Nicolas Lebourg
Chercheur en sciences humaines et sociales
Pigiste Mediapart

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Billet de blog 20 mai 2022

Le père d’Elisabeth Borne et les camps de concentration français

Diverses agitations se sont faites autour de la biographie du père de la Première ministre, et de son internement. Ce billet vise à préciser son passage dans les camps de concentration français en 1941-1942.

Nicolas Lebourg
Chercheur en sciences humaines et sociales
Pigiste Mediapart

Faut-il s’intéresser aux familles des personnalités politiques ou considérer que cela relève de leur seule vie intime ? Nos contemporains semblent avoir fait leur choix : la page wikipédia d’Elisabeth Borne a été modifiée 550 fois dans les 48 heures suivant sa nomination à Matignon, entraînant un blocage de ses modifications. L’objet de cette passion ? Les origines de son père : belge, mais originaire d’Europe de l’Est, né Bornstein, juif et résistant. Le site d’Alain Soral et bien d’autres se sont passionnés pour ses éléments. Il s’avère qu’un passage de la biographie de Joseph Borne peut particulièrement mériter notre attention : son internement dans les camps de concentration français.

Les sources ouvertes

Ce dernier ne figure pas dans cette fameuse fiche wikipédia, qui pourtant précise qu’il fut « résistant, rescapé des camps de concentration nazis d'Auschwitz et de Buchenwald ». Au site Cultea, dans un article qui paraît avoir servi de source à divers articles de presse sur la biographie familiale d’Elisabeth Borne, Jean-Paul Boré, vice-président des Amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation du Gard, explique que la famille Bornstein a fui la Belgique en 1939 pour Toulouse, Montauban puis Nîmes. Joseph et Isaac, son frère, y ont rejoint un réseau de Résistance, ont été arrêtés et envoyés au camp de Rivesaltes (près de Perpignan) en août 1942. Leur père aurait ensuite corrompu un gardien qui les aurait laissé s’évader.

Sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel on trouve un long entretien avec Isaac Borne qui revient sur cet internement au camp de Rivesaltes et qui a pu servir de base aux déclarations susdites.

Arrêtés par la police française, lui et Joseph sont versés au camp de Rivesaltes en août 1942, explique-t-il, précisant que leur père a écrit au maréchal Pétain. Cela peut surprendre mais n'est pas un cas unique parmi les internés de ce camp, ayant l'espoir que le chef de l’Etat français intercède en leur faveur. Néanmoins Isaac Borne décrit Rivesaltes en ces mots "c'est un camp qui était construit sur la plage, c'était un camp construit par les réfugiés espagnols". Il y a là une confusion puisque le camp de Rivesaltes était situé en pleine plaine du Roussillon, et qu'il n'est pas un de ces "camps de la plage" édifiés sur le littoral à quelques kilomètres de là pour contenir la "Retirada", le flux de républicains ayant fui l'Espagne franquiste en février 1939.

Les fiches d'internement des Bornstein

Il s'agit d'une simple erreur mémorielle : calmons les ardeurs des complotistes. Pour retrouver le fil des faits, il faut revenir aux archives. Il s'avère qu'il y a quelques années l'auteur de ces lignes et Abderahmen Moumen furent engagés dans un cadre postdoctoral pour faire l'histoire encore quasi-totalement inconnue de ce camp (voir ici pour l’histoire du lieu et pour sa mémoire, il y avait eu avant cet ouvrage pionnier mais consacré aux seules années 1941-1942 quand le camp fut actif plusieurs décennies). Conservée aux archives départementales des Pyrénées Orientales, on trouve la fiche d’internement de Joseph Bornstein :

Il est arrivé le 7 juillet 1941, et non en août 1942, s’est évadé dès le 21. En outre, la mention « camp 8 » ne fait pas référence au camp de Rivesaltes, mais à celui d’Argelès-sur-Mer, camp essentiel de la Retirada dont l’historien et désormais chargé de mission de son mémorial Grégory Tuban évalue à 170 000 le nombre de personnes qui y ont été internées.

Un autre fiche concerne Isaac, avec les mêmes dates et le même lieu ; Au contraire de l’article de Cultea qui écrit que Léon, le frère aîné, serait resté à Toulouse, on le trouve bien dans le fichier, arrivé et évadé aux mêmes dates, à Argelès. Tous sont notés comme apatrides.

Cette divergence entre archives et témoignage est tout à fait normale et classique. Il n’y a pas là une contradiction, mais une succession qui permet de comprendre la toile des camps.

Les camps du Roussillon

Ce sont plus de 450 000 républicains qui traversent les Pyrénées en février 1939. Les autorités françaises ont d'abord tenté d'empêcher leur entrée, puis ont choisi d'organiser des camps de concentration afin entre autres d'empêcher la contagion communiste et anarchiste.

Il s'avère qu'en octobre 1940, les camps d'Argelès et de Saint-Cyprien sont ravagés par « l’aïguat », un phénomène pluvieux extraordinaire. 87000 personnes étaient alors internées à Argelès-sur-Mer, Daté du 31 octobre, le rapport du préfet quant à ces faits décrit la destruction du camp d’Argelès, et la difficulté matérielle, humaine et financière qu’il y aura à le reconstruire, sans que pour autant il puisse être écarté qu’une nouvelle crue vienne le détruire. Or, il s’avère, note-t-il, que le département dispose du camp militaire de Rivesaltes, qui, selon lui, pourrait servir de nouveau centre névralgiques pour les internés. Le 10 décembre, la Défense met à disposition 600 hectares au sud du camp militaire, afin de regrouper les individus expulsés d’Allemagne. La partie militaire fonctionne ensuite parallèlement aux camps civils.

