L’Etat ne lâche pas La Rumeur

« Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ».

« Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ». Voilà l’objet du différend qui oppose, depuis 2002, Hamé du groupe de hip-hop La Rumeur au ministère de l’intérieur. À nouveau relaxé le 23 septembre, celui-ci apprend trois jours plus tard que le ministère se pourvoit une fois de plus en cassation.

 

 

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La Rumeur sort son premier album (après une trilogie de maxis) L’ombre sur la mesure au printemps 2002. Le contexte est celui qu’on connait : une tension générale sur la thématique de la sécurité. Jacques Chirac est élu au second tour des présidentielles face au candidat de l’extrême droite Jean Marie Le Pen. Mais alors que la gauche républicaine s’est unie derrière le candidat gaulliste pour lui permettre d’atteindre un score de plus de 80% des suffrages, celui-ci la prend à revers en nommant à la tête du ministère de l’intérieur Nicolas Sarkozy. Le maire de Neuilly-sur-Seine arrive tel un cowboy, prônant l’action et le chiffre.

 

Voilà pour le contexte. Les faits sont les suivants : pour accompagner la sortie de son disque, le groupe édite un fanzine le 29 avril 2002, entre les deux tours. Dans ce fanzine, Hamé, l’un des rappeurs du groupe publie l’article « Insécurité sous la plume d’un barbare » dans lequel il met en garde contre l’imposition de la thématique sécuritaire comme épicentre du discours politique au détriment des problématiques de fonds tels que la césure socio-économique entre les boulevards des grandes villes (et notamment de la capitale) et leurs peu accueillants abords :

 

« La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite... c’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres... »

 

Au passage, il dénonce aussi la pratique courante de l’abandon de poursuites à l’égard de policiers s’étant rendus coupables de brutalités : « Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ».

 

Le texte de Hamé ne se démarque pas par sa hargne, sa grossièreté, ni même son apologie de la violence. Il s’agît d’un écrit mesuré, une opinion, un point de vue. Il faut bien dire que La Rumeur est aux antipodes d’un hip-hop bête et méchant qui fait l’éloge des 4x4, des armes et du cognac. Plus héritier de Public Enemy que de Snoop Dogg, le groupe se réclame d’une tradition d’artistes contestataires tels que le furent Georges Brassens ou Renaud (il y a longtemps) ou plus récemment dans le hip-hop français Assassin (avec qui Ekoué, l’un des rappeurs de La Rumeur a collaboré sur l’album « L’homicide volontaire » en 1995), Rocé… Le groupe interroge une France qui nie sa propre histoire coloniale, ce qui la conduit aujourd’hui à refuser sa propre identité.

 

La rumeur - Le cuir usé d'une valise © wwwrapfrancaisorg

 

Pourtant, dés juillet 2002, le nouveau ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy porte plainte contre l’auteur des lignes citées plus haut pour diffamation publique envers la police nationale.

 

En décembre 2004, Hamé est relaxé par par la XVIIème chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris. Pourtant, en avril 2005, quelques mois après les violences qui secouèrent les banlieues durant l’hiver, le procureur de la république de Paris fait appel du jugement. Le 22 juin 2006, la cour d’appel confirme la relaxe de l’artiste. Le 23 juin 2006, le parquet général de la cour d’appel de Paris forme un pourvoi en cassation. La relaxe est prononcé une troisième fois le 23 septembre 2008. Pourtant, l’Etat se pourvoit à nouveau en cassation le 26 septembre.

 

La Rumeur : Philippe, Hamé, Ekoué et Mourad La Rumeur : Philippe, Hamé, Ekoué et Mourad

N’ont-ils rien d’autre à faire ? Pour Hamé, « Ils sont en train de se couvrir de ridicule », et cherchent à épuiser le groupe. Mais ceux-ci, bien qu’ayant perdu beaucoup d’énergie dans une procédure qui dure depuis plus de six ans, se disent prêt à aller jusqu’à la cour européenne des droits de l’Homme.

 

A toutes fins utiles, voici les éléments caractérisant une diffamation : « Est diffamatoire une allégation, ou imputation à un fait précis, de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la considération d’un individu ou d’un groupe déterminé, remplissant des conditions de publicité et poursuivant une intention coupable ».

 

Ici, en PDF, l’intégralité de l’article de Hamé, avec les passage incriminés en gras, et l’historique de l’affaire.

 

 

 

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