La Suisse alémanique, une autre Suisse

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Partir en Suisse alémanique pour un Romand, c’est comme partir en terre inconnue. Tout un programme pour une émission de Raphaël de Casabianca. Pourtant, les Suisses sont de très grands voyageurs (90 % des Suisses parcourent le monde chaque année). Et, en 2019, on comptait 770 900 Suisses à l’étranger. Néanmoins, les faits sont là. Même si la politique fédérale évolue à travers le souffle germanique, la langue de Goethe, ce si grand poète, n’a jamais eu la cote en Romandie.

Avec ses quatre langues, pour ceux qui en douteraient, la Suisse, ce petit pays composé de vingt-six cantons, est d’une rare diversité culturelle et sociale. D’un côté, pour les francophones de l’arc lémanique, une Suisse romande dont l’identité est diluée dans le brassage des pendulaires, des internationaux et du boum de la construction. Un peu plus en retrait, les cantons de Fribourg, de Neuchâtel, du Jura et du Valais plus enracinés dans leur terroir et leurs valeurs. Bien plus loin, la Suisse italienne et les Grisons offrent un autre visage. De l’autre côté du fameux röstigraben (traduction : le fossé des rösti), la Suisse alémanique. À plus d’un titre, des cantons et des villes remarquables en matière d’atmosphère, de savoir-vivre, de civisme, de charme et de bien-être. Bien sûr, je pourrais citer Berne, Bâle, Soleure… même si l’histoire de Suisse est émaillée de disputes et de rivalités entre les cantons, en fin de compte, l’ensemble du puzzle forme un État fédéral d’environ huit millions d’habitants.

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Chaque fois que je quitte la schizophrénie de la Riviera vaudoise, je suis étonné en bien par la politesse, le rythme posé et la bonne humeur de cette Suisse alémanique. Dans les cafés, dans les bars, lors des apéros, je vois un brassage de jeunes et de vieux qui me réchauffe le cœur. Cette mixité sociologique dénote une bonne santé collective. Ici, chacun semble vivre sa vie, sans vraiment se soucier des qu’en-dira-t-on tout en festoyant avec convivialité. Les gens semblent également davantage tournés vers une forme de simplicité nordique, bien plus que la région lémanique. Les clichés laisseraient à penser que le Suisse allemand est austère et peu créatif. Il n’en est rien. L’énergie positive qui se dégage des personnes et le sens créatif qui démarque les devantures, les échoppes et autres boutiques tordent le cou à cette fausse idée. Il y a bien plus de créativité dans ces villes que je n’en ai vu en Romandie. Les esprits plus libres, bien qu’ordonnés, semblent donner plus d’élasticité aux corps. Les habitants donnent l’air d’être en phase avec eux-mêmes, bien loin du jeu des apparences et du show-off de la région déréglée du Grand Genève. Comme le dit l’humoriste Laurent Nicolet au sujet du Genevois : « Moi je dis que c’est un peu le Parisien de la Suisse. Il a l’impression qu’il y a Genève et le reste du monde. » Il en résulte forcément les comportements qui vont avec…

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En touriste, mon coup de cœur revient à Soleure, ville entourée de verdure, traversée par l’Aar. Cette bourgade alémanique marie quiétude, charme et une grande sérénité. Un vrai dépaysement. Un autre monde. Un autre temps. La nuit, des vélos non cadenassés, des chaises de bistrot en liberté, un calme et une propreté impensables sur les berges du Léman au petit jour des dimanches matin. Dans un monde global qui se veut ouvert pour faciliter ses échanges commerciaux, une économie libérale et ses flux de tourisme de masse, l’équilibre entre intégration extérieure et protection de ses racines demeure complexe et surtout fragile. Certainement, l’amour de la région, celui du pays, fédère les citoyens dans un même élan commun. Alors, je me balade dans cette ville aux onze fontaines, onze chapelles et onze églises.
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J’observe. Au hasard, je m’assois sur un banc. Difficile parfois de croire que nous sommes dans le même pays. Je me coupe du rythme quotidien. J’observe la foule qui passe. Je ne pense pas. Paradoxalement, je viens ici pour faire le vide. Je contemple. Je rentre et sors des boutiques. Je mange. Je déambule. Nombreux sont celles et ceux qui parlent la langue de Molière.

