Pour guérir du complotisme il ne suffira pas de s’en moquer

Entre les masques qui seraient le symbole d’un nouvel ordre mondial oppressif, un virus qui aurait été crée en laboratoire ou qui serait transmis par les ondes 5G, la crise sanitaire a engendré un vrai festival de théories du complot. Si la première réaction peut être de s’en moquer, ces théories n’en reste pas moins dangereuses. Pour les combattre il est nécessaire d’en comprendre les ressorts.

Rassemblement « antimasque » du 29 août , Place de la Nation, Paris. © Maxppp - IP3 Press/Aurelien Morissard Rassemblement « antimasque » du 29 août , Place de la Nation, Paris. © Maxppp - IP3 Press/Aurelien Morissard

Un phénomène ancien et répandu

Théories sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, sur la mort de Lady Di, sur le programme Apollo, sur la Zone 51 ou encore sur le HIV… Si internet et les réseaux sociaux ont indéniablement offerts des moyens aux complotistes de pouvoir diffuser leurs idées plus facilement, le phénomène n’est pas nouveau. 

Si le premier réflexe est souvent de se moquer de ces théories et de celles et ceux qui y souscrivent, la raillerie a surtout tendance à transformer un problème structurel en un problème individuel. En effet, les théories du complot ne sont pas l'apanage d'une poignée d'égaré·es sur des groupes Facebook obscurs. Dans un sondage IFOP 2019, 65% des français·e·s intérogé·es adhéraient à au moins une théorie complotiste sur la dizaine qui leur étaient présentées. Souvent risibles, ces théories n'en restent pas moins dangereuses. Il est donc nécessaire de traiter le sujet avec sérieux et d'essayer de comprendre les ressort de ce phénomène, ce billet souhaite pointer du doigt la responsabilité des différentes crises de confiance entre les français·es et un ensemble d'institutions. 

Les français·es et les médias

Dans sa version 2020, le Reuters Institute Digital News Report établit à 23% la part des français·es qui font confiance à l'information livrée par les médias (TV, presse papier et en ligne). C'est le score le plus bas jamais enregistré en France depuis la création de l'enquête en 2012. Avec ce niveau de confiance, la France se classe à la 39ème position sur les 40 pays étudiés.

En vernissant de neutralité et d'objectivité des opinions de plus en plus extrémistes depuis des années, les chaînes d'informations en continu ont contribué à cette crise. Entre le Fox News à la française, Cnews, dans les mains de Bolloré qui offre quotidiennement une heure d'antenne à Eric Zemmour ou Pascal Praud et BFM TV qui condamne la dérive vers une chaine d'opinion de son concurrent Cnews tout en employant Apolline de Malherbe, Christophe Barbier, Alain Duhamel ou encore Eugénie Bastié, comment ne pas le comprendre ?

Plus généralement, on assiste depuis quelques années à une concentration de plus en plus forte du paysage médiatique au profit d'une poignée de grandes fortunes. La presse étant un secteur en crise, si ces « oligarques font leur shopping » ce n'est clairement pas pour ce que cela leur rapporte mais bien pour l'influence que cela leur procure. Le pluralisme des médias est pourtant consacré par la Constitution française comme l'une des conditions sine qua none de la démocratie. De nombreux organismes sont censés garantir ce pluralisme : l'Autorité de la concurrence, le Conseil supérieur de l'audiovisuel, le Conseil constitutionnel… Tant d'autorités compétentes qui ferment les yeux sur cette mainmise d'un petit groupe de millionnaires sur les médias.

Les français·es et les politiques

Le baromètre de la confiance politique du CEVIPOF dévoile depuis 2009 le niveau de confiance accordée aux acteurs politiques, sociaux et économiques par les français·es. Son dernier constat est sans appel : "La période 2009-2019 a été une décennie noire pour la confiance politique en France". 79% des sondé·es expriment des sentiments négatifs envers la classe politique allant de la méfiance au dégoût. 

Comment pourrait-il en être autrement ? Entre les innombrables affaires de Sarkozy, Hollande candidat autoproclamé "ennemi de la finance" qui finit par faire une politique néolibérale, un gouvernement qui a enchainé les mensonges pour couvrir ses erreurs pendant la crise sanitaire, l'affaire Cahuzac, Benalla, Darmanin, le referendum de 2005, et le pantouflage de nos politiques ou hauts fonctionnaires qui finissent dans le privé, c'est à se demander comment il reste des français·es pour faire confiance à ces politiques. 

Les français·es et les scientifiques

Historiquement, les scientifiques jouissent d'un très haut niveau de confiance de la part des français·es : en 2019, iels sont 91% à déclarer faire confiance dans la science. Un chiffre en baisse à 80% depuis la crise du coronavirus et notamment le triste spectacle autour du professeur Raoult.

Plus important, le monde scientifique n'existe pas de manière autonome, les institutions qui l'entourent n'échappent pas à cette crise de confiance. Si les français·es font confiance à leur scientifiques ce n'est pas le cas pour les pouvoirs publics, 57% de la population ne fait pas confiance aux pouvoirs publics pour faire progresser la science. Pour l'industrie autour de la recherche et notamment l'industrie pharmaceutique le constat est encore plus alarmant :  73% des français·es interrogé·es estiment que "Les chercheurs servent trop souvent les intérêts de l'industrie, notamment pharmaceutique". Là aussi rien de surprenant, Diane35, Vioxx, Médiator, gel PIP, la liste des scandales liés à la santé sont nombreux, et sont à chaque fois provoqués par la même cause : les labos pharmaceutiques font passer leurs profits avant nos vies.

Naviguer dans océan de mensonges

Alors oui, les théories complotistes sont souvent risibles et les personnes qui y souscrivent manquent de discernement mais, la crise de confiance dans les médias met sur une pied d'égalité l'ensemble des sources d'informations, après tout, si un média grand public n'hésite pas à mentir pour convaincre, pourquoi les autres seraient-ils moins fiables ? La crise de confiance dans le politique jette le discrédit sur l'ensemble de cette classe, les gouvernements se succèdent mais les mensonges restent, pourquoi en serait-il autrement dans le futur ? La crise de confiance dans les institutions de la diffusion scientifique rend le discours inaudible, si on nous ment sur les masques pourquoi nous dirait-on la vérité sur les vaccins ?

Nos responsables politiques ne sont pas incapables. Iels sont responsables de leur mensonges, responsables de cette concentration médiatiques, responsables de cette industrie qui fait passer leurs profits avant nos vie, responsables d'instaurer un terrain si fertile pour ses théories complotistes dangereux. Occulter cette responsabilité c'est vouer à l'échec toute tentative de guérir du complotisme. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.