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Sous la pluie, en chemin vers mon foyer, une réflexion me gifle le visage : « Les mots, les mots, nous les avons utilisés pendant des siècles. Maintenant, ils ne sont que poussières. » Le logos est la définition même de l’Homme. Sans logos, que reste-t-il de notre condition humaine ?

Alors, nous courons. Ah, ça, pour courir, nous courons. Nous courons après les autres, après les soldes, après les trucs à la mode, après les transports en commun, après l’argent, après nous-mêmes, après notre image et même après le temps. Ce dernier était notre plus fidèle allié, il est devenu notre pire ennemi.

Zut ! J’ai marché dans une flaque d’eau.

 

 © Anna Herrin © Anna Herrin
Il pleut dru. La pluie s’intensifie et mon rythme ralentit, comme si les éléments me freinaient. Je repense au film de Jim Jarmush Ghost Dog (The Way of the Samurai) où le héros cite le Hagakure sous un orage : « Il y a beaucoup à apprendre d’un orage. Lorsqu’une averse soudaine vous surprend sur la route, vous vous mettez à courir pour éviter d’être mouillé. Mais, bien que vous tentiez de vous protéger sous les auvents des maisons, vous finissez toujours par être trempé jusqu’aux os. Comme il semble inévitable de se faire mouiller par la pluie, autant garder son calme et continuer son chemin, l’esprit serein. C’est là une leçon de vie qui trouve son application en toute chose. » La finalité de cette pensée m’échappe ; les mots glissent entre mes neurones tel un savon mouillé entre des doigts secs. Éruption sémantique trop raffinée, trop élégante… Mais qui se soucie du raffinement dans une bulle d’air saturée par la télé-réalité… Pour ce qui est des hoquètements livresques, je préfère Foozine, les Michel Audiard de la toile virtuelle : « La plus grande erreur est d’offrir son cœur à quelqu’un qui a besoin d’un cerveau» ou « Si les gens essayent de vous tirer vers le bas… c’est bien la preuve que vous êtes au-dessus d’eux ! » Certes, c’est terriblement terre-à-terre, voire commun, mais c’est bien sur Terre que nous nous agitons comme de minuscules fourmis avec le feu aux fesses. De plus, notre époque n’est plus celle des envolées lyriques, mais plutôt celle du buzz et du botox.

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 © Josh Kramer © Josh Kramer
Et c’est tant mieux ! Oui, c’est un mal pour un bien. Car mal penser fatigue et, parfois aussi, tue. Ne plus penser est donc un soulagement (un anxiolytique « gratuit » pour des millions de followers en déprime collective). Ainsi l’idolâtrie de nos stars et de nos célébrités botoxées crée un vide sidéral dans notre cerveau, mieux qu’une lobotomie médicale, car l’opération se révèle bien moins douloureuse et onéreuse, mais tout aussi efficace. Voilà, c’est très bien de ne plus penser. Les filtres appliqués sur les images ont remplacé les philtres d’amour. Rien ne vaut un bon shoot de dopamine à chaque like reçu en plein visage… Jouissance nombriliste assurée ! À ce stade d’évolution humain, ce n’est plus de la magie ; c’est une drogue dure. En 2019, rien qu’aux USA, 18 milliards de dollars dépensés en chirurgie esthétique et quatrième dépense des foyers chinois. Un monde devenu idéal qui court après sa propre tyrannie. Quoi du bonheur pour les psys et autres gourous du bien-être… Lors de la « chirurgie de la pause déjeuner », le groupe démographique des 18-35 ans a dépassé haut la main le groupe des 50-60 ans dans la course à la perfection visuelle. Est-ce une nouvelle forme de l’écologie du moi suprême ? Enfin ! La quête de plaisirs immodérés pour se sentir vivant risque bien de conduire vers l’angoisse permanente et l’insatisfaction chronique plutôt que vers le nirvana continu. Enfin !... Nous sommes sauvés car dans les labos de la Silicon Valley la vie éternelle pend aux lèvres des algorithmes.

 

 © Amanda Bisk © Amanda Bisk

Et après, quoi ? Par quoi comble-t-on ce vide ? Là réside tout l’enjeu commercial pour les industriels et le contrôle des populations par des États. Il y en a de la place dans notre tête, pour le pire comme pour le meilleur. La caboche de l’Homo sapiens s’avère un puits sans fond.

Alors, si on opte pour le « pire », à part les like, les jeux, le sexe et les achats en ligne, les derniers mammifères, à commencer par nous autres, sont franchement mal barrés. Au secours !

 © Tobias Sorensen © Tobias Sorensen
Cependant, si l’on choisit l’option « meilleur », nos connexions neuronales ont besoin de solide, de concret, de réel et surtout de spirituel, de racines, de naturel et d’harmonie, en gros des mêmes ingrédients que ceux qui rendent un estomac sain et heureux.

Le hic, oui parce qu’il y a un hic dans toutes les bonnes histoires normalement, c’est que le désœuvrement a tellement gagné notre civilisation que l’individu se jette sur la moindre fenêtre d’évasion visuelle, la plus infime image d’exotisme et la vidéo la plus ridicule. En Occident, le fait divers le plus insignifiant devient viral et un événement mineur se transforme en cataclysme médiatique. Le matraquage de la négativité fondé sur l’angoisse du lendemain et amplifié par les réseaux sociaux finit par attaquer la santé mentale des enfants. La peur du tout et du rien a balayé le rêve et l’imagination des esprits les plus éclairés.

 © Dylan Werner © Dylan Werner

Bien sûr, toute cette tirade remarquable qui agite mes lobes cérébraux n’a pas arrêté la pluie pour autant. Évidemment, la faute en revient aux lobbies, au changement climatique, à la Russie et aux pouvoirs publics. Heureusement, pendant que je réfléchis et que j’écris, je surfe sur mon écran et des lieux idylliques s’affichent, là où tous les gens sont beaux, gentils et s’amusent, où la pauvreté, la corruption et les autocraties chantent en chœur. Que c’est merveilleux et émouvant !

Je ne sens plus les gouttes glisser le long de mon échine ni sur mon visage. Le sablier s’est figé. Le métronome s’est tu. Le monde autour de moi s’est retiré telle une vague au profit d’un enchantement. Tout ce qui est « instagramable » est une bénédiction, une grande aventure, un sauf-conduit pour mon âme aux abois et mon esprit migrateur. Merci, merci, merci…

 

 © Ben azelar © Ben azelar
 © Leonie Hanne © Leonie Hanne
 © Hαуℓeу Andersen © Hαуℓeу Andersen
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 © Belen Hostalet © Belen Hostalet
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