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 Au fond, pourquoi la Suisse alémanique (elle couvre les 65 % du pays) ? Je n’en sais rien. Peut-être que plus je grandis et plus j’apprécie la politesse, la courtoisie, la discipline et le civisme ? Mais tout cela à un prix : l’éducation individuelle et collective. D’ailleurs, les pourquoi sont ennuyeux et dénués de sens. Il y a de l’élégance en Suisse alémanique, de cette élégance dont parle le Cyrano d’Edmond Rostand : « Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances. » Il y a dans l’air de cette ville comme à Berne ou à Zurich un je-ne-sais-quoi qui me plaît. J’aime, c’est tout ! Les personnes élégantes que j’observe ne sont pas toutes richement habillées, loin de là ! Les gens sont aimables avec peu. Je les sens libres, autonomes et bien dans leur peau. J’entends déjà la sempiternelle rengaine : « Oui, mais ils ont de l’argent ! » Mais l’argent dénué d’authenticité, de simplicité, de gratitude, de respect, de conscience n’amène ni cohérence citoyenne ni harmonie sociétale. Ici, des inconnus vous disent « bonjour ! ». Ici, chacun ne dévisage pas l’autre ou ne s’affiche pas avec dédain pour prouver sa supériorité ou sa différence. Il n’y a pas ni surenchère ni bling bling. Ici, on vit. On circule à vélo. On se réjouit de conduire sa nouvelle voiture. L’Autre compte. La cité fonctionne, car, d’une part, elle est bien huilée et, d’autre part, tout le monde pédale au même rythme et dans le même sens. En Suisse alémanique, le mariage de la discipline, de la fermeté, de l’humilité et de la richesse prend tout son sens. La marche est reposante. Je flâne. Je note çà et là un brin de folie et de style sur les corps qui vont et viennent. Je me régénère dans l’observation de cet univers.

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Bien sûr, je ne fais pas abstraction des inégalités sociales, de l’exclusion économique, de la paupérisation croissante qui affecte les ménages à faible revenu, les retraités, les foyers monoparentaux, les chômeurs en fin de droit… Didier Burkhalter, lors de son allocution pour la fête nationale suisse le 1er août 2014 disait : « La Suisse réussit parce qu’elle est attachée à ses valeurs : la liberté accompagnée de la responsabilité, le dialogue, le goût du travail doublé de la modestie. » Mais la Suisse est une île au milieu d’une Europe en proie aux tensions infranationales et aux dilatations de ses institutions, sans oublier la montée des nationalismes. Dans une société du « moi, j’ai le droit » et du « moi d’abord » accompagnée de pressions internes et externes telles que les revendications de certaines communautés et minorités qui essayent, ici et là, de fissurer la cohésion nationale, tenir le cap d’un art de vie helvétique n’est pas chose aisée. À ce titre, l’économie n’est pas l’unique pierre angulaire de cette paix. Je l’ai écrit et le réécris : l’éducation est la véritable richesse de ces villes et de la Suisse. Je le perçois à Soleure, à Zurich, comme à Bâle et à Berne que
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j’affectionne particulièrement. Je parle des villes alémaniques, j’en oublierais les campagnes magnifiques. Et plus l’on se promène dans les régions reculées pour un Romand (Uri, Schaffhouse, Appenzell, Saint-Gall) plus les gens sont attachés à leurs valeurs et à leurs traditions. La Suisse n’est pas le fruit d’un hasard, mais celui d’une histoire. À contrario, ces quinze dernières années, j’ai vu se creuser les inégalités sociales et économiques dans la cité de Calvin. Désagrégation d’une identité locale et du partage de valeurs communes. Montée des discours extrêmes. Paupérisation de certains quartiers et de certaines franges de la population. Exaspération, fatigue et colère rejetées sur les migrants économiques. Une absence de politique forte et concertée ainsi que des comportements inappropriés répétés, encore et encore, peuvent venir à bout de n’importe quelle relation stable et durable.

La rue me rappelle à son bon souvenir. L’animation reste de mise. J’entends des rires et des verres qui se rencontrent pour se souhaiter « Prost! ». Les restaurants sont bondés. Les terrasses très festives. Les gens s’amusent. Oui, ils s’amusent ! L’ambiance est légère. Oui, il y a de la joie de vivre sur ces terres ! Il y a pléthore de bars et de lieux de villégiature. L’amabilité et la disponibilité des personnes qui vous reçoivent sont un régal. La nuit passe et son flot de discussions aussi. Cette image que je dépeins de la Suisse alémanique existe-t-elle ? Ou est-elle le fruit de mon imagination ? Le soleil se lève. Me voici à lire quelques pages les pieds dans l’eau. Il est 8 h 37 du matin. Derrière moi, dans les graviers, les pas des joggeurs font crisser les cailloux. Un cygne glisse sur mon souffle. Une Asiatique me prend en photo. Ce n’est pas mon meilleur profil, mais ça ira. À ma droite, le bain public s’anime. Des bras et des jambes jaillissent de l’eau. En tendant la main, j’ai l’impression que je pourrais saisir la beauté de la nature environnante. Trop d’entre nous habitent leurs rêves. Il nous faut réapprendre le goût de la Terre et le pouvoir de l’eau, la force de la simplicité. Le seul moyen de ne pas tomber dans la barbarie est de rester solidaire et de s’ancrer dans la Nature. La température augmente. L’heure avance. Le soleil me chauffe le dos. Mon reflet est emporté par les ondulations d’un flamant rose géant gonflable.

 

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