Affronter la montagne haute

Colloque sur le Hirak en Algérie Organisé par Riposte International Bourse du travail de Saint-Denis le 24 octobre 2020

Je voudrais avant tout remercier les organisateurs pour leur invitation et pour cette initiative que je ne peux que saluer. Le but de cette rencontre – selon ma compréhension - est de réunir le plus grand nombre de personnalités et militants de la diaspora algérienne en France pour apporter à la fois une analyse critique du mouvement du 22 février – sur sa force et ses faiblesses - et pour encourager les échanges et la concertation afin de dégager ensemble des modes d'opération qui permettront l’émergence d'alternatives au régime politique actuel.

En raison de la durée très limitée de mon intervention, j'ai fait le choix d'aborder, très brièvement, la question du hirak en deux temps. Le premier, à travers quelques articles de presses et deux livres révélateurs des forces qui s'affrontent sur le terrain : « Qui sont ces ténors autoproclamés du Hirak algérien ? » d’Ahmed Bensaada et « Le hirak en Algérie » Ed La fabrique, sortis tous deux après le premier anniversaire du début du soulèvement populaire pacifique.

Dans un deuxième temps je soulignerai quelques points essentiels à la compréhension de la situation actuelle pour aborder l'avenir d'une manière sereine.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites au sujet du Hirak depuis son déclenchement le 22 février, sans parler des efforts répétés du pouvoir pour dénaturer son esprit et provoquer son essoufflement. Tout au long de son évolution il a fait l'objet de virulentes attaques et de critiques acerbes, d'abord par les sceptiques qui n'ont jamais cru au changement, du moins dans les conditions actuelles de « désert politique », ensuite par les complotistes qui exacerbent les peurs, notamment celles du chaos et de l'effondrement de l’État et enfin par une certaine élite qui protège ses privilèges.

Les propos d'une jeune écrivaine algérienne interviewée par une journaliste de l'Humanité quelques temps après le soulèvement contre le cinquième mandat du président sortant sont édifiants et imbibés d'acide.

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Alors que les guerres de clans font rage au sein du pouvoir réel et que les millions de manifestants découvrent la puissance du binôme engagement politique-solidarité, alors que les revendications pour la démocratie et l’État de droit sont de plus en plus pressants, certains commentent l'inefficacité des manifestations hebdomadaires et l'incapacité à imaginer de nouvelles formes stratégiques qui amènerait le régime à négocier une sortie de crise et une vraie transition démocratique.

Le livre « Hirak en Algérie, l'invention d'un soulèvement », édité par La fabrique sort quelques semaines après l'élection d'un président intronisé par l'armée. Si cet ouvrage est avant tout une compilation d'analyses diverses qui, je cite : « apportent des clés essentielles pour comprendre l'un des plus puissants mouvements sociaux de l'histoire moderne », il est important de dire que ce livre est plutôt favorable à un mouvement horizontal sans leaders, car selon eux – comme pour beaucoup d'algériens d'ailleurs - cela éviterait à la bourgeoisie ou à police politique de récupérer le mouvement. Faut-il pour autant s'enfermer dans cette logique ? L'organisation du hirak  doit être au centre du débat, car le manque de structuration comme l'anarchie peuvent être des objets d'instrumentalisation.

D'autre part, la crise sanitaire survenue en mars 2020, le gel des manifestations, la sortie du livre « Qui sont ces ténors autoproclamés du Hirak algérien ? » d’Ahmed Bensaada et la guerre ouvertement déclarée par les anciens ennemis qui ont fait le choix des armes ont quelque peu renforcé les peurs et les positions des septiques, des indécis et des complotistes de tous bords.

C'est au regard de ce climat de défiance et de tension extrême qu'il faut analyser les articles et les sorties médiatiques de Abed Charef et Kamel Daoud, eux qui ne se sont jamais positionnés clairement. Pour le premier, le Hirak est fini en raison de sa radicalité. Pour l'autre, il a échoué parce qu'il a été détourné de son but initial. Pourquoi ces raccourcis ?

En ce qui concerne Nadjib Sidi Moussa, docteur en sciences politiques, qui reprend les thèses de l'anarchiste italien Errico Malatesta (1924), il publie un article intitulé « Les mirages de la constituante, quelle démocratie pour quelle révolution en Algérie ? », le 7 février 2020 dans Middle East Eye, pour affirmer que la constituante n'est que la récupération du hirak par la classe dominante. Deux autres articles me permettront de clôturer ce premier point : celui de Sadek Hadjeres « Défendre la souveraineté nationale, édifier le front intérieur » publié le 15 octobre sur le site du quotidien d'Algérie et celui de Hadj Nacer « Il est impossible d'avancer tant que l'armée n'a pas fait sa mue » paru le 20 octobre sur le site twala info, deux articles qui mettent en parallèle l'incapacité du pouvoir à gérer la crise et les enjeux stratégiques sur les plans national et international.

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Pourquoi ce choix ?

On peut aborder l'analyse de la situation politique algérienne d'une manière philosophique, situationniste, en partant de la réalité du terrain. Je ne pense pas qu'il nous faille opposer le pouvoir et ses affiliés au peuple ou dire simplement que le hirak est traversé par des luttes idéologiques en omettant de traiter tout ce qui se passe à la périphérie du hirak et à la périphérie du pouvoir. Le mouvement pacifique du 22 février n'est pas et ne doit pas être traité comme une masse compacte ou inerte.

