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En 1944, l’aviateur-écrivain rédige les dernières lignes de son œuvre avant de s’effacer dans les flots méditerranéens : « La termitière future m’épouvante et je hais leur vertu de robot. Moi j’étais fait pour être jardinier. » Tout poète, qu’il soit derrière ses fourneaux, à bêcher son jardin, sur son tracteur, accroché à la poignée de son transport en commun, au volant de son camion, à s’oublier dans un bar, aux commandes de son bolide, sur la route de l’école, derrière son bureau à brasser de l’air, à soigner ses congénères, à compter ses sous pour finir la fin du mois… lui aussi doit se dire que « la termitière future l’épouvante ». C’est un fait, en Occident l’anxiété s’est installée durablement dans les chaumières.

 Comment pourrait-il en être autrement à la vue des flots de mauvaises nouvelles ? Moi aussi je hais ces robots qui, avec leur journal d’information en continu, ont apporté dans nos assiettes les éructations du monde entier. Jusqu’alors, nous étions tranquillement installés devant le téléjournal à avaler et à digérer notre soupe locale, régionale, voire nationale. Et voilà que nous devons ingurgiter tous les malheurs du monde.

Et ces chantres de la croissance matérialiste, qui nous avaient promis une société de loisirs et de divertissements, sonnent le glas. En effet, la guerre n’a jamais été aussi proche de nos paillassons. Guerre entre deux empires, américains et chinois, guerres de proxy en Afrique et au Moyen-Orient, guerres religieuses, identitaires, sociales et économiques. Pour mieux se partager le festin planétaire, ces mêmes chansonniers de la realpolitik ont créé des cités de followers pour servir leurs intérêts. Ils ont modelé une planète qui ressemble à un gigantesque duty free où tout le monde se ressemble, achète les mêmes choses, pense pareil, agit à l’identique, suit les mêmes tendances, regarde les mêmes news, connaît tout et tout le monde. Alors, ces hordes de robots citadins voyagent vers des pays pauvres en quête d’authenticité et de valeurs. Bientôt, pour leur donner satisfaction, des ouvriers-butineurs construisent des routes, édifient des hôtels cinq étoiles et des écolodges pour communier avec la nature. Ils déplacent des populations indigènes pour accueillir l’argent frais. Ils transplantent des villages pour les rapprocher des axes de transit principaux…

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Voilà où nous en sommes. Le système à la fois ingurgite et réingurgite toujours plus des zombies sous couvert de belles promesses : « Connecting people », « Think different », « Hurlez de plaisir », « Drive the change », « X vous donne des ailes », « Faire toujours mieux », « L’art d’aimer », « Bienvenue à la maison », « Prenez le temps d’aller vite », « Bien manger, bien vivre », « Live to ride, ride to live », « Parce que le monde bouge », « Open your mind, open your world ! », « Donner à tous le pouvoir de bâtir des communautés et rapprocher les gens », « Designed to save life », « C’est pourtant facile de ne pas se tromper », « Impossible is nothing », « Travailler dur, s’amuser, écrire l’histoire », « Seize the moment and share it with the whole world », … Ces individus conditionnés sont envoyés partout dans le monde, jusque dans les coins les plus reculés, pour créer le buzz. Eh oui, le robot urbanisé sans racines ne court plus après l’argent, mais après la notoriété et la capture virtuelle de ses congénères. À ce titre, le terme « follower » est remarquable puisqu’il s’agit d’automates qui suivent des robots et personne n’y trouve rien à redire. Au contraire, toute critique est devenue diffamatoire, car le monde est dorénavant géré par des intelligences artificielles. Il faut dire que la place était vacante de ce côté-là. Depuis des décennies, l’individu ne réfléchit plus et, maintenant qu’il est devenu le récepteur des serveurs mondiaux, principalement anglo-saxons, il ne va pas commencer à se rebeller et à s’émanciper. Wall-E est plus vrai que nature.

