Ces intermittents qui cachent involontairement la forêt

Ces intermittents qui cachent involontairement la forêt.

Les intermittents du spectacle ne seraient-ils pas en ce moment, bien malgré eux, les meilleurs alliés du gouvernement et du MEDEF?

Ces arbres hauts en couleurs qui cachent allègrement la forêt? Car, si ils sont visibles, si on parle beaucoup d'eux (de nous, puisque j'en suis) en ce moment, on ne parle presque plus des autres problèmes contenus dans cet accord du 22 mars 2014 signé dans les bureaux du MEDEF, et qui doit être agréé par le gouvernement: les intérimaires, le recul devant les Prud'hommes, etc.

Les intermittents se seraient-ils pas les dindons de la farce?

Cet accord du 22 mars ne concerne pas qu'eux, loin s'en faut. Si il a été chiffré que les économies attendues pour l'Unedic tourneraient autour de 180 millions d'Euros pour les annexes 8 et 10 (celles concernant les intermittents du spectacle), combien seraient par contre les économies obtenues pour l'annexe 4 (celle beaucoup plus importante touchant tous les intérimaires)? Il paraît difficile à croire que le gouvernement puisse se mettre à dos une partie de son électorat fidèlement "de gauche", le monde de la culture ainsi que le monde des spectateurs (qui, n'en déplaise à une certaine presse paresseuse, est en réalité bien plus solidaire avec le combat des intermittents qu'on voudrait nous le faire croire), se mettre à dos donc, le peu de gauche qu'il lui reste encore, simplement pour 180 millions d'économie!

Même le MEDEF n'irait pas s'enliser dans de telles querelles, forcément négatives médiatiquement, pour quelques millions d'Euros.

Par contre, laisser les intermittents du spectacle descendre dans la rue, annuler quelques festivals, ouvrir des négociations et enfin leur "offrir" quelques aménagements ou "assouplissements", c'est une méthode imparable pour que personne n'aille regarder ce qui se cache sous la forêt, et qui est signé en réalité: les intérimaires, et le recul des Prud'hommes. Et là, il ne s'agit plus de quelques millions d'Euros, de quelques saltimbanques, mais de centaines de milliers de travailleurs précaires travaillant quasi exclusivement pour le BTP et l'industrie lourde. Et là, le MEDEF ne rigole plus! Là, il est directement concerné! Ce sont des centaines de millions d'économie en vue, et surtout encore et toujours plus de flexibilité et de travailleurs "Kleenex". Le MEDEF se fout bien des intermittents,  mais pas de leur gagne pain majeur: le BTP, l'industrie, l'automobile, etc.

Que les intermittents se battent contre cette fameuse augmentation du délai de carence (ce différé entre le début de la prise en charge par l'UNEDIC et le réel versement des droits, ce qui représente quand même une perte sèche d'entre un et deux mois de salaire pas an pour un intermittent), soit. On leur fera un petit cadeau, et l'état débloquera un "fond de compensation" (cela s'était fini de la même manière en 2003), et ne on parle pas du reste.

On ne parle absolument pas notamment, sous la forêt, sous les fougères, sous la mousse, de ce magnifique coup de pied affligé au Conseil des Prud'hommes. Un énorme retour en arrière en matière de droits sociaux, soulevé par le Syndicat des Avocats de France (SAF), et passé presque inaperçu.

En effet, l'article 6 de cet accord portera, hors "licenciement pour motif économique", le différé d'indemnisation de 75 jours à 180 jours!! De plus, un salarié qui aurait obtenu aux Prud'hommes gain de cause pourra se voir réclamer par l'UNEDIC jusqu'à 6 mois de remboursement d'allocations.

Quelle meilleure méthode pour inciter un licencié à ne surtout plus aller devant cette juridiction? Un véritable affront à ce qu'il reste encore de droits aux travailleurs français. Ce nouveau différé d'indemnisation deviendrait alors "une double peine pour le salarié victime d'un licenciement injustifié" (voir le texte du SAF http://www.lesaf.org/blog-droit-social.html?fb_744639_anch=1408364).

Présenté  à  tort  comme  une  disposition  concernant  une  minorité  de  cadres  les  mieux  payés,  ce  nouveau  délai  a  en  réalité  vocation  à  s’appliquer  à  tous  les  salariés,  dès  lors  qu'ils  perçoivent  des  indemnités  de  rupture  au delà du minimum  légal,  ce  qui  est  très  fréquemment  le  cas.

Et ce ne sont pas là les seules pertes de droits sociaux contenues dans ce texte.…

 

Alors, oui, je me pose encore la question. Les intermittents ne sont-ils pas, malgré eux, les acteurs d'une farce magistralement organisée par les grands patrons du BTP et de l'industrie? Permettre, grâce à leur combat et leurs annulations de festivals, que passe inaperçu ce qui intéresse le plus le patronat?

Des droits rabotés pour les centaines de milliers d'intérimaires et de contrats courts en France, et surtout, surtout, écarter cet affreux Conseil des Prud'hommes, dernier rempart à des licenciements faciles.

Une farce savamment orchestrée avec le gouvernement, commencée le 12 février dernier par cette annonce grotesque et tapageuse du MEDEF: la suppression pure et simple du régime des intermittents. Personne n'y croit, mais le gouvernement vient alors au secours de ses chers artistes de gauche, et les "sauve". 

Le MEDEF fait ensuite signer cet accord du 22 mars, dans ses bureaux, par la CFDT, la CFTC et FO (aucun ne représentant les intermittents). Encore une fois, l'état vient au secours des intermittents (et surtout au secours de l'Unedic), repousse la mise en place du différé, et  débloque quelques millions d'Euros pour compenser le manque à gagner de l'Unedic.

Les intermittents descendent dans la rue, l'état met en place une équipe de "négociateurs" et promet des améliorations du texte concernant les intermittents.

Le texte se signe – exit la question de l'annexe 4 et ses centaines de milliers de précaires – exit la question du remboursement des allocations en cas de gain de cause aux Prud'hommes, etc.

Du grand Art. Une grande leçon de mise en scène pour tous les artistes!

Montreuil, le 26 juin 2014

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