« C’est pas ma faute à moi… » : le gouvernement organise son irresponsabilité

1er tour des municipales, recommandations sanitaires… En invoquant « écouter les scientifiques », le gouvernement cherche surtout à dépolitiser ses décisions. Quand cette instrumentalisation scientifique n’est pas possible, l’exécutif délègue grossièrement les responsabilités qu’il devrait endosser. L’objectif général est clair : le gouvernement organise son irresponsabilité.
  • Les modèles de relations entre science et politique

On oppose en sociologie des sciences deux modèles pour décrire les relations entre science et politique : le modèle linéaire et le modèle de coproduction. Le modèle linéaire considère que « la connaissance précède l’application, le consensus scientifique précède l’action politique. […] Ce cadrage a pour corollaire la séparation radicale entre science et politique : à la science, les faits et les connaissances ; à la politique, les décisions, les valeurs et les croyances. » [Dahan, 2007]. A contrario le modèle de coproduction considère que si scientifique et politique sont bien deux entités différentes, ces entités peuvent, dans certains cas, coproduire des actions politiques.

Le modèle linéaire peut-être stratégiquement revendiqué à la fois par les scientifiques et par les politiques. D’un côté, il offre aux scientifiques une certaine légitimité : ils et elles seraient neutres et indépendant·es... De l’autre, il permet aux politiques de dépolitiser et de légitimer leurs décisions en brandissant une espèce d’immunité scientifique.

Depuis le début de cette crise, le gouvernement tente de nous convaincre qu’il se place dans ce modèle linéaire. Leurs discours ne résistent pourtant pas à l’épreuve des faits. En étudiant différentes décisions il apparaît clairement que l’exécutif et les scientifiques se placent dans un modèle de coproduction dans la gestion de cette crise.

Qu’est-ce que cela change ? En se plaçant dans le modèle linéaire le gouvernement souhaite sortir ses décisions du débat démocratique. Après tout, impossible de les critiquer s’il ne fait que suivre les recommandations scientifiques.  Il est pourtant vital de débattre de ces choix qui sont aussi, voir surtout, des décisions politiques.

  • Le 1er tour des municipales

Le 12 mars, Emmanuel Macron s’adresse aux français·es pour annoncer que le premier tour des élections municipales se tiendra le dimanche suivant, comme prévu. Dès son annonce, le Président place cette décision dans le cadre d’un modèle linéaire :

« J’ai interrogé les scientifiques sur nos élections municipales, dont le premier tour se tiendra dans quelques jours. Ils considèrent que rien ne s’oppose à ce que les Français, même les plus vulnérables, se rendent aux urnes. […] Il est important, dans ce moment, en suivant l'avis des scientifiques comme nous venons de le faire, d'assurer la continuité de notre vie démocratique et de nos institutions ».

Par les mots qu'il emploie, Macron essaye de nous convaincre que le gouvernement se place dans un modèle linéaire avec les scientifiques. Il se serait contenté d’« interroger » puis de « suivre ».  Quand il parle de « scientifiques » le Président fait ici référence au Conseil scientifique, un organisme créé un jour avant cette allocution. Composé de 11 chercheurs et chercheuses, ce conseil réunit principalement des expert·es sanitaires mais aussi un sociologue et une anthropologue.

Réunion entre des membres de l’exécutif et le Conseil Scientifique du 16 avril 2020 © Twitter d'Emmanuel Macron Réunion entre des membres de l’exécutif et le Conseil Scientifique du 16 avril 2020 © Twitter d'Emmanuel Macron

Quelques jours après ce dimanche de municipales la polémique apparait, et pour cause, militant·es, assesseur·es, élu·es, ils et elles sont des centaines à être touché·es par le virus. Certain·es en sont mort·es. Et pour ces centaines de cas plus ou moins médiatisés combien de votant·es contaminé·es ?

Edouard Phillipe, Sibeth N’Diaye, Agnès Buzin, tous et toutes martèlent un seul et unique argument pour tenter d’éteindre la polémique : « Ce sont les avis et les faits scientifiques qui ont – à chaque étape – fondé les décisions prises par le gouvernement ».

