Réponse  à Monsieur Mohamed Kacimi.

Monsieur

 

          Dans un de vos textes intitulé « Rendre à césar ce qui appartient à césar et à dieu ce qui appartient à dieu », paru sur la page facebook du groupe Algérie Debout en date du 28 avril, vous me citer en utilisant le qualificatif « survivant » sans me nommer et en déformant mes propres propos. Vous auriez pu avoir l’honnêteté intellectuelle de citer mon livre, ou mon témoignage diffusé sur la chaine France2   se trouvant également sur Youtube afin d’éclairer vos lecteurs. Plus encore, vous prenez la phrase qui vous intéresse, vous l’enlevez de son contexte, vous la déformez pour  en faire un argumentaire fallacieux. Les règles déontologiques veulent que quand vous parlez de quelque chose ou de quelqu’un, vous  avez l’obligation de citer les sources.

         Vous commencez votre texte pour justifier votre colère, par  : « plusieurs voix se sont élevées pour attribuer et imputer, de nouveau, les 200 000 morts de la décennie noire à l’armée algérienne.». Il n’échappe à personne que vous faites exactement la même chose en attribuant tous ces crimes aux radicaux islamistes. Il n’y a que ceux qui ne connaissent rien à l’Histoire de l’Algérie qui croient encore que les assassins étaient dans l’un ou l’autre des deux camps.

          Pouvez vous  dire à vos lecteurs d’où vous sortez le chiffre de 200 000 morts que vous attribuez à M. Abassi El Madani et au FIS ? Les morts n’ont plus aucune importance ? N’y a-t-il plus que les chiffres qui comptent, qui existent simplement pour incriminer l’autre ? 150 000, 200 000, 250 000, de la simple surenchère, alors qu’aucune enquête sérieuse n’a eu lieu en Algérie. Des milliers de personnes sont enterrés  sous « x » dans les cimetières, de nombreux charniers jonchent le sol algérien sans volonté des autorités algériennes d’ouvrir des enquêtes, ou de remettre les corps à leurs familles pour qu’elles puissent faire le deuil. Il suffit d’un simple test ADN pour libérer ces familles qui pleurent leurs proches depuis des décennies.

           Vous ajoutez, je cite : « Un survivant racontera que les assaillants leur ont dit : « nous avons toute la nuit pour violer vos femmes et les enfants, boire votre sang. Même si vous nous échappez aujourd'hui, nous reviendrons demain pour vous finir ! Nous sommes ici pour vous renvoyer à votre Dieu ! Le lendemain le GIA revendiquait les massacres de Raïs et de Ben Talha qualifiant les victimes « d'offrandes à Dieu »

          Quelle drôle de coïncidence, Le jour même ou j’appelle à paix, vous, vous appelez à la haine. Je me permets donc de répondre à vos arguments, vos insinuations et mensonges, point par point, afin de rétablir les faits et « vérités » qui permettront d’éclairer vos lecteurs en particulier et l’opinion publique en général.

          Je tiens tout d’abord à préciser que mon livre « qui a tué à Bentalha ?» dont vous taisez le titre, édité par la maison d’éditions « La découverte » en octobre 2000 est toujours interdit en Algérie, comme d’ailleurs beaucoup d’autres. Cela n’a pas empêché les algérien.nes de le photocopier, de le faire circuler « sous le manteau » pendant des années. A l’heure actuelle des vidéos relatant les faits circulent sur internet. Vous  pouvez donc trompé une infime partie des algériennes et algériens mais vous ne pouvez pas tromper tout un peuple.

           Si hier, les médias bâillonnés par l’ex-DRS ont manipulée l’opinion publique,  il faut savoir qu’aujourd’hui des journalistes courageux se révoltent pour dénoncer cette main mise sur les organes d’information et ces pratiques moyenâgeuses qui sont toujours d’actualité. Depuis 1998, à quelques exceptions près, tous les médias m’ont interdit le droit parler, le droit de répondre à mes détracteurs, à cette gigantesque campagne mené contre ceux qui dénonçaient tous les crimes et non seulement les crimes odieux des radicaux islamistes.

