« La Joconde, comme notre patrimoine, appartient aux générations futures. Aucune cause ne peut justifier qu’il soit pris pour cible ! » C’est par ces mots que Rachida Dati, la ministre de la Culture, a réagi à l’action de deux militantes qui ont aspergé la Joconde de soupe ce dimanche.
Elles reprennent là une tactique militante désormais bien connue - on se souvient que, le 14 octobre 2022, deux militant.e.s du mouvement Just Stop Oil avaient aspergé les Tournesols, de Vincent Van Gogh, de boites de soupe à la tomate.
Cette fois-ci, les militantes revendiquaient le droit à une alimentation saine et durable, et une sécurité sociale de l’alimentation.
Les réactions dénonçant l'action de ces deux militantes fusent déjà de toutes part, et à n'en pas douter viendront aussi du camp des sympathisant‧es écolo. Il est peut-être tentant de trouver la tactique puérile ou ridicule, a fortiori au moment même où le mouvement des agriculteurs prend toute son ampleur et pourrait déboucher sur un blocus de Paris. On résume par avance les arguments : la cause est évidemment juste, mais la méthode est inappropriée, car sans lien avec la revendication. Pire, en ciblant une œuvre aussi importante que la Joconde, les militantes desserviraient leur cause.
Comme nous l’écrivions à l’époque, s’en prendre à l’art serait en effet hors de propos : la création artistique participe à l’enchantement du monde. De fait, nous aussi voulons plus d’art, plus de créativité et d’émerveillement - et à tout prendre, nous refusons catégoriquement de choisir entre l’art et une alimentation saine et durable. Nous voulons les deux, et nous le voulons pour tou.te.s.
Reste que cette action dit beaucoup plus de choses sur notre époque que cela et mérite qu’on s’y attarde un peu plus. Rappelons, tout d’abord, que La Joconde n’a pas été endommagée : elle est protégée par un vitrage censé résister à des assauts bien plus violents que quelques louches de soupe. Rachida Dati se trompe donc quand elle dit que c’est « notre patrimoine » qui est ainsi attaqué. Ce qui est ciblé n’est pas le patrimoine, ni même la Joconde : à n’en pas douter, dans l’hypothétique cas où le tableau n’aurait pas été protégé par une vitre, les militantes ne l’auraient pas aspergé de soupe.
Bien évidemment, ni Léonard de Vinci ni le musée du Louvre ne sont ciblés : le premier n’est en rien responsable du réchauffement climatique. Quant au second, il n’est pas un sanctuaire. L’un des auteurs de ces lignes a contribué au lancement, avec 350.org et Libérons le Louvre, d’une campagne ciblant directement le musée, pour lui demander de renoncer à son partenariat avec TotalEnergies. Les militant‧es du collectif ont organisé plusieurs actions à l’intérieur du Musée, en utilisant les œuvres exposées comme toile de fond à leurs actions et à leurs revendications. Au Royaume-Uni, le collectif Liberate Tate a pendant plus de dix ans occupé régulièrement la Tate Gallery jusqu’à ce que le lien entre le musée londonien et l’entreprise BP prenne fin. Aux Pays-Bas, le musée Van Gogh (encore lui !) a été le théâtre d’actions dénonçant les financements de Shell. On notera d’ailleurs, pour l’anecdote, que le collectif néerlandais Fossil Free Culture avait publié une vidéo dans lequel le même tableau de Van Gogh était détruit (facticement).
Ailleurs, des militant‧es. protestent régulièrement contre la présence d’œuvres volées par les puissances coloniales (française, anglaise, etc.) et exigent leur restitution, y compris en investissant les expositions comme arènes de mobilisation et de sensibilisation. Aux États-Unis comme en Angleterre, des statues de personnalités célébrées par l’histoire officielle sont déboulonnées pour dénoncer les violences racistes et génocidaires qu’elles ont initiées. Christophe Colomb se retrouve régulièrement par terre - partout où ses crimes sont célébrés par des statues, et nous sommes nombreux.ses à souhaiter qu’il tombe pour toujours de tous ces piédestaux.
Mais depuis que TotalEnergies n’utilise plus le Musée du Louvre pour verdir son image, le musée et ses collections ne sont plus une cible. Il faut alors prendre la Joconde pour ce qu’elle est : une toile - la toile de fond d’une performance qui nous dit autre chose.
Cette action est pensée pour provoquer. Elle vient nous percuter et nous interroger sur ce que nous sommes prêt·e·s à faire, à laisser de côté, voire à sacrifier pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être. L’alternative proposée (l’art ou l’alimentation saine et durable) nous semble totalement inique ? En attendant, nous avons bien l’un ; sans l’autre. Et si nous continuons le cours habituel des choses, nous finirons un jour par n’en avoir aucun des deux.