Le premier janvier 1941 voit l’installation d’un groupe de 56 réfugiés espagnols devant exécuter les travaux d’aménagement. Pour organiser la vie du camp, l’administration de Rivesaltes réutilise le règlement du camp d’Argelès-sur-Mer. Le nouveau camp permet ainsi un rééquilibrage de la carte départementale des camps : en avril 1941, Argelès compte 6 248 hébergés dont 3 617 hommes tandis que Rivesaltes en dispose de 7 702 dont 2 295 hommes. Argelès se vide ainsi au profit des nouvelles installations: quand la fratrie Bronstein y est versée en juillet 1941 il n'y reste que 200 juifs et 700 Espagnols, mutilés de la guerre d'Espagne.

L'internement à Rivesaltes un an plus tard est cohérent : Isaac Borne précise qu'ils sont internés avec les juifs étrangers. Or, les divers témoignages concernant la famille précise qu'ils ont été arrêtés à Nîmes le 21 août 1942, emprisonnés sur place puis envoyés à Rivesaltes. Il s'avère que le 26 août 1942 à cinq heures du matin commencent les opérations de ramassage des juifs étrangers de la zone sud et leur regroupement au "Centre inter-régional de Rassemblement des Israélites" de Rivesaltes. Rapidement renommé "Centre National de Rassemblement des Israélites", il concentre les juifs qui sont ensuite transférés à Drancy d'où ils partiront pour Auschwitz.

La famille est donc prise dans ce processus. La question d'une évasion d'Argelès en 1941 et de Rivesaltes en 1942 n'est pas incongrue.

Les évasions

Une note de la Direction de la Police du Territoire et des Étrangers quant aux évasions et arrestations d’octobre 1940 à octobre 1941 des individus internés précise que seuls 635 des 4 835 personnes en fuite ont pu être arrêtées. En avril 1941, un rapport du ministère de l’Intérieur décrit les gardiens des camps du Roussillon comme « assez peu payés, mal logés, sans uniforme, ils sont partout instables et le plus souvent sans autorité » et demande que cesse tout de suite la pratique qui consiste à faire participer des internés à la garde... Le gardiennage rivesaltais connaît des problèmes de discipline durant tout 1941-1942. De nombreux gardiens sont révoqués ou réprimés pour divers motifs : absentéisme, vols de nourriture destinée aux internés, brutalités, alcoolisme forcené, violences sexuelles, échanges de nourriture contre un service sexuel, et, souvent, corruption pour permettre une évasion, etc.

Ces évasions sont particulièrement le fait des Gitans internés dans le camp mais des affaires de corruption de gardiens pour permettre des évasions arrivent même après la chute du régime de Vichy, lorsque dorénavant le camp de Rivesaltes contient des anciens collaborateurs.

Faisant le bilan des opérations de transferts vers Drancy, le secrétaire général de la préfecture note dans son rapport : « Nous pûmes constater beaucoup de résignation, et même de dignité. Peu de tentatives de suicide ou d’évasion ont été portées à notre connaissance. (...) Mais l’opinion publique, même chez les partisans les plus convaincus de la collaboration, s’est émue et son émotion est loin d’être calmée ». Il y a en fait un nombre certain d'évasions lors des opérations - des listes de ces évadés existent aux archives départementales des Pyrénées Orientales ; je les avais photographiées mais comme il se doit je ne sais plus présentement où est le disque dur où elles sont stockées (oui, l’historien est parfois victime de ses petites avanies techniques).

Quelle mémoire ?

L’histoire ne sert pas qu’à établir des faits passés. Elle est souvent utilisée dans le présent pour assurer la légitimation de présupposés. A défaut d’aller visiter des sites internet antisémites, il suffit de faire un petit tour sur twitter pour constater que la judéité de la famille Bornstein, le fait que le père de la première ministre fut ensuite dans l’industrie pharmaceutique, le changement de nom de la famille sont amalgamées pour en faire un signe antisémite – on ne mettra pas ici ces messages pour des raisons éthiques.

Ce que disent les biographies des Bornstein c’est bien tout le contraire de ce que pensent ces gens. L’extrême droite répète souvent qu’être français est un honneur, que « cela s’hérite ou se mérite », que cela « se gagne par le sang versé » - celui de ses aïeux, ce qui n’est pas le plus inconfortable, ou le sien. Victimes de l’Etat français et résistants, les Borne ont gagné à plus d’un titre le droit d’être français. Que la fille de l’un d’eux soit Première ministre dorénavant témoigne que ce pays a ses qualités. Pour Céline Sala-Pons, historienne et directrice du mémorial de Rivesaltes avec qui je devisais de ce parcours, « le sort de Joseph Borne met en lumière le sort réservé aux populations juives, même en zone libre. Il est crucial de n'avoir de cesse de braquer un projecteur puissant pour éclairer le passé afin d'accompagner les publics aux prises avec un présent si problématique où la mémoire est retravaillée quotidiennement et l'histoire revisitée ».

C’est effectivement cette démarche qui importe face aux agitations. On serait ravi de voir la Première ministre visiter officiellement les sites d’Argelès et de Rivesaltes le 16 juillet, journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux Justes de France. Sa prise de fonctions a eu lieu en même temps qu’un attentat terroriste raciste avait lieu de l’autre côté de l’Atlantique. Le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme, l’islamophobie sont des dynamiques moins qu’éteintes qui méritent une politique publique. Elle pourrait venir dans ces lieux dire que le combat continue, ce qu’elle entend faire en la matière, et que, bonne nouvelle, cette lutte peut être victorieuse.

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