faut-il avancer avec des oeuillères?



Un rendez-vous contre nature, une photo postée sur les réseaux sociaux, un post trop léger d'un politologue sur l'islamisme politique, la sortie du livre sur le Hirak en Algérie et voilà que la question du « qui tu qui ? » ressurgit et enflamme les réseaux sociaux au risque, selon certains, de mettre à mal le Hirak, ce mouvement pacifique et citoyen qui dure depuis le 22 février 2019. Entre les révolutionnaires qui sont emprisonnés pour les motifs tragi-comiques d'atteinte au moral des troupes et ceux qui s’érigent en censeurs politiques par crainte d'atteinte au moral du Hirak, le débat politique voit sa liberté menacée de toutes parts.

Paris le 16 mars 2020

Plus d'un an après le début de la Révolution du sourire et l'intronisation d'un nouveau président illégitime, l'Algérie est entrée dans une nouvelle phase. Par peur que le mouvement ne s'essouffle, beaucoup prônent une alliance avec les « opposants » islamistes, considérant qu'ils représentent une force politique indispensable pour constituer une alternative politique rapide au système actuel.

Aujourd'hui, le politologue Lahouari Addi pose la question suivante : « Faut-il avoir peur des islamistes ? ». Cette question peut paraître tout à fait anodine a priori mais elle n'est en réalité pas à prendre à la légère dans le contexte de la nouvelle révolution.

Rappelons que le pouvoir a mis le couvercle sur la période de la décennie rouge, interdisant toute remise en question de la version officielle et faisant taire les algériennes et les algériens sur ce qu'ils ont subi durant des années, que ce soit du fait des radicaux islamistes ou de celui des militaires. Cette « paix des braves » imposée a hypothéqué l'avenir de tout un peuple et oblige beaucoup de victimes à se débattre entre raison et déraison sur fond d’extrêmes incertitudes.

A présent que l'heure est à l'urgence de s'organiser, il s'agirait de poursuivre la logique de croire sans savoir imposée par le pouvoir au nom d'une nécessité absolue d'alternative pour faire tomber le régime. Autrement dit, renverser le régime tout en gardant l'héritage de non-droit et d'impunité qu'il nous laisse.

La responsabilité des leaders du Front Islamique du Salut (dissous) dans la violence a été engagée bien avant l'interruption du processus électoral en 1991, et même des années après, par ses membres actifs et non actifs. Comme beaucoup à l'époque, j'étais pour la continuité des élections législatives bien qu'ayant conscience que le FIS était un parti fasciste rejetant toute forme démocratique et qui voulait imposer un État islamique par la force. L'armée a répondu à la violence par une violence plus grande encore. L'Histoire nous enseigne qu'il est préférable d'éviter de régler un conflit par les armes quand il est possible de le faire politiquement. Preuve en est que ce conflit armé a fait des dégâts considérables que personne n'arrive à évaluer ou à dire les répercussions qu'il aura sur les plus jeunes générations. Aujourd'hui encore, beaucoup n'arrivent pas à panser leurs plaies et celles de leurs progénitures.

La peur du retour aux années de braise est donc légitime et il faut en parler sans détour tout en sachant qu'elle est déjà instrumentalisée par le pouvoir et ses relais. Cette question ne doit pas être reléguée au second plan même si les priorités sont : accélérer la chute du régime actuel tout en préservant la paix sous la forme d'un consensus national. Car aujourd'hui encore se sont ces mêmes acteurs (islamistes radicaux et extrémistes laïcs) des années de braise qui se prétendent légitimes pour représenter le Hirak.

Monsieur Addi pose la question, et y répond par la même occasion, en une phrase expéditive, affirmant que le Hirak a déjà tranché. Certes, depuis plus d'un an le Hirak a réussi à imposer les règles du pacifisme et de la diversité. Pour autant, considérer que cette ligne exemplaire lui prodigue invulnérabilité et résistance à toute épreuve, tandis que d'autre part les extrémistes sont désormais inoffensifs, ne relève pas du rationnel mais de la croyance et ne repose sur aucune preuve tangible ni aucune garantie. La réalité algérienne nous impose sagesse, exigence et discernement.

