La dépense et la défiance publique(s)

Cela était déjà monnaie courante sur les réseaux sociaux, puis des fois directement dans les boites e-mails. Tant de messages relayés, remplis de révélations incroyables, de chiffres choquants ou de vérités cachées. Revenons sur une de ces « chaines » de transmission que l’on peut d’autant mieux qualifier de virales en ce moment.

Une proche m’a récemment relayé un de ces messages dont la quantité de barres verticales trahissait le très long parcours et cheminement. Celui-ci avait toute la substance adéquate pour vous ulcérer, aussi la personne qui me l’avait fait parvenir, elle-même l’ayant reçue de la part d’une de ses amies, s’interrogeait sur la véracité de certains chiffres. Ayant finalement un peu de temps devant moi en cette période si particulière, je partais en enquête sur les réseaux à propos d’un sujet bien délicat, celui de la rémunération de nos plus hauts élus, et parfois non-élus mais néanmoins élites, puis la question sous-jacente de la dépense publique. A cela s’ajoutait la comparaison avec le modèle germanique, généralement pierre de touche en matière de rigueur, de maîtrise des coûts et de transparence de ses dirigeants.

J’ai pu me rendre compte assez vite que le contenu de cet e-mail tournait, quasi à l’identique, sur des forums du net depuis au moins 4 ans, donc avant l'arrivée au pouvoir du gouvernement d’Emmanuel Macron qui était désormais visé. Ceci apparaissait déjà un peu douteux. Autre alerte, comme souvent le contenu n’est pas sourcé, aucun lien ni références, donc très difficile de vérifier sans prendre un peu de recul. Ainsi, bien que l’intention initiale puisse sembler louable, nous transférons tout, aussitôt, alors qu’il conviendrait d’être critique, voire suspicieux, par rapport à un message de ce genre.

Du temps, ça tombait bien, j’en avais encore devant moi. J’ai donc farfouillé un peu plus loin et j’ai pu voir que certains chiffres, notamment outre-Rhin, étaient visiblement faux, comme par exemple le nombre de ministres et leur rémunération. On notera d’ailleurs au passage qu’il ne s’agit pas forcément, en France, des revenus ni avantages les plus élevés au sein de l’Europe, surtout qu’il y a par ailleurs de fortes disparités en termes de moyens matériels (logement ou véhicule de fonction) mis à disposition des membres des différents gouvernements. D’autant que certains pays, comme l’Italie, sont bien peu enclins à communiquer sur le sujet… D’autres semblent en revanche plutôt justes, comme le budget de l’Elysée annoncé actuellement à 110,5 millions d’Euros. Mais là où ça devient plus délicat, c’est que la comparaison faite ensuite avec la chancellerie allemande est sans doute partielle et partiale. De plus, cela fonctionne de façon très différente car il s’agit d’une fédération, le pouvoir et budgets publics sont davantage décentralisés par rapport à la France.

Reste que je réalise que la vérification minutieuse des données n’était peut-être finalement pas si primordiale ici, même si cela reste important vis-à-vis du souhait de disposer d’informations fiables. En effet, ceci semble illustrer un phénomène fortement amplifié en ce moment. Il s’agirait avant tout d’une défiance croissante, d’une intense perte de confiance dans les institutions de la république. Et actuellement, cela tient en grande partie du manque de transparence de l’Etat dans sa gestion de crise (scandales, contradictions, voire mensonges autour des masques, des tests, etc.) ainsi que l’infantilisation des populations que l’on vit encore plus fortement à cet instant. Et c’est sans doute cela que l’on peut reprocher à l’exécutif en premier lieu, par rapport à d’autres démocraties, même si on peut voir dans un article, précédemment publié dans les Echos, que la défiance nationale s’étend également jusqu’à l’Europe. Du moins, elle s’aggrave encore plus dorénavant. Les français demandent un État fort, protecteur et juste, et l’exécutif, comme le pouvoir législatif, répondent à côté de ces attentes avec davantage de contraintes, voire de répression, toujours plus de contrôles à tous niveaux, ils sont empêtrés dans un étatisme ultra-normé et complexe pour tous depuis longtemps.

Aussi le contenu de l’e-mail (ou du même post relayé il y a quelques années déjà sur divers forums) pose avant tout la question de la bonne gestion de la dépense publique. La France est le pays le plus taxé de la zone Euro (prélèvements obligatoires d’environ 46 % du PIB contre 40 % en moyenne en Europe en 2018), et sans doute le plus centralisé, mais il constitue aussi le pays dans lequel on a le plus fort taux de dépenses publiques avec près de 56,5 % du PIB sur la même période. On notera au passage que nous évoluons dans un déficit structurel, les recettes ne couvrant pas la totalité des dépenses, et cela depuis les années 70.

Parmi ces dépenses, la majeure partie (environ la moitié ces dernières années) correspond aux prestations sociales, celles-ci sont conséquentes mais inhérentes à notre forte mutualisation et solidarité nationale, une de nos spécificités auxquelles nous tenons tous. Ensuite vient l’emploi public, assez souvent décrié, à commencer par les dirigeants de la nation, bien que celui représente en fait seulement 10 % de l’ensemble des dépenses de l’Etat et des collectivités. Il est de plus stable depuis près de 15 ans, voire décroît dans la fonction publique d’Etat (FPE), comme illustré ci-dessous :

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L’augmentation de cette masse salariale est surtout liée à l’accroissement des effectifs de la fonction publique territoriale (FPT) depuis plus de 15 ans, notamment du fait de la croissance des communautés de communes, puis la création plus récente des métropoles. A ce niveau, on pourrait s’interroger sur la pertinence de créer sans cesse de nouvelles structures, de nouvelles administrations ? Puis d’engager à l’inverse des coûts considérables dans une fusion des régions, sans que cela n’en réduise réellement le fonctionnement ni la complexité, à titre d’exemple.

