Mélenchon, propagandiste du régime poutinien

Le blog de Jean-Luc Melenchon sur l'assassinat de l'opposant russe Nemtsov (lire ici )se veut une dénonciation de la « sadamisation » de Vladimir Poutine, vaste entreprise de propagande ourdie par les Etats-Unis, relayée par l'UE, l'OTAN et les grands médias occidentaux, contre le chef du Kremlin.

Le blog de Jean-Luc Melenchon sur l'assassinat de l'opposant russe Nemtsov (lire ici )se veut une dénonciation de la « sadamisation » de Vladimir Poutine, vaste entreprise de propagande ourdie par les Etats-Unis, relayée par l'UE, l'OTAN et les grands médias occidentaux, contre le chef du Kremlin.

Tout le texte est en fait un modèle de propagande, propoutinienne cette fois, qui devrait être utilisé comme exemple à étudier dans les écoles.

Peu de mensonges éhontés, mais l'un de ces traits typiques du discours de propagande: l'oblitération volontaire des éléments contradictoires avec la version présentée, et la déformation, voire l'inversion des faits. L'ensemble est à désespérer, venant d'une personnalité politique progressiste, qui se targue de vouloir initier une révolution citoyenne. Et montre avant toute chose un éloge en creux du régime poutinien, qui fait froid dans le dos.

 

Copier-coller des éléments de langage du Kremlin

La thèse de Jean-Luc Mélenchon sur l'assassinat de Boris Nemtsov est la suivante : celui-ci était « un illustrissime inconnu avant son meurtre » (de lui-même s'entend, pas des Russes, ni des gens qui suivent un peu la Russie). Poutine n'avait donc aucun intérêt à le voir assassiné et il en est dès lors la principale victime collatérale. Cet assassinat a pour principal effet de ternir son image à l'international et de nourrir la propagande à son encontre.

Ce faisant, Jean-Luc Mélenchon reprend presque mot pour mot l'argumentaire du Kremlin : ainsi, M. Peskov, porte-parole de la présidence, le lendemain du meurtre : « Boris Nemtsov ne représentait aucune menace pour Vladimir Poutine. Si nous comparons avec les niveaux de popularité de Poutine et du gouvernement, celui de Boris Nemtsov dépassait à peine celui d’un citoyen moyen ».

Un autre porte-parole, Vladimir Markine, émet l'hypothèse d'« une provocation » destinée « à déstabiliser la Russie ». Selon les médias proches du Kremlin,Boris Nemtsov serait une « victime sacrificielle » des « ennemis de la Russie », pour déstabiliser Vladimir Poutine.

Les ennemis de la Russie, voici un autre élément de langage copié-collé par Mélenchon : « Boris Nemtsov … était caricaturalement acquis aux ennemis de la Russie »... Plus loin, Mélenchon ose même qu'être anti-Poutine, c'est être l'ennemi des Russes. Quel mépris pour tous les manifestants russes, qui, par centaines de milliers, ont défilé pour dénoncer la fraude électorale de son élection en 2011/2012! Quel mépris pour les gens, en France et ailleurs, profondément amis de la Russie, et qui désespèrent de voir ce pays sous la coupe d'un autocrate et de sa caste dirigeante !

 

L'opposition russe : des voyous, des traîtres, racistes, et antisémites

Selon Monsieur Mélenchon, Nemtsov est un « voyou politique ordinaire de la période la plus sombre du toujours titubant Boris Eltsine ». Il a participé aux privatisations sous Eltsine, c'est donc un salaud vendu. Rien, pas un mot, sur les enquêtes que le même Nemtsov a publiées sur la corruption au plus haut niveau entretenue par Poutine et les nouveaux oligarques à sa botte ! Pas une allusion au rapport que ce dernier disait vouloir prochainement publier sur la présence militaire russe en Ukraine au côté des séparatistes. Ce secret de polichinelle que Poutine s'acharne à démentir.

Quid du reste de l'opposition selon Monsieur Mélenchon? Seulement Alexei Navalny est mentionné, pour être aussitôt taxé de« raciste antisémite ». C'est tout ? - Oui, oui, c'est tout. Un « antisémite » (fois deux). Pas un mot sur le fait qu'il soit d'abord connu des Russes pour son travail de dénonciation documentée de la corruption du pouvoir en place? - Non. Pas un mot sur les affaires montées de toute pièce à son encontre pour le mettre hors d'état de nuire ? - Non, non.

