À tous ceux qui sont dans le cinéma, l'indépendance et les difficultés

Les Fiches du Cinéma, vous ne connaissez peut-être pas, mais nous sommes la plus ancienne revue de cinéma de France. Et nous sommes en train de disparaître. En version papier tout du moins. Au moment de nous lancer dans l'aventure du numérique, nous adressons un message à tous ceux qui désirent un cinéma libre et indépendant, et la critique qui va avec. Libre, indépendante et vivante donc.

Le 2 janvier 2019, Les Fiches du Cinéma, plus ancienne revue de cinéma de France (84 ans au compteur) ont cessé de paraître sur format papier. Bien que l’aventure se poursuive sur Internet, le travail que nous effectuons depuis 1934, est aujourd’hui dangereusement menacé. C’est notre histoire, mais elle est prise dans un mouvement global qui tend à asphyxier systématiquement tout ce qui a à voir avec la culture, l’art, la pensée, le sensible, bref tout ce qui n’est pas directement et immédiatement l’argent. Les Fiches du Cinéma sont au bord de la disparition : on peut s’en accommoder, comme on s’accommode de la disparition d’une variété d’oiseaux pas très connue. Mais alors c’est aussi accepter ce dont cette disparition constitue le symptôme : la destruction progressive de tout un écosystème intellectuel et culturel.

 

“Entendre le message caché”

Il y a, par exemple, des films dont nous sommes pratiquement les seuls à parler, auxquels nous sommes les seuls à accorder un véritable espace (une page). On peut se dire que ça n’est pas grave si ça n’existe plus. Mais il faut alors entendre le message caché : que ces films-là peuvent bien disparaître avec nous. Et que c’est même la suite logique du programme. On n’aide pas ces films à cet endroit-là de la chaîne, on ne les aidera pas plus loin. Ils tomberont à leur tour. Et, puisque personne ne les coupe directement, on pourra s’imaginer que les têtes tombent comme des fruits mûrs. On pourra se dire que c’est la nature, que c’est la saison, en faisant semblant d’ignorer que les têtes ne sont pas des fruits, que le système n’est pas la nature et que son durcissement n’est pas un mouvement aussi inéluctable que celui des saisons.

 

“Rien n'est jamais vraiment grave”

Depuis quinze ans nous allons régulièrement faire des interviews pour savoir comment ça se passe, comment notre monde, le monde du cinéma, évolue. Et partout c’est sombre. Chez les critiques ça va pas. Chez les cinéastes ça va pas. Chez les exploitants, les distributeurs, les producteurs, les attachés de presse, partout ça va pas. En tout cas chez les indépendants ça va pas. On rencontre des jeunes cinéastes qui essaient de faire entrer leurs films dans la réalité. Mais ça ne passe pas. Sans arrêt les possibles vont taper dans le mur de l’impossible. Et pourtant on dirait que rien n’est jamais réellement alarmant. Tel film ne se fait pas, faute de financement : on ne sait pas vraiment ce qu’on a manqué. Une salle de quartier ferme : on ira ailleurs. Un journal disparaît : c’est le destin. Un autre n’est plus ce qu’il était : est-ce que c’était vraiment mieux avant ? C’est à coups de petits événements comme ceux-là, presque invisibles à l’œil nu, que le périmètre culturel se rétrécit ; ce qui fait que l’on peut continuer à se rassurer en pensant que rien n’est jamais vraiment grave. Pourtant, si tout à coup on avait une vision, claire et globale, de l’ensemble de ce qui pourrait se faire et ne se fait pas, de tout ce qui existait et n’existe plus, la réalité dont on se contente nous apparaîtrait soudainement insupportable.

 

“Le système ne frappe pas, il épuise”

Face à la crise qui arrivait, il y a eu, voici une dizaine d’années, une époque de tribunes, de coups de gueule. On avait l’impression qu’il en tombait tous les mois. Cinéastes, critiques, producteurs… Nous avons tous cru qu’il fallait interpeller le politique, solliciter l’intervention des pouvoirs publics. Mais c’était comme dans les thrillers, quand l’enquêteur appelle le flic pourri du commissariat pour lui dire : je pense qu’il y a un flic pourri au commissariat. C’était demander au système de nous protéger du système. Évidemment il ne s’est rien passé. Et puis on s’est lassé. Tout le monde a plus ou moins baissé les bras. Par épuisement. Car le système ne frappe pas, il épuise. Il n’interdit pas, il diffère. Il n’est pas autoritaire, juste inflexible.

Et c’est ainsi que l’on commence à faire des concessions. On s’adapte. Le cinéaste fait avec le diktat du pitch et du casting imposé par les financiers. Le journaliste fait avec les exigences des annonceurs. Les Fiches du Cinéma font avec l’absence de subventions et cessent de paraître. Et le public fait avec les films et les journaux qu’on lui propose. Il accepte de se satisfaire de cette malbouffe pour la tête (mauvais cinéma, mauvaise presse), qui leste son esprit de bourrelets graisseux et l’incite toujours plus à la paresse. Car lui aussi a été rétrogradé, privé d’une partie de son pouvoir et de sa valeur. En effet, dès lors qu’un journal est financé majoritairement par la publicité et non par les ventes, logiquement ce journal est fabriqué pour les annonceurs et plus pour les lecteurs. Dès lors que les films sont envisagés comme des “contenus” dont la rentabilité se fera davantage par les ventes que par les entrées en salle, logiquement il devient plus important de les produire vite que de les produire bien. Alors, la satisfaction du spectateur devient une question secondaire.

 

“Investir la marge”

Suite logique de l’histoire, le spectateur déconsidéré, peu à peu s’intéresse moins à tout ça. Et à mesure que les gens se mettent à aimer moins les films, il se met à y avoir des raisons objectives de moins aimer le cinéma. Car les films se fanent quand ils ne se sentent pas désirés. Ils se laissent aller. Dans les années 1960, dans les années 1970, le cinéma éclatait de beauté parce qu’il se sentait regardé. Les yeux de la société étaient sur lui. Le courant électrique du désir passait. Il y avait un cercle vertueux qui faisait que plus le cinéma était aimé plus les films étaient bons, et mieux les critiques savaient en parler. Aujourd’hui, ça ne circule plus. Le cercle vertueux s’est mis à tourner à l’envers. Et on ne sait plus par où commencer pour faire repartir le mouvement dans l’autre sens.

Dans la création comme dans la presse, si on veut faire exister ce dont le système ne veut pas, il faut oublier le centre et occuper la marge : l’investir, la construire, l’organiser et d’abord la peupler. Et pour cela il faut faire nombre. Professionnels ou spectateurs, tous ceux qui s’intéressent encore à “ça” - c’est-à-dire le cinéma, l’écriture, la pensée, les émotions, le beau, le non-advenu, le non-utile, le non-marchandable… - nous avons tout intérêt à lever un peu la tête et à nous faire signe les uns aux autres pour voir combien nous sommes. Nous avons tout intérêt à nous agglutiner, à faire masse. Plutôt que d’essayer d’attirer l’attention de ceux qui regardent ailleurs, voyons déjà si nous ne sommes pas assez nombreux pour faire groupe, pour faire bloc. Ne laissons pas la mathématique des autres nous soustraire et nous diviser. Changeons le mode de calcul. Additionnons nos forces, multiplions les possibles. Apprenons à compter.

Pour Les Fiches du Cinéma
Nicolas Marcadé, 
Rédacteur en chef
www.fichesducinema.com

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