         Si pendant longtemps les défenseurs des deux camps criminels se sont renvoyés la responsabilité, je peux affirmer que la situation à l’époque était plus complexe que l’on ne le pense. Il faudrait des pages entières pour l’expliquer, la développer. Alors je vous renvoie simplement aux déclarations de Madame Louisa Hanoune, présidente du Parti des travailleurs, reprenant les dires de M. Liamine Zaroual, ex-président de la république entre 1995 à 1999, qui parle, lui de 300 escadrons de la mort dirigés par de puissants centres d’intérêts algériens.*

           Aujourd’hui les choses ont changé, internet et les réseaux sociaux existent et sont ouvert à toutes et à tous. La charte pour la paix et la réconciliation de 2005 qui a interdit aux victimes de parler, qui a décrété l’impunité et qui encourage les pires mensonges, ne pourra effacer la mémoire de tout un peuple.  Les historiens auront beaucoup de matière pour travailler sur l’histoire de l’Algérie contemporaine et particulièrement sur celle de la décennie noire.

          Au procès pour diffamation de Khaled Nezzar contre Habib Souaïdia qui se déroula à Paris du 1er au 5 juillet 2002, feu Aït Ahmed dit au général : « ce qui nous sépare, monsieur, c’est un énorme fleuve de sang ». Dans son verdict final le président de la cour renvoya dos à dos les deux parties en disant que l’Histoire jugera (voir les minutes du procès sur Algéria-Watch).

           J’ignore ou vous viviez pendant cette période, surement pas en Algérie ? Alors que moi, j’ai vécu dans cette banlieue algérienne, dans ce village tristement célèbre qui s’appelle Bentalha, commune de Baraki.  A de nombreuses reprises et au péril de ma vie et celles de mes enfants, j’ai combattu l’intégrisme, l’islamisme radical et dénoncé les crimes injustifiables, inqualifiables des militaires qui sous couvert de la lutte antiterroriste et sous couvert de l’éradication des réseaux d’aide aux islamistes ont prit le peuple algérien, surtout les couches les plus défavorisées, en otage. Ils ont fait exactement ce que nous reprochons toutes et tous à la France coloniale.  

         La torture, le viol, les disparitions forcées, les assassinats politiques, les assassinats extrajudiciaires sont tus volontairement. Ces pratiques inhumaines qui ont été pratiquées par les parachutistes français pendant la guerre d’Algérie, ont été reprises par notre armée contre son propre peuple. Si la torture a été utilisée dans les années 80 contre des militants, toutes ces graves violations des droits de l’Homme,  ont été faites de manière méthodique pendant la décennie noire.

       Dans mon livre, j’explique aussi comment  beaucoup de jeunes torturés, à plusieurs reprises, ont été contraints de rejoindre le maquis. J’explique aussi comment sur simple suspicion le citoyen algérien devenait l’ennemi à abattre. Les militaires et les policiers ont utilisé les mêmes méthodes de dénonciation (Bouchkara). Il n’échappe à personne que toute personne  sous la torture est capable d’accuser n’importe qui, même sa mère, afin que s’arrête le supplice. A cette époque, les Algériens appelaient les brigades de gendarmerie, les commissariats de police : les « les bureaux de recrutement des terroristes ».

         Oui Monsieur, la haine entraine la haine, la vengeance et la haine détruisent tout ce qui les entoure. Ce qui est malheureux c’est que ceux qui ont été victimes de sévices corporelles pendant le printemps berbère et ceux qui l’ont dénoncé après l’avoir subi dans leur chair, l’on laissé faire pendant des années sur d’autres, la justifiant comme le faisait l’ex-colon comme seul outil pour « sauver des vies humaines ».

          Ce que j’ai vu de mes propres yeux, dans ce territoire de non-droit, que les algériens appellent le « Triangle de la mort », que je parcourais pour mon travail, est indicible. Par pudeur, je le tairai. Pendant que les militaires tuaient d’innocents citoyens qui n’avaient rien à voir avec le FIS, ni  avec les réseaux de soutien des groupes armés, les journaux aux ordres et complices, affirmaient que c’étaient des terroristes. Tout cela, je ne l’ai pas seulement lu dans les journaux, je l’ai vu de mes propres yeux.

         Je vous renvoie donc, vous et vos lecteurs, au travail laborieux de recherche effectué depuis des années, aux témoignages que nous avons récolté et que vous trouverez sur le site web d’Algéria Watch.