Quant à la manifestation du 1er mars à l'appel notamment de ces deux opposants : « elle se préparait depuis des semaines sur les thèmes racistes habituels de ces personnages nauséabonds ».Ah bon ? Ceux qui suivaient l'organisation de la manifestation avaient plutôt cru qu'il s'agissait de dénoncer la crise économique qui frappe la Russie.

Mélenchon se croit finaud quand il poursuit :« La manifestation a eu lieu et a été traitée moins durement que la manifestation à Sivens le jour ou Remi Fraisse s’y trouvait. » Rémi Fraisse doit se retourner dans sa tombe que son nom puisse être ainsi récupéré.

La manifestation du 1er mars a bien eu lieu, transformée en marche d'hommage à Nemtsov, assassiné deux jours plus tôt. Pour l'anecdote, aucun des deux organisateurs honnis par Mélenchon n'a pu y participer : l'un a été assassiné, l'autre, emprisonné opportunément 15 jours avant pour distribution illégale de tracts.

Mélenchon insinue ainsi qu'en Russie, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la « dictamolle libérale », le droit de manifester est mieux respecté qu'en France. Il est surtout aisé de comprendre que Poutine n'allait pas faire réprimer une marche funèbre sous les yeux du monde entier.

Petit rappel au camarade qui démontre ainsi une ignorance crasse ou une malhonnêteté intellectuelle à toute épreuve : depuis une loi de juin 2012, presque tous les rassemblements d'opposition en Russie sont interdits ou délocalisés dans des endroits peu fréquentés. Un peu comme si on refusait en France le traditionnel parcours République-Bastille pour proposer comme alternative Porte de Champerret- Porte de la Muette. Rappelons aussi à notre camarade que depuis mai 2012, de nombreux manifestants totalement pacifiques croupissent encore en prison pour avoir osé s'opposer à Poutine. Parmi eux, Sergei Oudaltsov, le leader du Front de gauche en Russie, est en camp de travail pour un peu plus de 4 ans encore : oui, oui Mélenchon, ton équivalent en Russie est embastillé, mais tu ne sembles pas en faire grand cas. Rappelons lui que des milliers de personnes ont été arrêtées, juste pour avoir manifesté ; que deux d'entre eux risquent une lourde peine pour avoir commis le crime innommable de porter un panneau avec l'inscription « Je suis Charlie ».

Mais, de cela, rien, encore une fois pas un mot. Un silence, assourdissant.

 

L'Ukraine : des néonazis ultra anti-russes

C'est sur l'Ukraine que Mélenchon, dans un délire directement inspiré des chaines d'Etat russes contrôlées par le Kremlin, poursuit sa réécriture de l'histoire. Sa théorie est simple.

Le gouvernement ukrainien,« ultra anti-russe », « composé de néonazis ultranationalistes », discrimine et commet des crimes de masse contre les minorités russophones, en Crimée avant, et maintenant dans l'est du pays. Les Etats-Unis soutiennent ce gouvernement, par l'envoi récent d'instructeurs militaires.

Face aux visées impérialistes belliqueuses bien connues de l'Ukraine, la Russie n'a d'autre choix que de se défendre. « Tout repose donc à présent sur le sang froid de Vladimir Poutine et des dirigeants russes ». Car « si l’armée russe entrait en Ukraine à la suite des provocateurs nord-américains, les forces qui tenteraient de s’y opposer seraient balayées en moins d’une semaine, parachutistes américains ou pas ».

Pour Mélenchon, l'Ukraine est donc l'agresseur, la Russie, la victime ! Jamais la Russie n'a eu de politique agressive à l'encontre de l'Ukraine ! Les éléments démontrant l'implication militaire russe directe aux côtés des séparatistes ne sont donc qu'une preuve grossière de plus de la propagande de l'Otan ! Que des rapports d'organisations indépendantes comme Amnesty International, ou les témoignages recueillis par l'association russe des mères de soldats, aillent dans le même sens, montre une seule chose : tous des vendus !

