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Billet de blog 8 juin 2022

Dépasser le projet Nupes et modéliser une vraie révolution écologique et sociale

Le projet de la Nupes n’est ni assez réaliste, ni assez novateur : les dépenses concernent essentiellement redistribution et relance néo-keynésienne. Or les enjeux actuels exigent d’amorcer une véritable révolution écologique et de s’affranchir de notre système économique ; avec en préalable, pour convaincre et être crédible, un important travail de modélisation et un vrai plan de développement.

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Nul besoin d’être macroniste ou LR pour comprendre que le programme économique de la Nupes n’est guère réaliste. Une application en l’état aurait des conséquences qui contraindraient sans doute ses auteurs, pour donner des gages aux entreprises et aux financeurs, à faire machine arrière après un ou deux ans, dans des conditions extrêmement douloureuses pour les plus défavorisés d’entre nous.

Sur son efficacité d’abord : le programme de la Nupes semble ignorer que la France n’évolue pas en économie fermée. Or notre pays a le pire déficit commercial d’Europe : la contrainte extérieure neutraliserait une bonne part de la relance, quel que soit le coefficient multiplicateur retenu, 0.8 ou 1.2, et la relance bénéficierait avant tout à nos voisins.

Autre conséquence de cette ouverture, l’extrême volatilité de capitaux prompts à passer d’un pays à l’autre en fonction notamment de l’évolution des conditions fiscales. Infiniment mieux que le facteur travail, le capital est totalement mondialisé depuis des décennies : aussi quelle conséquence la hausse de la fiscalité proposée par la Nupes aurait sur l’implantation des entreprises, sur l’investissement et donc sur l’emploi ? On sait bien que la compétition entre territoires est féroce, et les délocalisations une réalité qu’en économie ouverte aucune loi ne peut prévenir.

Par ailleurs l’appréciation par la Nupes de la lutte contre la fraude fiscale semble bien sommaire, oubliant que les agents du fisc effectuent un véritable travail de ciblage : en clair il ne suffira pas de recruter pour accroître proportionnellement les recettes fiscales.

L’idée de prendre l’Europe en otage sur les traités fait également partie des raccourcis pratiques mais bien peu réalistes de Jean-Luc Mélenchon. Sans même s’attarder sur le principe – fort peu démocratique – de désobéissance légitime, plutôt surprenant provenant de futurs élus de la République, on peut douter qu’une France dirigée par la Nupes parvienne ainsi à ses fins. Nombre de nos voisins considèrent notre pays comme mal géré et vivant au-dessus de ses moyens, avec des services publics qui ne cessent de se dégrader sous l’effet d’ailleurs de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 2002.

Gardons aussi à l’esprit que notre dette publique est la plus élevée d’Europe et la quatrième plus élevée au monde, et que rapportée à notre population elle nous place au huitième rang mondial et quatrième européen. Ça n’aide pas à construire un rapport de force et à asseoir sa crédibilité. Le risque serait aussi de voir les pays plus riches, las de notre incapacité à nous réformer et à gérer nos comptes convenablement, être tentés de quitter l’Europe – on cite souvent les Pays-Bas mais il n’y a pas qu’eux.

C’est là que se pose la question du financement : le programme de la Nupes représente au moins dix points de PIB de dépenses supplémentaires, financés de manière très fragile : quel impact sur notre dette, ou plutôt sur celle de nos enfants ? Au-delà de l’effet de manche, l’idée d’un défaut semble juste suicidaire : qui prêterait à un Etat qui soudain déciderait de distinguer entre la bonne et la mauvaise dette, les bons et les mauvais créanciers ? Mais tout cela a été abondamment commenté déjà.

Soyons lucides : le programme redistributif et de relance de la Nupes n’est pas tenable économiquement ; et certaines de ses mesures les plus coûteuses semblent totalement déconnectées des défis qui nous attendent.

A titre d’exemple, quel sens prend ce combat pour la retraite à soixante ans en 2022, hormis pour certaines professions particulièrement pénibles dont la liste serait peut-être à revoir en effet ? Les enjeux sont bien ailleurs.

Le plus important tient plutôt à la révolution sociale et écologique en germe notamment dans le chapitre 2 du programme de la Nupes intitulé Ecologie, biodiversité, climat, biens communs et énergie. Ses mesures ne vont pas assez loin ; elles ont toutefois le mérite d’être exprimées clairement et de laisser espérer une réelle évolution dans notre rapport au vivant.

Il est évident, pour la plupart qui entendons depuis des décennies les alertes sur le climat et sur le mal être que génère le fonctionnement actuel de notre société, qu’un changement radical doit intervenir.

