Dans un état de droits il ne peut exister de différence entre victimes !

A l’heure où les Algériennes et les Algériens s’apprêtent à commémorer le 39ème anniversaire du « Printemps berbère » du 20 avril 1980, une deuxième victime vient de succomber à ses blessures provoquées par  des coups de matraques à la tête de la part des forces de l'ordre dans la journée du 12 avril.  La mort du jeune Ramzi YETTOU est une mort de trop ! Elle s’ajoute au bilan macabre déjà très lourd de toutes les victimes algériennes.

Et pourtant, à l’heure actuelle, aucune enquête n’est diligentée pour déterminer les responsabilités, désigner les coupables de cet acte ignoble. La vie d’une personne n’a-t-elle plus aucune valeur quand elle s’ajoute à une longue liste qui se transforme en de froides statistiques démunies de toute humanité ?

Les épisodes de l’histoire de l’Algérie contemporaine se suivent et se ressemblent. Et même si les associations de droits de l’Homme, les associations de la société civile et des personnes se scandalisent, s’indignent, même si des plaintes sont déposées, cela n’ira pas plus loin. On ne trouvera sans doute aucun responsable de cet énième crime parce que notre « justice » n’est toujours pas indépendante et impartiale, et parce que ceux qui détiennent le vrai pouvoir dans notre pays sont aux dessus des lois.  

Ce crime comme tant d’autres restera impuni et ce pour plusieurs raisons :

La première, qui n'est pas la moindre, c’est que nous nous sentons impuissants car nous avons accepté l’idée que l’on vide toutes nos institutions de leurs sens au profit d’un pouvoir obscur et de sa clientèle. Nos institutions ont été détournées de leurs rôles. Elles ont servi et continuent à servir uniquement à museler toute la société algérienne et à brouiller les règles qui doivent servir à régir une société saine.

La deuxième raison est la banalisation des injustices, de la corruption et du crime. Cette banalisation du crime a été très fortement alimentée par le passé par ce que Pilar Calveiro appelle dans son livre Pouvoir et disparition,  la « théorie des deux démons ». Il s'agit d'une stratégie qui consiste à diviser les victimes en deux catégories: les bonnes et les mauvaises victimes. Si Pilar Calveiro* parle de l’Argentine, les similitudes avec l’Algérie sont édifiantes. Pour comprendre, je vous renvoie aux pages 29, 30 et 31, où elle explique comment les régimes autoritaires ont réussi à mettre au pas les sociétés en mettant en place des mécanismes pour favoriser l’obéissance et diluer la responsabilité. Ainsi, on a habitué la population à une justice qui repose sur l'arbitraire. Si l’on peut prétendre qu’il existe de bons et de mauvais citoyens, un état qui choisit entre les bonnes et les mauvaises victimes ne peut pas prétendre être un état de droits.

Alors, pointons du doigt et nommons les responsables !

En Algérie tout est devenu « normal », la banalisation a mis sous terre jusqu’à la réflexion et l’esprit critique de l’algérien lambda et adopté pour principe de dire les choses sans les nommer. Comment s'étonner, dans ces conditions, que se soit imposé le règne de l’impunité ?

Depuis le 22 février dernier, on assiste à une multiplication de sorties médiatiques dramatico-burlesques, de la part du chef des armées Gaïd Salah et du porte parole du gouvernement illégitime M. Hassane Rabehi, affirmant qu’ils ne sont pas responsables des ordres donnés aux forces de sécurité qui répriment les manifestations pacifiques. Gaid Salah ira jusqu’à dire que l’ex-général des services secrets à la retraite alias « Rab Ed’Zaïr » complote avec les puissances étrangères contre l’Algérie et le « Hirak ». Il s'agit là d'un sujet d'une extrême gravité. Et pourtant, si certains s’en émeuvent, la majorité des citoyen.ne.s en rie.

Faut-il rappeler que ?  

  • La gendarmerie nationale a établi des barrages sur les routes principales menant à Alger pour casser la manifestation,
  • Le général Ghali Belkecir, commandant de la gendarmerie nationale, dépend du chef des armées, le général Gaïd Salah,
  • Ceux qui ont tiré sur des manifestants pacifiques - causant deux morts-, ceux qui ont procédé à de nombreuses arrestations, ceux qui ont humilié des femmes dans le commissariat de Baraki, ceux qui ont violé l’enceinte de l’université Said Hamdine à Alger, ceux-là sont des policiers qui dépendent du Directeur Général de la Sureté Nationale M. Abelkader Kara BOUHADBA et de M. Salah Eddine Dahmoune Ministre de l’intérieur qui, eux-mêmes, dépendent du chef du gouvernement de M. Bedoui.
  • Des photos, et des vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux, identifient certains responsables de ces crimes. Ces criminels doivent être rapidement mis sous les verrous. Leurs chefs doivent sur l’heure démissionner.

Tous ces faits sont avérés.

Alors, à nous tous qui occupons la rue, qui nous sommes réapproprié  l’espace public et la politique, il est temps de bannir le mot « normal » de notre vocabulaire pour revenir aux valeurs qui feront la noblesse de l’Algérie de demain.

 

 

Nesroulah Yous

Paris 20 Avril 2019

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