« Faut-il avoir peur des islamistes ? ». C'est la question elle-même qui pose problème. Islamisme est un terme fourre-tout et il convient de distinguer de quoi on parle. Voici la question qui me semble appropriée : doit-on avoir peur des mouvements radicaux quels qu'ils soient ? Doit-on avoir peur de Rachad, anciennement FIS en exil ? Je réponds sans hésiter par l'affirmative et j'invoque pour cela les critères de responsabilité dans les crimes de guerre, d'éthique et de repentance.

Peut-on négocier avec des parties non fiables ?

Au risque de me répéter, RACHAD est un mouvement créé par d'anciens responsables du FIS qui ont une grande responsabilité dans la guerre contre les civils. Donner un blanc sein à des personnes responsables de crimes de guerre, qui n'ont jamais condamné la violence et qui veulent faire endosser depuis plus de vingt ans toute la responsabilité aux militaires est déjà, en soi, très dangereux. Prétendre que ceux qui voulaient imposer un état islamique et la Charia pour constitution se sont subitement transformés en démocrates uniquement parce qu'ils ont renouvelé leurs effectifs et changé leurs statuts n'est pas sérieux. Les comparer à Ennahda en Tunisie, c'est faire fi de la réalité. L'Algérie a sa propre histoire. La politique doit tenir compte de tous les aspects historiques, sociaux-culturels et économiques...

Si la politique est l'art de prendre les bonnes décisions en fonction de situations données, à l'heure actuelle il y a trop d'inconnues pour prétendre que l'avenir des algériennes et des algériens n'est qu'une équation mathématique que l'on peut résoudre facilement. L'Algérie n'a pas su saisir l'opportunité qui s'offrait à elle en 1995. Elle n'a pas su régler le conflit politiquement. La crise s'est même largement aggravée et les responsabilités se sont accrues. Invoquer sans cesse la plate-forme de Sant'Egidio comme référence et vouloir plaquer cette expérience telle quelle dans le contexte actuel est à mon sens une erreur. Je ne peux m'étaler d'avantage sur les principes d'un accord de paix parce qu'ils sont complexes et différents selon les situations des pays, les cultures, etc. Ce que je peux dire, c'est que j'étais déjà partagé à l'époque sur la question de réhabiliter le FIS (en l’occurrence actuellement RACHAD) comme préalable à la mise en place d'une commission indépendante pour enquêter sur les actes de violences et les graves violations des droits de l'Homme et ce sans autre garantie. D'autant plus qu'il n'a jamais été fait mention dans le texte des décisions à prendre en fonction des conclusions de la commission d'enquête une fois les responsabilités identifiées et rien concernant la justice.

Le silence, l'absence de condamnation des crimes et de prise de position claire ne constitue pas une preuve d'innocence. De même, l'absence de liens avérés avec les criminels ne suffit pas à dédouaner les ex-responsables du FIS.
 La participation à Sant'Egidio et la signature de l'accord de paix impliquait évidemment de la part des signataires de prendre leurs responsabilités, de condamner clairement tout acte criminel et d'appeler ouvertement à l'arrêt des violences. L'on-t-il fait comme préalable ? Non. Au contraire, le FIS a délibérément laissé s'installer la confusion, évitant de se positionner et laissant ainsi le champ libre aux crimes de tous ordres. Ce choix en creux trahit une mauvaise foi qui ne permet pas de poser les bases de confiance et d'apaisement au prétexte que le temps a passé et que les visages ont changé.

Pour autant, si le but de cette démarche est de préserver la paix et d'aller vers une démocratie basée sur un état de droit, je ne peux que l'approuver. Mais alors, les questions d'une telle gravité ne peuvent pas être engagées à la légère sur les réseaux sociaux. Elles doivent être traitées d'une manière sérieuse et responsable en mettant en place des groupes de travail qui se pencheront sur tous les aspects du problème et définiront les meilleurs choix possibles qu'ils soumettront ensuite au peuple souverain. Certes, la démocratie doit être représentative de tous les courants qui traversent la société algérienne mais elle doit aussi se prémunir de ceux qui n'en ont pas le respect et qui ne tiennent pas leurs engagements.

 

 

 

 

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