Entretien avec le Ministre des Affaires Étrangères Nicaraguayen

Le président américain Donald Trump a signé en novembre 2018 un ordre exécutif décrétant le gouvernement du Nicaragua, comme celui du Venezuela, « menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis » et a signé en décembre le « Nica Act », qui prévoit de dures sanctions politiques et économiques. Que signifient ces mesures vues depuis votre pays ?

(Entretien par Maurice Lemoine avec le ministre des Affaires étrangères nicaraguayen Denis Moncada Colindres, réalisé le 18 janvier, 2019, relayé par Nicaravoix.)

 

Il s’agit d’un fâcheux manque d’objectivité car le Nicaragua peut être considéré comme un acteur de la paix internationale. Nous avons mis ce fait en évidence devant le Conseil de sécurité des Nations unies quand l’ambassadrice des Etats-Unis, Nikki Haley, a essayé d’y faire examiner le « cas Nicaragua ». Au cours de discussions avec des membres de cet organisme international, nous avons clairement exposé que le Nicaragua est un pays qui a pour principal objectif de préserver la paix et la sécurité internationale. Nous sommes une nation de près de 6 500 000 habitants, avec une économie tournée vers une forme de développement social, au profit de la population, et en aucun cas une puissance susceptible d’affecter la paix et la sécurité internationale. Nous rejetons et condamnons toute action unilatérale d’un Etat contre un autre Etat. Cette prétention de vouloir imposer des lois de caractère extraterritorial n’est pas acceptée par le Nicaragua. Nous demandons le respect du droit international, de la Charte des Nations unies, de celle de l’Organisation des Etats américains (OEA), des principes de non ingérence et d’égale souveraineté des Etats dans les relations entre peuples et nations.

Le « Nica Act » peut-il avoir comme conséquence la suppression de prêts des entités financières internationales et poser des problèmes socio-économiques au pays ?

Cette résolution du Congrès des Etats-Unis et les agissements du secrétaire général de l’OEA Luis Almagro sont destinés précisément à tenter de mettre un terme à un gouvernement comme celui de Daniel Ortega, dont la politique économique cherche avant tout le bien commun de tout le Nicaragua. Tenter de bloquer l’accès de notre pays, qui utilise la coopération internationale en matière de finances, est une mesure injuste et arbitraire. Elle ne contribue pas à renforcer les relations d’amitié et de coexistence entre les pays du Nord – les Etats-Unis et le Canada –, et ceux du Sud – l’Amérique latine et les Caraïbes. Elle nuit au renforcement des relations entre tous les pays qui forment l’ensemble américain et la communauté internationale.

Luis Almagro a convoqué une « session extraordinaire » du Conseil permanent de l’OEA le 11 janvier pour examiner la situation du Nicaragua et lui appliquer la Charte démocratique interaméricaine. Cela correspond-il à l’esprit de cette Charte ?

Almagro a effectivement convoqué cette session de caractère immédiate et urgente pour tenter de faire appliquer l’article 20 de la Charte au Nicaragua. Il s’agit d’une attitude illégale et illégitime. L’esprit de la Charte est destiné à renforcer les processus démocratiques et les institutions constitutionnelles. Almagro en promeut une application inverse en appuyant les groupes « golpistas » [pro coup d’Etat] qui, précisément, ont tenté de rompre l’ordre constitutionnel, de bafouer l’Etat de droit et de renverser le gouvernement du président Ortega. Ce n’est nullement l’objectif de la Charte démocratique. L’esprit rétrograde d’Almagro contrevient aux principes de la Charte fondatrice de l’OEA et de la Charte démocratique.

D’après les normes de l’OEA, il est nécessaire de réunir les deux tiers des voix des membres de l’organisation – 24 voix sur 34 – pour appliquer à un pays la Charte démocratique. Dans le cas du Venezuela, la procédure a parcouru un long chemin sans jamais atteindre cette majorité. On peut supposer qu’il en ira de même pour le Nicaragua. Dans ces conditions, à quoi sert cette manœuvre d’Almagro ?

Almagro est un agent des Etats-Unis, de l’Empire américain, et il suit les directives du Département d’Etat. Il agit en réalité contre les intérêts des Etats membres de l’OEA. Il viole la confiance de ceux qui lui ont accordé leur vote pour devenir secrétaire général, car cette fonction n’est pas destinée à se substituer à la souveraineté de chacune des Nations. Ce n’est pas son rôle. Ce qu’il fait est donc une transgression et un viol de la Charte de l’OEA et de la Charte démocratique. Son seul objectif est de suivre les ordres des Etats-Unis, qui voient sans plaisir le président Ortega gouverner en faveur de la grande majorité. Ensemble, ils souhaitent déstabiliser le pays et changer le gouvernement par des voies illégales, ce qu’ils ont fait depuis longtemps avec Cuba, puis avec la République bolivarienne du Venezuela, pays auxquels nous avons exprimé de façon catégorique notre solidarité.

Dans le cas du Venezuela, il y a eu et il y a une forte pression des Etats-Unis sur les petits pays de la Caraïbe pour qu’ils se retournent contre Caracas. Assiste-t-on au même phénomène s’agissant du Nicaragua ?

C’est une sorte de jeu qu’utilisent les Etats-Unis à l’égard de tous les pays du continent, dans le but de leur faire approuver des mesures, des sanctions, voire l’expulsion du Nicaragua. Nous avons discuté avec les pays de la Caraïbe et leur avons expliqué la situation afin que cette manœuvre des Etats-Unis et d’Almagro ne réussisse pas. Nous espérons donc qu’il y aura des votes en notre faveur et des abstentions pour empêcher que des mesures illégitimes et illégales ne soient approuvées.

