ? Je n’avais plus rien, juste mes yeux gonflés qui n’avaient plus de larmes, seulement mon corps d’où une grande quantité de sang s’échappait encore. Une hémorragie lente, en nappe, nettoyée par moment par un coup de langue. Les djinns avaient-ils déjà commencé leur travail ? Cela ne leur ressemblait pas mais que savais-je vraiment du monde. J’aurais encore eu tellement de chose à voir et à apprendre. Je décidais de me laisser aller. Plus rien n’avait d’importance. Plus jamais je ne retrouverai de sens à mon existence. J’essayai une fois de prononcer son nom, mais je n’eus pas la force d’ouvrir ma bouche. Mes lèvres étaient collées par du sang séché.
Alors je décidais de ne plus me battre, je me laisser bercer dans cet utérus de fortune d’où je sortirai morte. Ce sentiment me réconforta. Bientôt ma conscience s’évanouirait emportant avec elle ma souffrance de l’avoir perdu, laissant s’envoler mes souvenirs. Je respirais une dernière fois son odeur, sa peau. J’entrevoyais son sourire. J’entendis son rire. Et je sus à cet instant que mon âme quittait mon corps. Les autres djinns ne tarderaient pas à venir dévorer ce qui resterait de moi.
Au loin, un loup hurla. Un hurlement qui me renvoya en miroir ma douleur. Un cri qui m’accompagnait dans mon ultime voyage. Une rafale de vent fit frémir les branches et les feuilles gémirent. La nature me faisait ses adieux. Et dans un dernier sursaut, je voulu lui dire au revoir. Ma gorge émit un grognement, primitif, instinctif qui jaillit de mes entrailles emportant mes dernières forces.
Puis l’atmosphère devint soudain cotonneuse et blanche. Je partais légère pour un autre voyage. Là où les ombres n’existaient pas, là où la souffrance avait disparu. Là où le rien était le tout. Dans un noir lumineux et éthéré. Celui dans lequel je me trouvais avant ma naissance.