Mais ce que préconise Mélenchon est stupéfiant : « Pas de guerre ! La patience, l’écroulement de l’économie ukrainienne, la désagrégation de ce pays qui a tant de mal à en être un, tout vient à point a qui sait attendre ». Oui, Mélenchon, ce grand ami des peuples opprimés, prône ni plus ni moins la désagrégation de l'Ukraine.

Quant à la Crimée, un territoire majoritairement russophone, rattaché par un accident de l'histoire à l'Ukraine, il est donc légitime que celle-ci soit revenue dans le giron russe. « La Crimée est russe depuis toujours, comme l’Alsace et la Lorraine sont françaises, comme l’ont prouvé les millions de morts français tués pour la libérer de l’occupation allemande ».

Cette justification de la première guerre mondiale relève plus d'un Clémenceau ou d'un Maurras que d'un Jaurès, mais passons, Mélenchon le russo-cocardier n'est plus à une aberration près !

Pour Mélenchon, en matière de légitimité internationale, l'annexion au terme d'un simulacre de référendum organisé par l'occupant russe semble suffire. Nul doute qu'Adolf Hitler aurait trouvé en Mélenchon un soutien zélé lorsqu'il annexait les territoires où vivaient des minorités allemandes soit-disant opprimées qu'il s'agissait pareillement de protéger ! Lui aussi se battait contre l'hydre impérialiste américano-britanico-française !

 

Quel est ce régime ainsi défendu par Jean-Luc Mélenchon avec tant de hargne?

A la lecture de ce texte, on se demande comment Mélenchon, et avec lui malheureusement, un certain nombre de progressistes, peut se fourvoyer à ce point.

Comment peut-il en arriver à défendre un gouvernement russe aussi éloigné idéologiquement de ce qu'il est censé défendre, même au nom de la critique de l'impérialisme américain et du capitalisme financiarisé  ?

Car quand on parle du régime poutinien, de quoi parle-t-on ?

D'un régime qui, depuis son retour au pouvoir en 2012, supprime un à un tous les espaces d'expression critique: les associations indépendantes, qualifiées d'agents étrangers, sont menacées de dissolution ; les manifestations d'opposition mènent tout droit à la case prison ; les médias indépendants sont démantelés ou mis en coupe réglée. La justice est aux ordres. On peut aujourd'hui être condamné à de la prison ferme si l'on dénonce publiquement l'annexion de la Crimée.

D'un régime s'appuyant sur les forces réactionnaires de l'Eglise orthodoxe et des milieux ultranationalistes pour asseoir son pouvoir ; où le blasphème est désormais interdit de cité ; où toute manifestation publique d'homosexualité est pénalement répréhensible ; où un climat de haine est soigneusement entretenu contre toute personne différente ; où des pogroms anti-immigrés sont tolérés par les autorités ;

D'un régime créant et désignant des ennemis intérieurs et extérieurs ; où les opposants sont assassinés, avec l'assurance de l'impunité pour leurs auteurs.

D'un régime qui a encouragé l'émergence d'une nouvelle génération d'oligarques kleptocrates corrompus et imposé à l'oligarchie eltsinienne de lui prêter allégeance.

Monsieur Mélenchon, voici donc le chevalier blanc de votre anti-impérialisme. Un anti-impérialisme de rodomontades, d'oeillères et de façade : voici l'homme et le régime que vous défendez avec tant de zèle. On aurait espéré que seule une Marine Le Pen, dont la proximité idéologique avec le régime poutinien est évidente, soit la seule se mettre au diapason des éléments de langage de ce régime, malheureusement non. Cela vous fait un point commun avec elle, ne vous déplaise.

Votre texte témoigne d'un profond mépris pour les gens ordinaires qui se battent au quotidien en Russie pour des valeurs que je croyais aussi être les vôtres. Ecoeurant.

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Attention: J'ai créé ce blog pour partager mes opinions personnelles; elles ne représentent en aucun cas l'opinion d'Amnesty International ou de toute autre association avec laquelle je peux être en lien.

 (Nicolas Krameyer est responsable du programme "personnes en danger" à Amnesty international et spécialiste de la question des prisonniers d'opinion- ndlr)

Pour un autre point de vue très éclairant, lire le parti pris de Fabrice Arfi et Antoine Perraud

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