Almagro a appelé à activer la Charte démocratique après que le Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI) ait présenté son rapport et accusé le gouvernement du Nicaragua de « crimes contre l’Humanité ». Que pensez-vous de ce rapport ?

Nous avons été en contact permanent avec les organismes de défense des droits humains qui nous ont visités, le haut commissaire des Nations unies, la Commission interaméricaine des droits humains, le GIEI. Nous les avons reçus, nous nous sommes réunis avec eux au plus haut niveau, nous avons accepté les objectifs de leur visite, nous avons accepté de les aider et de contribuer à l’établissement de la vérité. Mais nous n’admettons pas et n’acceptons pas qu’ils adoptent des positions politiques ou qu’ils tentent de se substituer aux institutions nicaraguayennes régulées par la Constitution et la loi. Il y a eu dans ce rapport une absence totale d’impartialité et d’objectivité, une convergence évidente avec l’opposition pour tenter de délégitimer le gouvernement du président Ortega et lui faire porter la responsabilité du viol des droits humains. Tout un arsenal destiné à amener le Nicaragua, au-delà de l’OEA, devant d’autres organismes internationaux, comme le Conseil de sécurité de l’ONU. Nous considérons que c’est là un interventionnisme éhonté, basé sur le mensonge. Nous n’acceptons pas cette ingérence qui s’en prend à un processus démocratique, comme celui du Nicaragua, où le gouvernement légitime a été élu avec 70 % des voix de l’électorat.

Entre avril et juillet, la situation a été très violente. Considérez-vous qu’il y a eu également des excès de la part des forces de l’ordre ou de ce que l’opposition appelle les « paramilitaires » et le président Ortega « policiers volontaires » ?

Tout ce qui est arrivé est le produit de cette tentative de coup d’Etat, qui s’est organisée autour de forces internes et de financements externes, de groupes d’oppositions gravitant dans l’orbite de quelques personnalités, et d’éléments de la société civile liés à quelques ONG. Je dis bien « quelques » parce que toutes ne sont pas impliquées : il y a au Nicaragua plus de cinq mille ONG qui mènent des activités parfaitement légitimes. Mais il y en a une douzaine dont les agissements n’ont rien à voir avec les activités pour lesquelles elles se sont déclarées. Elles fonctionnent comme des partis politiques. Et, malheureusement, elles ont bénéficié de l’appui d’organismes internationaux, ce qui explique qu’elles n’ont pas hésité à s’impliquer dans une tentative de coup d’Etat. Celui-ci ne s’est finalement pas matérialisé, rejeté par la population et le gouvernement. Il n’y a pas eu excès des autorités policières. Rappelons qu’à la demande des participants au dialogue, la police a été cantonnée pendant plusieurs dizaines de jours dans ses unités. Et que nous avons eu vingt-deux policiers tués et quatre cents blessés par armes à feu, sans compter les morts dans la population en général. Des délinquants venus de l’étranger ont fait usage d’armes à feu de fort calibre. C’est ce niveau de violence qui a provoqué le nombre important de victimes, tant du côté des policiers que de celui des « golpistas ». Notre police nationale est une formation très professionnelle, respectueuse des droits humains et des droits fondamentaux des Nicaraguayens.

On parle beaucoup de l’OEA, dont le Venezuela a annoncé son retrait. Mais qu’en est-il de la Communauté des Etats latino-américains et caribéens (Celac). Sa création avait suscité beaucoup d’espoir. Est-elle paralysée ?

La Celac est effectivement en relatif sommeil. En février, la Bolivie va en assumer la présidence pro tempore [elle succédera au Salvador]. On peut donc espérer qu’elle se réactive car elle est très importante du fait de l’absence en son sein du Canada et des Etats-Unis qui, généralement, exercent une influence néfaste et déstabilisent les gouvernements.

Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a menacé d’agir contre le Venezuela, Cuba et le Nicaragua. La droite dure continentale s’est renforcée avec l’arrivée au pouvoir de Ivan Duque en Colombie et de Jair Bolsonaro au Brésil, mais, en même temps, le Mexique a élu Andrés Manuel Lopez Obrador. Comment estimez-vous les rapports de force et la situation ?

La situation de l’Amérique latine est fluctuante. La droite se réactive et reprend le pouvoir ici ou là. Mais nous voyons de façon positive l’élection au Mexique d’un gouvernement populaire, qui prône le respect du droit international et la non ingérence, la position classique de Mexico. En face, avec leurs interventions incessantes et leur prétention de vouloir diriger tous les gouvernements de l’hémisphère depuis Washington, il est clair que les Etats-Unis tentent d’appliquer de façon plus agressive la doctrine Monroe. On est en droit de réclamer au Département d’Etat le respect du droit international, de la Charte des Nations unies et de la Charte de l’OEA, afin de promouvoir la coexistence pacifique et le respect entre pays égaux.

Quelle attitude ont adopté l’Union européenne et les pays européens ?

Jusqu’à présent, les relations demeurent normales. L’Union européenne a manifesté son intérêt pour une visite au Nicaragua. Différentes délégations, entre autres du Parlement européen, ont exprimé le souhait de maintenir la coopération et la présence de l’Europe.

En résumé, quelle est l’actuelle situation du Nicaragua ?

La situation s’y est normalisée. L’Etat et le gouvernement fonctionnent, l’économie se réactive, la population a repris ses activités normales dans les champ éducatif et culturel, dans celui des loisirs, de la libre circulation, des échanges commerciaux régionaux. Il y a certes beaucoup de propagande négative, beaucoup de mensonges des médias – pas de tous –, qui alimentent l’image d’un Nicaragua plongé dans une délicate situation de crise. En réalité, tout est normal en termes de sécurité et de stabilité. De même que l’activité productive, nos institutions fonctionnent dans le cadre de la loi.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.