Une alliance contre nature pour étouffer la volonté de « Vérité et Justice » ?

Algérie: la transition ne se fera pas sur le dos des victimes de "la décennie noire"!

Paris le 18 mars 2019

 

Si j’ai toujours dit que j’encourageais toute initiative citoyenne pour un changement radical du système politique en Algérie, j’ai également dit que je m’interdisais de me taire surtout face aux grandes dérives. La précipitation n’est pas très bonne conseillère.

Aujourd’hui, à mon grand étonnement, je découvre une publication titrée « Une plate-forme pour le changement en Algérie » éditée dans AlgérieEco.com . Cet appel adressé à la population algérienne est publié avec des propositions assez intéressantes même si, il faudra demander, dans un deuxième temps, d’ affiner ces dites propositions et de les compléter. Pour ma part je rajouterais parmi les propositions la dissolution du FLN, du RND, du Conseil constitutionnel, de l’UGTA, de l’UNFA, du Conseil National des droits de l’Homme CNDH... enfin toutes les institutions, les personnes et groupes qui ont servi jusqu’à présent ce système politique. Mais cela n’est pas le propos pour l’instant.

Le texte de cette plate-forme laisse entendre qu’elle est le fruit de nombreux débats et d’échanges pendant plusieurs semaines entre algériennes et algériens, je cite : 

  «Cette plateforme est le fruit d’un débat de plusieurs semaines et de réunions entre les jeunes Algériens, hommes et femmes de villes et de villages du pays, préoccupés au premier plan de l’avenir de l’Algérie indissociablement lié à leur propre avenir. Elle résume et synthétise les avis et points de vue exprimés par la majorité des participants au débat et prend également en compte les propositions avancées et les points de vue exprimés par d’autres acteurs politiques et de la société civile sans exclusion ».

 Loin de moi l’idée de mettre en avant le modèle français mais juste à titre d’exemple, le grand débat initié par M. Emmanuel Macron pour répondre au mouvement des gilets jaunes, en France, a prit deux longs mois. Les résultats ne seront publiés  que dans les deux (2) prochains mois. Je me demande alors comment ont pu être réalisés ces réunions et ces échanges en Algérie, dans un laps de temps aussi court. Les signataires qui parlent de plusieurs semaines auraient du avoir la présence d'esprit de filmer ces réunions citoyennes et montrer leurs travaux au grand public.

 Revenons maintenant à cette plateforme et cette liste de signataires. Elle n’est en réalité qu’une liste de neuf (9) personnes, une composition assez bizarre, d’anciens du Front des Forces Socialistes, du Conseil National de Transition et du Front Islamique du Salut (parti dissous). C’est une sorte de « Saint-Egidio bis », à la seule différence que viennent se greffer aujourd’hui des personnes et des partis politiques qui étaient dès le coup d’état de 1992 avec Khaled Nezzar and Co, qui ont tout fait pour faire avorter la solution politique proposée par le regretté feu Aït-Ahmed en 1995 et qui la reprennent aujourd’hui.

M. Ait Ahmed n’avait-il pas dit à M. Khaled Nezzar lors du procès intenté à M. Habib Souaïdia,  se déroulant à Paris : 

«  …ce qui nous sépare monsieur, c’est un grand fleuve de sang… ».

 En réalité, cette démarche d’associer les anciens du FIS au changement ne date pas d’aujourd’hui. Elle est très ancienne. Elle était auparavant argumentée par des personnes politiquement dépassées, croyants que les islamistes étaient et sont  toujours une force politique très ancrée sur le terrain en Algérie et qu’il fallait absolument composer avec eux pour permettre le changement.  

 Déjà, Invité en 2013, moi et d’autres personnes, à participer à un groupe de réflexion sur le changement en Algérie, je constatais rapidement que ce groupe n’était  composé que d’anciens, du FFS, de l’ex Fis et d’anciens  du parti FLN Réformateurs. Je me suis très vite démarqué de ce groupe qui ouvrait la porte aux islamistes de Rachad et la fermait à certains de l’extrême gauche, les accusant d’être d’anciens «  colabos » ou « éradicateurs ». Je tiens à rappeler que je m’oppose à toute éradication de l’islamisme politique par le force. Je ne m’oppose à eux que par les idées et plutôt de manière pacifique et moderne. Je préfère voir mes "ennemis" sur le terrain et non dans les maquis.

Bien que j’ai combattu leurs idées fascistes en Algérie et les combattrai avec toute mon énergie jusqu’à mon dernier souffle, j’estime qu’ils ont, à juste titre, le droit d’exister , à condition qu’ils rejettent toute forme de violence, et qu’ils reconnaissent enfin leurs méfaits:  c’est ça la démocratie !. Je me suis toujours battu pour une justice indépendante impartiale qui jugera les faits et les actes. Par contre je m’interdis de leur servir  de tremplin, de les recycler ou les remettre sur rails pour qu’ils puissent rebondir .  Je n’oublie pas que leur seul désir c’est l’édification d’un état autoritaire et théocratique.

Aujourd’hui les manifestants en Algérie l’ont bien démontré, ils n’ont besoin ni de «En Nahda" ni de certaines figures de "l'ex FIS » et savent que ces derniers ne sont que la face cachée du pouvoir.

Je souligne également que mon combat est un combat pour la « Vérité et la justice ». Tous ceux qui ont commis des crimes de sang et des crimes « économiques » (vol, corruption, ...) ou les ont encouragé devront être traduits devant les tribunaux algériens indépendants et être connus du grand public.

Enfin, pourquoi je m’oppose à cette plateforme ?

Parce que certains des membres et non les moindres ont utilisé la violence ou ne l'on pas condamné. Ils ont  une  grande responsabilité, ne serait-ce que morale, dans le drame qui a mit à terre l’Algérie et cela au même titre que M. Bouteflika et consort. Je ne vois pas comment ces membres, pourraient demain abroger la « charte pour la paix et la réconciliation de 2005 », encourager ou mettre en place une Haute instance indépendante des droits de l'Homme chargée de faire la lumière sur tous les crimes commis pendant la décennie noire ou bien mettre en place une commission « Vérité et Justice » demandée par toutes les victimes.

J’attends de ces personnes signataires, qu’elles s’expriment sur cette question cruciale qui est le fondement même pour l’avènement d’un Etat de droit en Algérie et j'invite également les algériennes et algériens à la prudence quant au choix de leurs représentants futurs. Il ne s'agit nullement de mettre de l'huile sur le feu, à un moment ou toutes les grandes manifestations se veulent pacifiques, "salmya" pour se débarrasser de ce système politique odieux. Il s'agit simplement de dire que le "Hirak ne pourra se faire si l'on ampute  les algériennes et algériens de leur "Mémoire". Le "Hirak" ne pourra se faire sur le dos des 150 000 morts, des milliers de personnes disparu-es et des centaines  de milliers de victimes algériennes. La transition demandée, pour un nouveau système politique  qui se voudrait démocratique,  basé sur la justice sociale et l'état de droit, ne sera possible que s'il  y a "Reconnaissance" et "Réparation" pour toutes les victimes.

Nesroulah Yous

 

 

 

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