Que nous soyons dérangé·es n’est pas secondaire, ou encore la conséquence d’une action mal pensée et trop rapidement organisée. De ce point de vue, ce type d’action est parfaitement à sa place dans une institution culturelle : il s’agit, au sens premier du terme, d’une performance. Si elle avait été réalisée par un dadaïste ou un surréaliste, on peut penser que nombre de commentateurs et de commentatrices crieraient au génie.
Nous y voyons la confirmation d’un glissement tactique qui nous interpelle fortement (dans la mesure où nous avons organisé de nombreuses actions directes et de désobéissance civile, jusque dans le musée du Louvre). Jusqu’alors, la plupart des mobilisations s’en prenaient directement à des cibles de campagne, autrement dit à des entreprises ou des institutions liées, même indirectement, à nos revendications. Nous bloquons le siège de Total ; occupons des mines de charbon ; décrochons des portraits d’Emmanuel Macron ; etc. Quand nous entrons dans les musées avec nos réflexes militants, nous le faisons pour dénoncer des liens financiers réels entre des institutions culturelles et des entreprises destructrices du climat. De même, Act Up jetait du faux sang sur des dirigeant‧es de l’industrie pharmaceutique, ou sur des ministres.
L’idée est d’avoir recours à des actions profondément dérangeantes et déstabilisantes, qui provoquent un trouble puissant – comme pour rendre tangible un peu de cette inquiétante étrangeté dont parle fréquemment l’écrivain Amitav Ghosh à propos du réchauffement climatique.
Les militant‧es sont donc de plus en plus nombreuses et nombreux à organiser des actions coup de poing qui ne s’en prennent pas à des cibles directement liées à leurs revendications. L’objectif est bien sûr de prendre l’opinion publique à partie, et de considérer que toute action choquante fait nécessairement parler de sa cause. En cela, elle serait préférable à l’inaction. Le fait est que toutes les vitres ne se valent pas, et qu'un jet de soupe provoque davantage de réaction lorsqu'il cible celle qui protège la Joconde plutôt qu'une fenêtre d'un quelconque ministère.
Car voilà la véritable alternative : il ne s’agit pas de savoir si nous voulons de l’art ou une alimentation saine et durable. Mais de choisir entre inaction et action. Ce qui caractérise notre époque, c’est bel et bien un profond sentiment d’impuissance. Nous errons dans ce monde sans trop savoir comment reprendre prise sur le cours de nos vies et sur tous ces choix (industriels, énergétiques, alimentaires) qui déterminent la possibilité de vies dignes et de la justice pour les générations futures - et, au présent, pour tou‧tes les subalternes, minorités, groupes oppressés, etc. Notre désarroi est chaque jour amplifié par les déclarations des personnes qui gouvernent, à l'image d'un Christophe Béchu qui a déclaré au sujet de cette action "l'écologie mérite mieux", quand il fait précisément partie des responsables de la trajectoire mortifère qui nous révolte.
Or rien de plus tentant, pour combattre le sentiment d’impuissance, que de multiplier les actions ; de réfléchir aux formes de luttes, aux tactiques, plutôt que de penser à des stratégies de long terme.
Car ce glissement entend répondre à une impasse : la dure réalité de la crise climatique, énergétique et alimentaire devrait pousser nos dirigeant‧es à enfin agir, mais rien ne se passe. Multiplier les actions, les faire pénétrer jusque dans ces espaces et des arènes dont elles sont habituellement absentes vise à nous empêcher de penser à autre chose, de continuer à vivre comme si de rien n’était. "Hausser le ton", a déclaré Gérard Larcher, "fait partie du débat démocratique" (il ne parlait évidemment pas des mouvements écologistes) ; nous haussons le ton, nous agissons. Nous crions de toutes nos forces notre peur, notre colère, et notre profonde envie de démocratie.
Ces actions nous permettent d’entretenir l’espoir que nous pourrions collectivement reprendre le contrôle. Elles sont l'expression de notre refus face à la résignation et à l'inertie politique. L'écologie mérite mieux, notre avenir mérite mieux que quelques réactions outrées qui passent à côté du message.
Comme nous l’écrivions en octobre 2022, on nous apprend à ne pas regarder le doigt du sage qui nous montre la lune. Peut-être devons-nous ici admettre qu’il nous faut écouter la revendication, plutôt que de fixer quelques traces de soupes sur la vitre blindée d’un des musées les plus sécurisés au monde. Faute de quoi nous n’aurons plus guère de raison de nous adonner à la contemplation et à l’émerveillement face au génie créatif : nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer devant l’ingénierie destructrice.
Et si nous trouvons que cette manière de sortir de l’impuissance est inappropriée, alors laissons-nous tenter par la perspective d’essayer de mieux faire, plutôt que de dénigrer une action aussi symbolique. Et bien sûr œuvre à ce que la jonction se fasse avec les blocages en cours, pour déboucher sur un vaste mouvement de remise en cause du système productiviste.