Derrière cette unanimité se cache une réalité bien plus nuancée. Les avis du Conseil scientifique sont rendus publics et celui concernant le report du 1er tour des municipales est très clair :

« Le conseil scientifique a été questionné sur un éventuel report des élections. Il a souligné que cette décision, éminemment politique, ne pouvait lui incomber. »

 S’il faut souligner que le Conseil scientifique a considéré que dans des « conditions sanitaires appropriées » les élections ne présentaient pas plus de risques que les situations liées « aux activités essentielles », il n’en reste pas moins que c’est le gouvernement qui a le pouvoir décisionnel. C’est à lui de décider s’il était nécessaire ou non de maintenir ces élections, c’est surtout à lui de savoir si les conditions sanitaires « appropriées » pouvaient être déployées dans ce court laps de temps.

Cette décision est clairement le résultat d’une coproduction entre le gouvernement et son Conseil scientifique. Marteler « avoir écouté les scientifiques » est loin d’être suffisant pour justifier cette décision qui a mis en danger de nombreuses personnes. C’est bien le gouvernement qui a fait le choix de maintenir le premier tour et dans cette mesure il doit être considéré comme responsable de ses actes.

  • Les consignes relatives au port du masque

Après nous avoir expliqué pendant de nombreuses semaines que les masques n’étaient d’aucune utilité, à l’aube du déconfinement, le gouvernement promet désormais à tous et à toutes des masques pour se protéger. Ils seront même obligatoires dans de nombreuses situations. Face à ce retournement de veste, Edouard Phillipe a balayé d’un revers de la main toute possible critique lors de son allocution à l’assemblé du 28 avril :

Edouard Philippe présente le plan de déconfinement devant le parlement © AFP Edouard Philippe présente le plan de déconfinement devant le parlement © AFP

« Les scientifiques ont eux-mêmes évolué. Au début, beaucoup nous disaient que le port du masque en population générale n’était pas nécessaire, que le risque du mauvais usage était supérieur aux avantages espérés. Et nous l’avons donc répété, je l’ai dit. Ils nous disent aujourd’hui, parfois les mêmes, qu’il est préférable, dans de nombreuses circonstances de porter un masque plutôt que de ne pas en porter. Il me revient donc de le dire, et de faire en sorte que cela soit possible. ». 

La nature de la justification est la même que pour les municipales. Ici aussi, le gouvernement n’aurait fait que suivre les avis scientifiques. En se réfugiant une fois de plus derrière cet argument d’autorité, le premier ministre souhaite rendre impossible la critique du caractère politique de cette décision.

Dès son premier rapport du 12 mars, le Conseil scientifique recommandait dans son volet « Mesures de protection à l’échelle individuelle » de renforcer les « mesures barrières pour se protéger soi-même et protéger les autres, en s’assurant de la disponibilité des moyens type gels hydro-alcooliques et masques chirurgicaux pour les populations. ».

En faisant le choix de ne pas suivre les mêmes scientifiques qu’il se targuait de suivre, le gouvernement fait un choix politique. Un choix d’autant plus fort que l’utilité des masques semblait déjà être l’avis scientifique ultra-majoritaire. On peut assez facilement se convaincre que les recommandations sanitaires ont évolué en fonction des stocks disponibles comme le documente Médiapart ici ou . Si on pouvait encore en douter, il devient évident que les politiques en ce temps de crise sanitaire sont le fruit d’un modèle de coproduction. En aucun cas le gouvernement suit aveuglement les recommandations scientifiques, ses décisions prennent en compte ses valeurs, ses croyances et son propre agenda politique.

En souhaitant se placer publiquement dans un modèle linéaire le gouvernement instrumentalise la science pour couvrir ses fautes.  Cette instrumentalisation représente un véritable danger car, des mots même du Conseil scientifique :

« D’un point de vue de santé publique, il [est] important pour la crédibilité de l’ensemble des mesures proposées qu’elles apparaissent dénuées de tout calcul politique. ».

Autrement dit, la confiance dans les scientifiques est une condition sine qua none à la bonne application des mesures sanitaires nécessaires en ce temps de crise. Pourtant, par sa stratégie, c’est cette confiance que met à mal le gouvernement.

L’instrumentalisation de la science n’est qu’une des stratégies du gouvernement pour organiser son irresponsabilité. Quand celle-ci n’est pas possible l’exécutif dilue au niveau local des responsabilités qu’il devrait endosser.

