Liban: effondrement de la mère patrie des Phéniciens

Le centième anniversaire du Grand Liban laisse un goût saumâtre dans la bouche de ses citoyens du monde.

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Que reste-t-il du Liban ? Du Grand Liban ! Le concert de Baalbek (Sound of Resilience), donné le 5 juillet 2020, dessine les contours de la richesse culturelle, des arts universels, de l’histoire d’un peuple à travers les plus hautes aspirations de l’âme. Est-ce pour autant le chant du cygne ? L’éblouissant article, prophétique et poétique, d’Anthony Samrani (Autopsie d’un naufrage libanais) affiche les raisons du chavirement de ce pays dans le chaos tel un grand et beau voilier plongeant dans le gouffre du néant. « Aidez-nous à vous aider ! » lance le ministre français des Affaires étrangères devant ce cataclysme social, politique, économique… Montrez-nous que vous voulez un autre modèle de société, d’autres récoltes, d’autres dirigeants, d’autres semences… Mais rien. Chacun tire à boulets rouges sur la communauté d’en face transformant en luttes confessionnelles des errances politiciennes. La société civile, éduquée et révoltée, est prise au piège de ses propres antagonismes. La logique des intérêts et des calculs financiers mène la barque. Chacun à des postes clefs essaye de se dédouaner en évoquant les heures sombres de la guerre, alors qu’en fin de compte, au palmarès des décisions nationales ne brillent que des décisions personnelles, pécuniaires, communautaires…

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Certes, les Libanais sont de grands commerçants, mais auraient-ils oublié que l’armature, l’armement et la voilure du navire sont aussi essentiels que la maîtrise de son équipage face aux caprices des vents et des océans ? L’histoire est assez cocasse. Car, pendant que tous géraient leur compte en banque, dressaient des contrats avec les pays du Golfe, affichaient fièrement leurs possessions matérielles, festoyaient au jour le jour, et ce depuis des décennies, qui s’est soucié du Cèdre ? Qui ? Qui s’est occupé de donner de l’Amour à l’arbre libanais au milieu de son étendue ? Qui a nourri et abreuvé les fondations de la nation ? Tant de distractions, d’interférences extérieures, d’ingérences étrangères, de dérives, de corruptions internes, de mensonges d’Etat, de clientélisme, d’illusions ont dissimulé la véritable nature des racines de cet arbre à l’allure majestueuse.

Et puis, un jour, aux clameurs de la rue, l’arbre est tombé. Comme ça. D’un coup. La foule s’arrêta. Et tous regardèrent, incrédules, cet être végétal sans vie. Et tous furent étonnés ! Mais pourquoi, pourquoi cette incompréhension ? Pourquoi cet étonnement, puisque tous sont responsables de cette inéluctable fin ? Fin si bien reflétée dans cet éblouissant concert. Simultanément, les cages de milliers d’aides ménagères et travailleuses domestiques furent ouvertes dans cet ouragan.

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Bien sûr, ce peuple après ses nombreuses métamorphoses peut revenir à la Vie comme on revient sur les rives d’une enfance heureuse. Malheureusement, l’arbre que nous connaissions est mort. Il n’est plus. Rien ne sert de l’arroser. Rien ne sert de se lamenter. Le mal qui l’a rongé couvait en lui depuis très longtemps. Tous le savaient. Tous se sont accommodés d’un système malade. Aucune larme ne saurait lui redonner un autre souffle. Il est bien trop tard pour cela. Oui, bien trop tard !

Que faire alors ? Alors, ensemble. Oui, ensemble ! Le peuple va devoir se rassembler par-delà ses divergences et ses contradictions et regarder dans la même direction. Mais maintenant où souhaite-t-il aller, ce peuple libanais ? Maintenant que le pays est en morceaux, rien ne sert d’essayer de les recoller. Il va falloir repenser l’unité nationale et créer un autre puzzle. Pour ce peuple libre, créatif et entreprenant, la tâche est à portée de cœurs.

 

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Trois petits tours et une nouvelle histoire est écrite… Premièrement, commencer par balayer devant chez soi, puis faire place nette du passé, revenir au présent, se regarder en face, se concerter sur les éléments à assembler, enlever les masques, ouvrir les yeux, accepter cette tragédie. Deuxièmement, se pardonner, pardonner aux autres, se guérir, juger les coupables avec des lois et non du sang, éviter les pièges de l’extrême violence. Et troisièmement, ensemble rebâtir un pays comme on rebâtit un château de sable emporté par des vagues indolentes et insolentes. Ensemble ! Oui, ensemble ! Fédérer les énergies positives et constructives. Fédérer les fois, les cœurs et les espoirs.

Le centième anniversaire du Grand Liban laisse un goût saumâtre dans la bouche de ses citoyens du monde. Mais déjà, une nouvelle ère s’annonce, ce concert de Baalbek en est la plus belle des preuves vivantes, plutôt qu’un symbole de fin, il faut y voir un lien qui unit deux mondes en mouvement, en gestation…

Malgré ce choc, il n’en faut pas douter, ce peuple de navigateurs et d’explorateurs retrouvera la voie de la sagesse et celle de la création. Cependant, les cicatrices sont là, plus insidieuses qu’une guerre ouverte et de tranchées, plus saisissantes et profondes qu’une blessure par balle, car ce sont les chairs et les esprits d’un peuple tout entier qui ont été meurtris. Les fondations de l’édifice libanais se sont écroulées telles les tours du 11 septembre 2001. Le choc est sans commune mesure. Point de mots pour décrire l’impensable.

Ce concert à Baalbek est poignant. Personne ne peut rester de marbre devant une telle tragédie. Personne ne peut rester indifférent à tant de beautés, d’histoires et de passions brûlantes. Mais le peuple libanais et ses dirigeants sont-ils prêts à changer de cap ? Sans cela, aucun autre navire ne pourra reprendre le grand large. Car dans cet espace-temps, nous naviguons dans le domaine du spirituel, du sens et de l’humain. Car, ici et maintenant, nous appareillons entre le rationnel et l’irrationnel. Didon est là ! Toujours ! Encore ! Cette belle et noble nation est là ! Toujours et encore ! Dans le cœur de tous les amoureux et des amis de ces rivages lointains plane l’image de ce cèdre grand et majestueux. Non ! Il n’est jamais trop tard. Jamais ! Dans les flammes de cette cité en feu, déjà certains se rassemblent, reviennent à des racines et à des visions communes. Déjà, dans le brouillard qui se lève de la plaine de la Bekaa, naît un cèdre lumineux de cette graine qui tarde à être plantée.

En fin de compte, l’histoire de ce Liban ne ressemble-t-elle pas à celle de l’Occident qui a lui aussi oublié dans les méandres de la spéculation en tous genres, ses liens humains, ses relations à l’Autre, sa simplicité et son authenticité ? Si les cris, les frissons, et les pleurs, la puissante énergie qui résultent de Sound of Resilience touchent des millions de personnes sur la planète, n’est-ce pas parce que de nombreux navires partout sur la terre sont sur le point de chavirer et nous, les équipages, les marins, les commandants, les passagers, nous le sentons, nous le savons et nous participons à cette Histoire. Celle du Liban est un peu la nôtre.

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Anthony SamraniAutopsie d’un naufrage libanais

https://www.lorientlejour.com/article/1223701/autopsie-du-naufrage-libanais.html

Baalbek concert 2020 - Sound of Resilience

https://www.youtube.com/watch?v=KQ0k8UE651E

 

 

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