Masques aux supermarchés: vrai sujet, fausses polémiques

Depuis la mise en vente des masques dans les grandes surfaces, la polémique enfle : d’abord sur les quantités dont disposent ces enseignes, puis sur les prix des masques. Ces polémiques éclipsent pourtant les vrais scandales : l’incapacité de l’Etat à fournir des masques à ses soignant·es et la non-gratuité des masques pour tous et pour toutes.

Des masques aux supermarchés © Clement Tiberghien / MaxPPP Des masques aux supermarchés © Clement Tiberghien / MaxPPP

Des masques en veux-tu en voilà

100 ! 175 ! 225 millions ! Depuis que la vente des masques au public est autorisée, les patrons de la grande distribution annoncent, de manière plus ou moins tapageuse, en avoir en très large quantité. Dans une lettre intitulée « Les masques tombent ! », 7 ordres de professionnel·les de la santé disent leur « consternation » et leur « dégoût » face à cette situation :

« Où étaient ces masques quand nos médecins, nos infirmiers, nos pharmaciens, nos chirurgiens-dentistes, nos masseurs-kinésithérapeutes, nos pédicures-podologues, nos sages-femmes mais aussi tous nos personnels en prise directe avec la maladie tremblaient et tombaient chaque matin ? »

De deux choses l’une. Soit la grande distribution a fait des stocks de masques pendant la crise sanitaire, soit le gouvernement s’est montré incapable de se montrer aussi efficace.

Dans un communiqué de presse publié le 1er mai, la Fédération du Commerce et de la Distribution se défend d’avoir réalisé des stocks. La grande distribution a été autorisée par l’Etat à passer des commandes de masques le 24 avril, en vue de pouvoir en vendre au grand public à partir du 4 mai. En quelques jours la grande distribution a réussi à se faire livrer 65 millions de masques selon un décompte effectué par Mediapart.

S’il faudra s’assurer que les enseignes de la grande distribution ne mentent pas, jusqu’à preuve du contraire, c’est à l’Etat de rendre des comptes. Stock inexistant, retard dans les commandes, création de cellules interministérielles aux résultats catastrophiques, opportunités gâchées… Comme le révèle Mediapart, la gestion des masques a été chaotique au sommet de l’Etat.

La stratégie consistant à nier la pénurie ne tient pas face à l’épreuve de la réalité : les soignant·es ont payé de leur vie les politiques et les erreurs de l’exécutif. Le gouvernement doit rendre des comptes et il nous faudra impérativement tirer collectivement les leçons de ce fiasco.

L’arbre qui cache la forêt

Autre polémique autour de la mise en vente des masques : le prix. Sur ce sujet deux camps s’opposent. D’un côté, celles et ceux qui s’insurgent de voir le prix des masques s’envoler en cette période de crise. De l’autre, celles et ceux qui martèlent, avec plus ou moins de dédain, que « c’est la loi de l’offre et la demande ».

Si l’on ne peut que partager l’indignation de ces gens qui constatent qu’un objet devenu vital soit passé de 7 à 95 cts (prix maximum légal fixé par l’Etat), force est de constater que si le prix des masques a tant augmenté, c’est avant tout du fait de leur prix d’achat. Ce prix d’achat n’est ni fixé par le gouvernement ni pas la grande distribution.

La grande distribution s’est même engagée à vendre les masques à prix coûtant : achetés pour une cinquantaine de centimes, on en retrouve désormais à partir de 59 cts à l’unité en magasin. Un geste que ne pourront pas se permettre bon nombre de professionnel·les. Pharmacies, papeteries, ils sont nombreux à avoir passé des commandes à un prix proche voir supérieur au prix légal. Ils devront vendre à perte.

Finalement, la polémique sur l’augmentation du prix des masques offre une diversion dont le gouvernement s’accommode à merveille. En plus d’être plutôt simple à gérer elle permet d’éclipser le vrai sujet : le choix de la non-gratuité des masques.

Pourquoi distribuer des masques gratuitement ?

Nous avons tous et toutes besoin d’acheter des masques. Nous allons donc tous et toutes dépenser de l’argent pour nous en procurer. A raison d’un masque par demi-journée, et en supposant acheter des masques à 60 cts, cela représente environ 36 euros par personne et par mois.

En déléguant cette mission à la grande distribution, nous avons fait le choix de dépenser cet argent de manière individuelle. Nous aurions aussi pu décider de le faire de manière collective, en payant des impôts pour financer une distribution de masques gratuits, gérée par l’Etat.

Choisir de laisse la grande distribution s'en charger c’est permettre à ces enseignes de profiter de la situation pour faire de la publicité et fidéliser ses client·es. C’est le cas des ces enseignes qui ont décidé de prioriser la vente des masques à leur client·es possédant leur carte de fidélité.

Intermarché organise sa vente de masques © Capture internet Intermarché organise sa vente de masques © Capture internet

Choisir de laisser la grande distribution prendre en charge la vente de masques c’est aussi prendre le risque que certain·es fassent des stocks pendant que d’autres ne puissent pas s’en procurer. C’est déjà ce qui se passe après quelques jours de vente. La secrétaire d’Etat Agnès Pannier-Runacher appelle les français·es à ne pas « surstocker » les masques et à laisser la priorité à celles et ceux qui reprennent le travail. Un appel qui sera au moins aussi efficace que les appels gouvernementaux demandant aux employeurs de protéger l’ensemble de ses employé·es…

Finalement, choisir de ne pas collectiviser cette dépense revient à demander aux personnes les plus pauvres d’arbitrer entre leur santé et d’autres achats de première nécessité. On peut déjà prévoir ce qu’il va se passer : faute de moyens des personnes vont réutiliser des masques non réutilisables, conserver bien trop longtemps et dans de mauvaises conditions les masques réutilisables… Un choix d’autant plus dangereux que le mauvais port du masque est plus dangereux que le non-port.

Par son choix, le gouvernement assume que les personnes les plus pauvres n’aient pas le droit au même niveau de protection que les autres, assume que leurs vies valent moins que celles des autres. Un choix honteux sur le plan humain qui est aussi catastrophique sur le plan santé publique. Ne pas donner de quoi se protéger à l’ensemble de sa population, c’est s’assurer que le virus puisse continuer à se propager.

Alors ne tombons pas dans ce piège. Le gouvernement et la grande distribution se sortiront très bien de cette polémique. Le scandale est ailleurs et c’est un scandale d’Etat : Pourquoi avoir laissé à la grande distribution la charge de distribuer les masques ? Pourquoi n’avoir pas organiser la gratuité de ces masques ?

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