  • Les rats quittent le navire

Si le gouvernement n’invoque pas la science pour justifier la réouverture des écoles c’est pour la simple et bonne raison que dans son rapport du 20 avril le Conseil scientifique préconise de « laisser les écoles fermées jusqu’à septembre ». Preuve ultime, s’il en fallait encore, que le gouvernement ne se contente pas d’écouter les préconisations scientifiques. L’exécutif justifie sa décision en se référant à ses valeurs : « [La réouverture des écoles] est une priorité car la situation actuelle creuse trop d’inégalités ».

Passons sur le cynisme gouvernemental pour qui les inégalités deviennent un sujet que lorsqu’il s’agit de justifier un retour précipité dans les écoles. C’est la mise en place de ce retour à l’école qui nous intéresse ici. Dans son discours de « présentation de la stratégie de déconfinement » au Parlement, Edouard Philippe énonce les conditions sanitaires jugées nécessaires à la réouverture des écoles :

- Pas plus de 15 élèves par classe.
- Une vie scolaire organisée autour du respect des règles barrière, de mesures d’hygiènes strictes et de la distribution de gels hydroalcooliques.
- Tous les enseignants et encadrants des établissements scolaires recevront des masques qu’ils devront porter quand ils ne pourront respecter les règles de distanciation.

Lorsqu’il s’agit d’évoquer les conditions qui pourraient permettre de respecter ces consignes, le Premier Ministre botte en touche : « Je veux laisser le maximum de souplesse au terrain en la matière et je sais que c’est ainsi que les directeurs d’école, les parents d’élève, les collectivités locales trouveront ensemble, avec pragmatisme, les meilleures solutions. Je leur dis que nous les soutiendrons et que je leur fais confiance. ».

Un comble alors que l’on reproche habituellement au Ministère de l’Education une gouvernance trop centralisée. Sur tout le territoire les fonctionnaires tirent la sonnette d’alarme : pour réussir à respecter ces consignes il faut de l’organisation, des moyens et du temps. Le gouvernement n’offre rien de tout ça, il se contente de leur donner leur confiance, tout comme il offre de la reconnaissance aux soignant·es qui manquent eux aussi de moyens...  Le fiasco est annoncé et le gouvernement quitte grossièrement le commandement.

Cette stratégie, le gouvernement l’applique partout où le naufrage semble inévitable. C’est le cas pour les transports où « les opérateurs devront, au moins pour les trois semaines à venir, s’organiser pour permettre, même dans le métro, de respecter les gestes barrières. », ici encore des consignes mais pas les moyens de les respecter. Les concerné·es en question font ce qu’ils peuvent…

Des autocollants pour respecter les gestes barrières sur la ligne 13. © RATP Des autocollants pour respecter les gestes barrières sur la ligne 13. © RATP

Cette recette a déjà fait des dégâts en EPHAD où le gouvernement a « laissé le champ libre aux directions d’établissement ». Des médecins coordonnateurs se sont retrouvés « même malades, même à temps partiel […] seuls intervenants et maîtres à bord » le tout « sans aucun matériel » ni formation pour gérer ce genre de situation. On ne peut que constater les dégâts, les derniers chiffres de l’INSEE dressent un bilan catastrophique de la situation dans les maisons de retraites, on parle déjà d’hécatombe…  

Pour parfaire cette stratégie, le gouvernement planifie son irresponsabilité juridique. Dans une tribune publiée sur le JDD, 138 député·es LREM appellent à une « adaptation de la législation pour effectivement protéger les maires pénalement mais aussi toutes les personnes dépositaires d’une mission de service public dans le cadre des opérations de déconfinement ». Un projet de loi qui devrait être porté à l’assemblé par Aurore Bergé, porte-parole de LREM. En préparant une amnistie préventive pour ceux et celles à qui le gouvernement « refile le bébé », c’est surtout sa propre irresponsabilité juridique que l’exécutif cherche à obtenir. Ce projet de loi est d’un cynisme morbide car il prouve que le gouvernement a pleinement conscience de la catastrophe qui s’annonce.   

Ce n’est ni en se cachant derrière la science, ni en diluant la responsabilité au niveau local que le gouvernement parviendra à se déresponsabiliser de ses choix. Il faut le réaffirmer, ces décisions sont des choix politiques, s’ils s’avèrent criminels il faudra les juger comme tels.

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