 

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Quel paradoxe ! L’homme est un étrange animal. Il a mis des siècles pour abolir l’esclavage et, au XXIe siècle, il se jette corps et âme dans le servage libéral et digital. Aujourd’hui, où tout le monde a son opinion sur tout et s’imagine avoir la capacité de commenter avec expertise à peu près tout, l’ignorance n’est plus une certitude, mais une vertu. Quant aux contre-pouvoirs, ils ont fondu comme neige au soleil à la vitesse de la fibre optique. À une autre époque pas si lointaine, les fruits de la connaissance, acquis notamment grâce à la lecture, offraient à l’individu la compréhension de son monde et l’assimilation au compte-goutte de l’univers qui l’entourait. Le formidable accélérateur d’information qu’est Internet a précipité l’Homo sapiens dans la croyance absolue en son omniscience et en son omnipotence. Erreur de parcours pour notre bipède… Son cerveau plastique se soumet dorénavant aux algorithmes des machines, soumission docile et volontaire.

N’oublions pas également la distance qui autrefois séparait les villes d’un même pays, les pays voisins pourtant bien éloignés les uns des autres, l’immensité des continents et la vastitude des océans. Cette distance permettait de vivre la vie de sa terre, de gérer son quotidien avec la pluralité de ses structures internes. Cette distance générait des bulles de rêves et de curiosité dans l’esprit des individus, voire une totale indifférence. Tout voyage était une aventure, une expédition. Dès lors, le fait de tout savoir, de tout voir avant de partir et de parcourir de longues distances en temps et à prix records, est-il vraiment un progrès pour l’espèce humaine ?

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En nous donnant l’impression de nous être rapprochés les uns des autres, dans un mouvement de mimétisme global, nous n’avons fait qu’aplanir nos singularités personnelles, culturelles, ethniques, sociales, alimentaires… afin de mieux correspondre à la volonté dominante des faiseurs du système. Nous, citoyens, nous avons accepté de déstructurer les tissus et de défaire les liens qui constituaient la beauté et la raison d’être de notre patrie pour devenir les consommateurs d’un hypermarché planétaire. Nous avons cru à la mélodie du libéralisme et à l’ouverture du grand marché mondial des échanges commerciaux. Nous nous sommes dépossédés sciemment de notre terre, de notre énergie collective et de notre pouvoir de décision au profit d’investissements financiers offerts par des groupes supranationaux. À n’en pas douter, si c’est gratuit, c’est parce que c’est nous qui faisons office de marchandise. Ainsi, en à peine quelques décennies, nous sommes devenus les jouets schizophréniques hyperconnectés d’une grande foire mondiale déconnectée des réalités, et surtout de la Terre Mère.

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Peut-être ai-je malgré tout conservé une once de passion dans mes veines. Feu sacré pour la Vie qui se heurte à la morosité ambiante et à la bêtise structurelle de ces êtres humains paramétrés qui tiennent fiévreusement un téléphone intelligent comme prolongement de leur être. À l’heure de l’explosion des réseaux sociaux et des liens numériques, la rencontre est tout simplement hors-sol. Quant à la relation, si elle ne peut être physique, donc réelle, elle n’est d’aucun intérêt en termes d’expérience et d’apprentissage humain. Il est certain que les millions de bonobos connectés à la solde de la matrice n’ont plus le recul nécessaire pour s’affranchir de leurs chaînes. Que faire alors ? Rien. Observer. Seulement observer.

Pour en revenir au pilote-écrivain, la tête dans les nuages, il était loin de se douter jusqu’où irait la déshumanisation de notre civilisation qui repose aujourd’hui sur des quotas, des normes, des concepts, des statistiques, des analyses et surtout des process. Parfois, sur mon chemin, une voix me revient en tête : « La termitière future m’épouvante et je hais leur vertu de robot. Moi j’étais fait pour être jardinier. » Il est toujours temps.

 

 

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