Puis viennent tout un tas d’autres dépenses qui représentent chacune quelques pour-cents (défense nationale, aides aux entreprises, dont le discutable CICE qui s’est arrêté en 2019, intérêts de la dette, versements des fonds structurels communautaires européens,...), mais bien un bon tiers des finances publiques en cumulé. Aussi une fois que les dépenses de « fonctionnement récurrent » précédemment citées (aides sociales aux particuliers, ménages et entreprises, retraites, salaires emploi public, etc.) sont honorées, et bien il demeure assez peu, ou du moins l’Etat limite les dépenses à ce niveau, pour les infrastructures et l’investissement (par exemple la construction d’une école, la rénovation d’un hôpital public, d’un campus universitaire… mais aussi la fameuse transition écologique qui n’a toujours pas eu lieu). Ceci représente en fait seulement 6 % de la dépense publique, ce qui expliquerait, en grande partie, la dégradation progressive du service rendu alors que les prélèvements augmentent continuellement (et qu’ils sont de plus en plus inéquitables avec la suppression de l’ISF ou encore l’instauration envisagée de la taxe carbone, finalement abandonnée en raison des gilets jaunes). D’autre part, la compression des dépenses d’investissement reviendrait à hypothéquer notre avenir, et ceci se ressent ne serait-ce qu’intuitivement, puisque nous laissons cette charge, inclue dans la dette souveraine, peser sur les générations futures. Le décalage se trouve essentiellement là, il est structurel mais pas inévitable, il s’agirait ainsi d’une réforme fiscale profonde et sur le long terme... La question de la fiscalité demeure donc complexe en France et souffre d’une forte opacité qui produit forcément de la grogne sociale à chaque fois que l’on aborde la question des impôts. Or, avec la crise économique puis sociale qui débutent seulement, on sait d’ores et déjà que les recettes vont décroître, puisque les fruits de la taxation du transport et de la consommation se sont effondrés subitement. Aussi ils ne repousseront que très lentement, avec des craintes sanitaires mais aussi possiblement une perception différente de ce que devrait être la croissance. De nombreuses PME et TPE risquent de fortement souffrir, voire de disparaître, malgré les aides d'urgence de l’Etat, malgré les taux d’intérêt historiquement bas des prêts bancaires, eux-mêmes alimentés par les planches à billet des banques centrales. Et de façon plus globale, on peut s’attendre à ce que le chômage, autrement que partiel, augmente fortement lors des trimestres à venir. Cela va peser sur les dépenses publiques mais aussi sur les recettes, du moins celles issues des prélèvements des revenus des salariés ainsi que la production et les services fournis par les entreprises. A ce stade, il est bien difficile de deviner qui contribuera le plus à la compensation du déficit, et plus globalement de la maîtrise de la dette publique qui pesait déjà lourdement sur les économies des nations européennes depuis la crise financière des "subprimes". Car il ne faut pas l’oublier, dès 2018, les gouvernements étaient conscients que nous entrions déjà en récession au sein de la zone Euro malgré les mesures de "quantitative easing" menées par la BCE depuis 10 ans. La crise du COVID-19, puis les mesures de confinement décidées dans l’urgence, et ce de manière massive, n’ont fait qu’accélérer et amplifier un phénomène déjà enclenché.

Alors diverses pistes sont envisageables quant aux recettes à trouver par la suite. Remettre en place l’ISF ? Le geste serait hautement symbolique, tout comme la réduction des dépenses de l’Elysée, point de départ de cet article, mais assurément insuffisant. Taxer davantage le capital ? Sans doute cela se fera, mais portera probablement davantage sur les épargnes à risque des particuliers (assurances vie) ou encore les retraites en partie capitalisées (fonds de pension), chose à laquelle nous préparait ironiquement le gouvernent avec les réformes tant controversées de l’hiver dernier, que sur les dividendes versés aux spéculateurs ou encore transitant par des comptes "offshores" échappant à toutes solidarités. Une estimation annuelle de 1000 milliards d'Euros se soustrait ainsi aux ressources collectives, à l’échelle de l'Europe. Ce chiffre est d'autant plus choquant, lorsque l'on découvre la peine qu'a éprouvé l'ensemble des nations de la zone Euro afin de se coordonner, lors du début de l'épidémie de coronavirus sur le vieux continent, pour dégager un montant de "seulement" 750 milliards d'Euros ! A ce titre, une harmonisation des règles en matière de fiscalités européennes mériterait d’être sérieusement rediscutée entre les états membres. Enfin, taxer la productivité des entreprises et les revenus des salariés ? C’était jusqu’ici la solution la plus courante, mais il est peu envisageable que ça soit la seule approche retenue, surtout à deux ans d’un nouveau mandat présidentiel. Nul doute qu’il s’agira d’un mélange d’un peu tout cela, dans le but que ce soit mieux accepté par les populations, même s’il est évident que de telles solutions ne seront pas durables. Quant à la réduction des dépenses publiques, l’autre pendant de la maîtrise de la dette souveraine, il est probable que l’hôpital public bénéficiera peut-être enfin des moyens urgents réclamés bien avant la crise sanitaire, mais cela se fera vraisemblablement au détriment des autres postes budgétaires. Va-t-on donc prochainement sacrifier un peu plus l’éducation des générations futures ? La recherche et l‘innovation, pourtant créatrices des emplois de demain ? Ou bien la transition écologique, et plus particulièrement énergétique, ce qui nous mènerait à de prochaines crises environnementales et alimentaires tout aussi brutales, tout aussi « imprévisibles » que celle-ci ?

 

 

 

 

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