        Je ne peux, monsieur, empêcher vos insultes, ni vous empêcher de décharger votre haine sur les vivants et les morts. En revanche je ne vous laisserez pas  travestir l’Histoire.

         A un moment où le peuple algérien a besoin d’apaisement pour mener la transition, à un moment ou les esprits libres doivent accompagner ce mouvement pacifique pour lui donner les moyens de trouver des issues à la crise politique que traverse notre pays et les moyens de construire une république démocratique, sociale et plurielle, pendant que nous appelons à la paix pour protéger le Hirak, vous et vos semblables appelez à la haine,  à la discorde et à la division.

       Pendant ce temps, nous sommes plusieurs à nous battre pour la vérité et la justice, pour un état de droits qui garantirait la protection de chacun et la justice pour tous. Pendant que vous vous amusez à jouer sur les blessures du passé et divisez les algériens, nous, nous travaillons pour que tous les criminels, sans exception, soient jugés un jour. Nous travaillons contre l’oubli imposé et pour que la vérité soit faite et dite au peuple algérien. Nous travaillons pour bâtir des mémoriaux pour toutes les victimes. Dans un état de droit, il ne peut exister de différences entre victimes.

Nesroulah Yous

Paris le 30 avril 2019

  1. - Voir en bas de page le texte que j’ai publié le même jour que vous sur facebook.
  2. - M. Louisa Hanoune responsable du parti des travailleurs, déclare plus de 300 escadrons de la mort en Algérie « Des escadrons de la mort dirigés par de puissants centres d’intérêts algériens » Le Jeune Indépendant, 4 décembre 2001
  3. - Escadrons de la mort: l’aveu de Zeroual Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 6 décembre 2001
  4. - L’Algérie a été condamné  à huit (8) reprises par la commission des droits de l’Homme de l’ONU pour des cas de "disparition forcées". Nous rappelons que des milliers disparu.e.s, personnes enlevés par les forces de l’ordre, tous corps confondus.
  5. - Des plaintes pour torture ont été déposées contre le général Khaled Nezzar.

 

Message de paix,


Je m’interdis de me réjouir de la mort d’une personne, même celle de mon pire ennemie. Pour avoir assisté pendant des années, malgré moi, à d’ignobles tueries, à d’ignobles injustices, à tant de souffrances, pour avoir été profondément touché, physiquement et psychologiquement dans ma chair, celle de ma famille, je sais ce que représentent la haine et la vengeance. Même si je m’en suis débarrassé, je connais les effets destructeurs de ces deux maux, ils m’ont longtemps habité. Aujourd’hui je m’en suis sorti, je suis guéri, par d’énormes efforts, par d’énormes travaux sur moi. Je sais les chemins difficiles qu’il faut prendre pour y arriver, cela n’ai pas facile.

 Si à un certain moment, pendant un laps de temps, j’ai pris les armes pour protéger mes enfants, ma famille, je rappelle que c’était une situation très particulière.

 Aujourd’hui, j’appelle les Algériens et les Algériennes au calme et à la raison car je suis persuadé que la haine alimente la haine et que la destruction nourrie la destruction de tout ce qui nous entoure, tout ce qui existe. Cela ne veut pas dire que je pardonne ces crimes abjects. Toute la souffrance que le peuple Algérien a enduré est impardonnable ! Le pardon et le deuil sont de longs processus qui ne peuvent s’accomplir sans la reconnaissance des erreurs de l’autre, surtout quant il s’agit de crimes immondes à grande échelle et de crimes qualifiés de crimes contre l’Humanité.

 Ces ennemis qui ont mis l’Algérie à feu et à sang et ceux qui continuent à le faire en spoliant notre pays, je les combattrai jusqu’à ma mort mais uniquement sur le plan légal, à travers la justice, à travers des instances nationales ou internationales. Ils doivent payer et j’espère qu’ils paieront un jour. Pour celles et ceux qui sont déjà morts, je fais confiance à tous les Algériennes et Algériens pour bâtir des mémoriaux à travers tout le pays, pour lutter paisiblement contre l’oubli que l’on veut nous imposer, et de faire en sorte que l’Histoire les juge, tous sans exception

Nesroulah Yous

Le 28 avril 2019

 

 

 

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