Suite à l'article de M. Thibaudat

Pour faire suite à l'article paru sur le blog Médiapart de Jean-Pierre Thibaudat: https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-thibaudat/blog/070318/programmateurs-arretez-le-massacre

M. Thibaudat, tout est tellement vrai dans votre article. Malheureusement.

Si je peux apporter quelques éléments de réponse ou de réflexion de plus, j'ajouterais que je me rappelle d'une ministre de la Culture  : Aurélie Fillippetti. Sans avis tranché, je pense que c'est une de nos dernières ministres de la culture qui avait un tant soit peu de "vision" pour le spectacle vivant en France. Là où d'autres "gèrent" sans véritable analyse, et sans perspectives. Bref, que Fillippetti ait été où non une bonne ministre n'est pas le problème, mais sa position était assez tranchée sur la question des nouveaux théâtres : il faut arrêter de construire des salles à tout bout de champs (c'est autant d'argent public qui n'ira pas dans la "création"), et surtout avait-elle insisté, il faut absolument arrêter de construire ces mastodontes de 800 ou 900 places que l'on a du mal à remplir, et privilégier des salles de 300 à 400 places maximum. Elle demandait ouvertement aux programmateurs de préférer les séries longues, à la programmation d'un ou deux soirs.

 

Tout d'abord la question des bâtiments : pourquoi en sommes nous encore en France à croire que c'est en dépensant tant d'argent dans le BTP de la culture que l'art en sortira grandi (si tant est que certains élus y croient vraiment, et qu'ils ne se cachent pas derrière les beaux contrats des bâtisseurs, ou de pures prétentions électoralistes du genre "regardez sous mon mandat, nous avons construit un magnifique nouveau théâtre, c'est grâce à moi" sans se soucier de savoir si il y aura les moyens de lui offrir son carburant premier : DES SPECTACLES

Mon métier m'offre la chance de travailler dans les théâtres du monde entier, et plus particulièrement dans les théâtres d'Europe du Nord. Comment ne pas constater  cette différence fondamentale entre les lieus de création et de diffusion belges, allemands, suisses, hollandais, etc. souvent installés dans d'anciennes usines, vieux bâtiments municipaux, réhabilités de manière sobre, brute et surtout fonctionnelle : briques, gaines électriques apparentes, déco simple, aucun matériaux de luxe, cage de scène fonctionnelle et adaptée mais sans superflus technologiques, et très bon matériel technique ; donc des bâtiments modestes ne nécessitant que peu de main d’œuvre pour son fonctionnement et son entretien; et d'un autre côté les méga structures à la française : architectes de renom, décoration pompeuse, architecture de l'enveloppe (cette grande mode de l'enveloppe hyper visible et "artistique" qui se fout complètement de l'intérieur et de l'utilisation du bâtiment, mais c'est un autre débat), cages de scènes sur-équipées bourrées de technologies qui auront la durée de vie d'une machine à laver, matériaux de luxe, restaurant confié à un sous-traitant, chiottes en inox, etc.

Il faut insister sur une chose : avant de pouvoir programmer un premier spectacle dans ces mastodontes culturels, il faut déjà payer une armée d'agents de propreté, un PC sécurité 24/24, des frais de chauffage exorbitants, des couts d'entretien du bâtiment pharaoniques, etc. Autant d'argent qui ne va pas dans la création. Sans oublier le personnel administratif et technique, ces théâtres se transformant en grandes entreprises. Il y est plus simple de demander une nouvelle photocopieuse qu'un pot de peinture pour repeindre un bout de décors ! Certains directeurs de théâtres ont le cynisme de répondre que cela crée de l'emploi. Et les artistes et les techniciens… ce ne sont pas des emplois?

 Je parle des grands ensembles coûteux, mais les petites communes de France veulent aussi maintenant LEUR propre salle de spectacle : et puisqu'on est audacieux autant qu'elle fasse 600 places, et qu'elle soit belle et visible de loin. On se posera la question du remplissage et de la programmation plus tard. Si il reste de l'argent, on y mettra même des spectacles pourquoi pas. Là où une création de ces salles coute plusieurs millions d'Euros en France, une réhabilitation plus modeste et mesurée coute ailleurs quelques centaines de milliers d'Euros. Les millions de différence pourraient alors aller à la création, la diffusion des spectacles, la programmation. 