Il est indéniable que la révolution du sourire, de part son pacifisme, sa force, sa durée, et sa capacité à contourner les pièges, en a surpris plus d'un. Le hirak a réussi en quelques mois à montrer au grand jour la vraie nature du régime. Jamais dans l'histoire de l'Algérie, il n'y a eu autant d'articles en faveur des révolutionnaires. Pourtant, à travers les différents écrits sur lesquels je m'appuie, j'ai voulu mettre l'accent sur certains types d'analyses et certains articles en particulier : ceux qui sont déterminés par un parti pris, par intérêt clanique ou personnel, ceux émanant d'une frange de la population défaitiste et complotiste, et enfin ceux qui parmi les plus favorisés, les plus privilégiés, sacrifient la liberté à la sécurité par peur du chaos.

De ce point de vue, les positions de Abed Charef et de Kamel Daoud, même si elles n'atteignent pas le grand public, sont révélatrices d'un état d'esprit d'une partie de la population algérienne. Dire que le hirak est trop radical ou qu'il est en fin de cycle revient à dire qu'il n'a pas su profiter des opportunités qui se sont présentées à lui. De quelles opportunités parle-t-on ? Pour ma part, je n'en vois pas. Certains disent que ces personnes sont inconsistantes, que leurs articles n'ont pas d'impact. Alors pourquoi provoque-t-ils de si vives réactions sur les réseaux sociaux ? On les diabolise, On les ostracise pour en faire des affiliés au pouvoir, une vielle recette de la police politique mais aussi des structures politiques, au lieu de leur répondre d'une manière réfléchie et constructive.

J'ai assisté récemment à un débat en live sur facebook, entre deux jeunes militants du hirak, Djalal Bensmina et Hachem Saci sur la question de « l'Initiative citoyenne »  (moubadarat massir djaddid). Les mêmes questions étaient posées - représentation du hirak, négociation avec le pouvoir, rapport de forces... etc - les mêmes arguments étaient opposés mais cette fois-ci dans la transparence, la contradiction et le respect. C'est de l'échange et de la confrontation des idées que naît la lumière. Pousser la confrontation des idées jusqu'à l’extrême limite.

Et maintenant, que faire ?

En dehors des différents courants idéologiques qui le traversent, les problèmes les plus significatifs qui se posent au sein du hirak sont :

  • un manque d'exigence dans la réflexion et une culture du débat quasi-inexistante (C'est pourquoi j'encourage des initiatives comme la vôtre qu'il nous faut, à l'avenir, multiplier) ;

  • la culture de l'ostracisme : " si tu n'est pas avec moi, tu es contre moi " (posture qu'il nous faut bannir absolument) ;

  • Les tabous : la peur de parler de « sujets clivants » qui gangrène notre société et qui empêche les débats de fond (comme la question de l'armée qui se confond avec l'état,question essentielle qu'il nous faut aborder dans la sérénité, et tant d'autres).

  • le manque de transparence et la volonté de mettre des œillères aux hirakistes en adoptant, pour beaucoup, une approche populiste ;

  • l'ère du jetable, du zapping et de la consommation à outrance fait en sorte qu'il est de plus en plus difficile aux personnes d'inscrire les nobles luttes dans la durée ;

  • La méfiance et la défiance de tout ce qui émane du politique.

 

Le hirak ne peut que survivre, d'abord parce qu'il a su dévoiler la nature profonde du pouvoir réel - incapable de s'adapter, incapable de voir que le monde a changé, que le peuple algérien à changé - mais aussi parce que des millions d'algériennes et d'algériens croient en la capacité du peuple à renverser le rapport de force favorable à l'instauration d'un régime démocratique basé sur un état de droit. Le hirak reste vivant parce qu'il a su inculquer une conscience politique à une nouvelle génération, une conscience collective à toute une population qui veut en découdre avec des pratiques du passé pour s'inscrire dans la modernité et les défis du 21ème siècle.

Croire au Hirak, c'est clarifier le discours politique, c'est croire que la convergence des luttes est nécessaire, c'est croire à la solidarité des peuples pour l'autodétermination, en la capacité de l'individu à se surpasser,à voir clair dans les choix tactiques pour construire le rapport de force afin de créer une alternative fiable, souveraine et pérenne, en prise avec les enjeux nationaux, régionaux et internationaux.

Croire au hirak, c'est croire dans sa conscience lucide de ses forces et de ses faiblesses et dans sa capacité à en discuter sereinement pour mieux se dépasser.

Le travail horizontal en commun, en collectif et inter-collectif, est une grande avancée dans l'histoire de la diaspora. Il faut continuer à développer ces acquis malgré les divergences et les appétits cachés des uns et des autres.

Sans peur de me répéter, je réaffirme que c'est de l'échange et de la confrontation des idées que naît la lumière. Refuser la montagne haute, c'est rester à jamais au fossé* !

Merci à vous.

Nesroulah Yous

Le 24 octobre 2020

Notes

Nedjib Sidi Moussa le 7 février 2020

https://www.middleeasteye.net/fr/opinion/les-mirages-de-la-constituante-quelle-democratie-pour-quelle-revolution-en-algerie

Abed Charef le 16 octobre 2020

https://www.middleeasteye.net/fr/opinionfr/algerie-hirak-fin-de-cycle-revolution-tebboune?

Défendre la souveraineté nationale, édifier le front intérieur- déclarations de Saadek Hadjeres

https://lequotidienalgerie.org/2020/10/15/defendre-la-souverainete-nationale-edifier-le-front-interieur-declaration-de-sadek-hadjeres-15-octobre-2020/

Hadj Nacer « Il est impossible d'avancer tant que l'armée n'a pas fait sa mue ».

https://twala.info/fr/opinions/hadj-nacer-il-est-impossible-davancer-tant-que-larmee-na-pas-termine-sa-mue/ du 22 octobre 2020

 

* Citation de Mahmoud Derwich

 

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