Les proposition citées par la Nupes dans ce deuxième chapitre de son programme sont nécessaires et il faut aller au-delà. Il nous faut aussi parvenir à inclure dans nos prix le coût réel et réaliste de toutes les ressources, privées et publiques, intégrant leur rareté à terme ; et, bien au-delà de la planification appelée de ses vœux par la Nupes, commencer à mettre en place une réelle politique de rationnement.

Il y a mille usages qu’à terme nous devrons bannir ou modifier : consommer de la bande passante comme jamais, utiliser l’avion thermique, renouveler régulièrement smartphones ou ordinateurs, profiter sans limites de piscines privées, surconsommer viande ou fruits exotiques, tout cela sans jamais en payer le véritable coût environnemental et social.

Nous serons également amenés à nous retirer partiellement de la compétition mondiale, donc à abandonner des pans entiers de notre économie et à en reconstruire d’autres.

Car, sauf évidemment à ce qu’elles soient également mises en œuvre par les autres pays du monde, ces mesures affecteront rapidement et significativement notre compétitivité à court terme : alourdissement de la fiscalité et des contraintes environnementales et sociales, renchérissement du prix de la plupart des produits pour prendre en compte leur coût social et environnemental réel, barrières douanières à instaurer pour nous protéger des produits et services pratiquant un dumping environnemental, social et fiscal, et donc barrières douanières à subir en contrepartie de la part de nos partenaires, destructions d’emploi du côté des secteurs exportateurs ou polluants, mais aussi plafonnement des rémunérations, moindre liberté entrepreneuriale, plus grande taxation du capital et des profits, nouvelles taxes environnementales, sociales, etc.

Ces transformations renforceront d’autant et sans doute pendant des années les avantages comparatifs des territoires concurrents.

Et comme à chaque fois que le « camp progressiste » a voulu rééquilibrer significativement le rapport de forces entre intérêt du capital et intérêt général – on peut remonter au mur de l’argent en 1924, au Front Populaire ou au Mitterrand de 1981 – cette distorsion de concurrence avec l’étranger sera douloureuse à court et moyen terme : fuite des capitaux vers des cieux fiscalement plus cléments, fermeture d’établissements, destruction d’emplois marchands parfois très qualifiés, baisse des ressources fiscales, etc.

Pour éviter de faire machine arrière comme c’est arrivé tant de fois, nous devons anticiper et préparer nos réponses : à quelle perte de pouvoir d’achat faut-il s’attendre ? Quels nouveaux emplois remplaceront ceux qui auront disparu ? Quels nouveaux services proposerons-nous ?

Concrètement, pour reprendre les exemples supra, nos smartphones, voyages en avion, cloud, bande passante, eau courante ou fruits exotiques coûteront nettement plus cher et seront rationnés ; on en consommera moins et tant mieux ; mais pour maintenir l’activité et l’emploi nous devrons mettre en place des mécanismes d’incitation fiscaux, financiers, législatifs, pour que ces produits et services soient remplacés par d’autres, vertueux d’un point de vue social et environnemental.

A l’instar de la moindre PME qui doit présenter un business-plan de plusieurs centaines de pages au moindre de ses partenaires financiers, si nous voulons convaincre, il nous faut fabriquer ce plan de développement de ce que serait ce monde d’après, où les enseignants, soignants, artistes, paysagistes, agriculteurs, chercheurs, auraient remplacé les publicitaires, traders, marketeurs, bétonneurs, fabricants d’avions thermiques ou de produits de luxe ; où en effet, au regard des critères de compétitivité actuels, nous serions sans doute hors des critères, avec probablement 70 à 80 % de notre économie hors secteur concurrentiel, une pression sociale et fiscale élevée, mais où la nation serait à nouveau maîtresse d’un destin socialement et environnementalement responsable, enfin.

Notre PIB ne chuterait pas nécessairement, bien au contraire, simplement il serait à la fois plus rose et plus vert.

Nous sommes au seuil de transformations économiques et sociales majeures – et urgentes : pour convaincre il faut impérativement nous livrer à ce travail de modélisation ; et non seulement il doit être infiniment plus précis et détaillé que ce que les politiques disent réaliser, mais il faut qu’il soit communiqué, expliqué, critiqué : c’est indispensable si l’on souhaite obtenir des électeurs les sacrifices nécessaires à un tel changement. Les citoyens de 2022 ne sont plus ceux du XIXème siècle. Ni la démagogie ni les raccourcis ou la désinvolture de la plupart des dirigeants actuels ne sont acceptables désormais.

C’est du sang et des larmes que nous allons verser, nous allons perdre des emplois, des entreprises, du savoir-faire, mais à plus long terme nous allons aussi, si nous regardons la réalité en face, avoir enfin la chance de bâtir un monde plus juste et plus respectueux des autres, humains comme non humains. Et face à de tels enjeux, la question d’une éventuelle désobéissance prendra un tout autre sens.

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