 Donc oui, ces salles sont contreproductives. Réduisons les frais et laissons vivre les spectacles en jouant deux fois dans la même ville devant 300 spectateurs plutôt qu'une seule fois devant une salle à moitié vide. Un spectacle n'existe pas vraiment après 4 ou 5 représentations. Pourquoi les groupes de rock anglais étaient aussi bons? C'est en grande partie aussi parce qu'ils jouaient sur scène jusqu'à 10 fois par semaine, des années entières. De même qu'il n'y a presque plus de journalistes du spectacle vivant : pourquoi parler d'un spectacle qui, une fois l'article paru, ne sera plus à l'affiche et sera rangé au placard? Car il faut bien appeler un chat un chat : c'est bien au placard que sont rangés la grande partie des spectacles. Attention, je ne parle pas que des petites compagnies, loin de là. Regardez les tournées des CDN et des CCN. Certains s'en sortent pas trop mal, mais beaucoup ont une liste de dates de tournée quasi honteuse au regard du personnel et du budget employés.

 

Tout le reste, M. Thibaudat le dit très bien : ces artistes montés au pinacle après une première pièce qui a fait son petit buzz à qui on offre des moyens trop grands sans réel accompagnement. Au lieu de lui laisser le temps de murir sa création. Et qu'on jette ensuite comme son iPhone qui est obsolète au bout de deux ans, si il n'a pas réussi LA pièce tant attendue dont tout producteur se veut être à l'origine ("c'est moi qui l'ait découvert"). Ces abonnements débiles avec leurs présentations de saison soporifiques pour lesquelles on demande aux artistes de se transformer en têtes de gondoles de supermarchés vivants. Les spectacles créés au printemps qui seront programmés (si ils ont de la chance) 18 mois plus tard, avec parfois un ou deux jours de répétition pour tout remonter.

Enfin, et pour conclure, je vous invite M. Thibaudat à venir travailler avec moi quelques jours dans un théâtre et vous constaterez l'absurde à son paroxysme : là où les théâtres, les amphis, les auditoriums, étaient construits "autour" du spectacle, de la scène, et des artistes, maintenant le spectacle est là pour justifier le fonctionnement de ces maisons. Les réunions sont surréalistes, et le mail, le budget, le planning, la sécurité, laissent peu de place à l'artistique. Il est quasi systématique maintenant de repartir après deux ou trois jours dans un théâtre en tournée sans avoir rencontré le directeur, pire sans qu'une seule personne de l'armée promotionnelle (attachés de presse, relations publiques, communications, …) n'ait mis les pieds dans la salle lors du montage ou des répétitions. Nous arrivons dans des théâtres qui tournent comme des moteurs emballés dans le vide, des employés sous pression (les dépressions dans les théâtres sont légion maintenant), qui travaillent comme des fous mais en arrivent à oublier qu'une compagnie vient d'arriver.

Et je ne parlerai pas de ces "grandes maisons" qui réduisent drastiquement les équipes techniques, épuisées et écœurées de si peu de considération, qui ont honte de nous refuser un rouleau de scocth !

Plus grand, plus beau, et succomber aux sirènes de l'expansion. C'est étrange cette gestion des théâtres hyper capitaliste, rationalisée, faite par des hommes et des femmes qui se veulent de gauche…

 

Heureusement qu'il reste encore des lieux magnifiques et humains, M. Thibaudat. Des théâtres et des festivals français qui sont encore complètement au service du spectacle. Des directeurs, des administratifs, des techniciens qui défendent encore ce travail il en reste, un peu. Mais pour combien de temps? Combien de temps nos ministères successifs mettront à les écraser, eux aussi?

 

Vous pourrez toujours M. Thibaudat venir cet été au Figuière-Festival dans le Var. Comme chaque année, nous sommes en mars et nous commençons, à peine, à travailler sur la programmation de la prochaine édition de juillet…

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