« Trouble dans la nation : étranger tu es, étranger tu resteras »

Je ne sais pas si mon griffonnage a sa place dans cette belle initiative, Ouvrez l’Europe, qui consiste à donner une voix, une plateforme  aux citoyens ‘’ordinaires’’ qui tentent d’alléger les souffrances des refugiés loin du vacarme politique qui a décrété que la France ne pouvait accueillir la misère du monde.

Je ne sais pas si mon griffonnage a sa place dans cette belle initiative, Ouvrez l’Europe, qui consiste à donner une voix, une plateforme  aux citoyens ‘’ordinaires’’ qui tentent d’alléger les souffrances des refugiés loin du vacarme politique qui a décrété que la France ne pouvait accueillir la misère du monde.

Je ne suis plus en France depuis plusieurs années, expatriée aux Etats-Unis dans l’état du Texas, professeure assistante d’études françaises et francophones. Farouche opposante aux réseaux sociaux devant mes étudiants à qui je n’ai pas arrêté de marteler au cours du semestre : ‘’le monde ne va pas s’écrouler si vous ne lisez pas vos messages sur Twitter.’’ Mais voici que depuis quelques semaines, je me suis mise à twitter et surtout à lire des messages flagrants sur l’inhospitalité made in France. La première phrase qui me vient à l’esprit est celle d’un des personnages de Tahar Ben Jelloun : ‘’ Hélas, partout où ils allaient, la France leur rappelait qu’ils n’étaient pas chez eux.’’ Viennent ensuite en vrac les paroles que mes parents me répétaient sans cesse lorsque j’étais enfant pour me rappeler à l’ordre en insistant sur le fait que nous devions être reconnaissants envers l’Etat français pour nous avoir accordé l’asile sur son sol. La France n’a aucune dette ‘’coloniale’’ envers notre pays me disaient-ils. La seule chose que nous te demandons est de calmer tes ardeurs anti-impérialistes et tiers-mondistes, de travailler dur à l’école et surtout de ne pas te faire remarquer. 

A l’âge de quatre ans, je suis devenue refugiée politique. Titre qui me faisait peur comme si j’avais fait quelque chose de mal dans mon pays d’origine qui ne voulait plus de moi. Je me rappelle encore de mon passeport bleu et surtout de la mention écrite à la main : ‘’peut voyager tout pays sauf X.’’ Cette phrase me pétrifie aujourd’hui encore alors que je suis devenue une citoyenne française depuis plus de 15 ans. Cette phrase m’a rendue jalouse de mes amis français à qui on accole le label ‘’issus de l’immigration,’’ euphémisme qui ne cache pas son délit de facies. Oui, j’étais jalouse car je leur disais à l’époque que si Jean-Marie Le Pen était un jour au pouvoir, ils ne seraient pas expulsés de la France tandis que moi j’étais née à l’étranger et n’avais pas la nationalité française. Expulser pour aller où ? Un refugié est un apatride qui ne peut même pas fouler l’ambassade de son pays d’origine. Alors que vous, vous êtes nés en France et vous avez toujours la possibilité d’aller dans le pays de vos parents ou de vos grands-parents. Mais moi, je suis interdite de séjour, je n’ai aucune terre promise à laquelle je peux rêver en douce en me promettant de mieux la connaitre à ma prochaine escapade.  Aucun bled ensoleillé qui m’attend.

 Je porte en moi une langue étrangère, mon apparence rappelle indubitablement un ailleurs mais cet ailleurs m’échappe. Et pourtant, la première remarque à laquelle je suis bien trop souvent confrontée est la suivante : ‘’ vous parlez bien français, avec un accent parisien mais vous êtes d’où ? Surement d’un pays francophone.’’ Ma réponse vacille en fonction de mon locuteur mais je rétorque souvent d’un ton désinvolte : ‘’Vous avez raison. Je suis effectivement  une francophone du pays de la France.’’ Puis je cite quelques écrivains et théoriciens postcoloniaux défenseurs du manifeste ‘’Pour une littérature-monde’’ pour signaler ‘’l’acte de décès de la Francophonie.’’ 

Aujourd’hui, de l’autre côté de l’Atlantique, mon cœur vacille en lisant les ignominies que nos politiciens formulent sur ceux qu’ils appellent ‘’migrants,’’ terme qui marque un départ mais surtout un retour. Pourtant, nous savons que la plupart sont des ‘’refugiés’’ qui viennent de pays en proie à la guerre, à la percussion et au désespoir. Les chiffres parlent d’eux-mêmes mais il est plus facile de faire une plaisanterie lors d’un rassemblement électoral en comparant ces êtres humains à une grosse fuite d’eau. Et la salle qui rit et applaudit tout en se congratulant d’être né du bon côté de la Méditerranée. Je viens de lire à l’ instant un tweet intéressant et dont l’ironie me gifle en pleine figure : ‘’La pensée unique qui fait qu’on ne peut plus rien dire fait monter une colère sourde.’’ Cette litanie victimaire est prononcée par la même personne qui défend l’idéalisme républicain universaliste, indivisible et monoculturel.  Le prochain message va surement prétendre qu’il n’a aucun problème avec les immigrés en tant que petit-fils d’immigré hongrois lui-même. On voudrait juste qu’il reste chez eux et ne viennent pas voler le pain de la bouche des ‘’franco-français-franchouillard.’’ Et oui, grâce à M. Bouvard une autre catégorie ethnique est née pour marquer sa pureté d’origine et son label certifiée 100% terroir français.

Le creuset français s’est transformé en fossé M. Nora. La dichotomie entre le ‘’Eux’’ et le ‘’Nous’’ s’écartèle chaque jour un peu plus. Aujourd’hui, je ne peux même plus trouver refuge dans les livres qui me faisaient miroiter le mirage d’un entre-deux salvateur, d’un tiers-espace célébrant la fusion des cultures, d’une ‘bi-pictura’’ pour reprendre les termes de Kateb Yacine ou l’Orient s’enchevêtre à l’Occident dans un élan fusionnel. Cette exclamation du peintre Matisse a désormais un goût amer : ‘’La révélation m’est venue de l’Orient.’’  

Chaque discours qui prône une ‘’guerre des civilisations’’ plonge un poignard dans mon cœur qui psalmodie en boucle les vers du poète Mowlana, que l’Occident a rebaptisé Rumi : ‘’Un plus un égale deux. Un plus un égale un car deux c’est la séparation.’’

 

 

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