Mon Charlie

Des pièces de 10 balles.C'est la première chose qui me vient à l'esprit quand je pense à "Charlie Hebdo". Je suis un enfant de la deuxième génération de Charlie. En 1992, j'ai 16 ans. C'est l'âge où l'on découvre la politique, entre autre, et où l'on prend conscience de l'importance de l'humour, et même de la déconne.

Des pièces de 10 balles.
C'est la première chose qui me vient à l'esprit quand je pense à "Charlie Hebdo". Je suis un enfant de la deuxième génération de Charlie. En 1992, j'ai 16 ans. C'est l'âge où l'on découvre la politique, entre autre, et où l'on prend conscience de l'importance de l'humour, et même de la déconne.

Mon père lit le "Canard Enchaîné" depuis toujours. J'ai grandi en regardant les dessins du Canard. Et Cabu, bien sûr. "Récré A2" n'y est pas pour rien d'ailleurs. Il faut assumer les références de sa génération !
Alors quand je découvre Charlie, c'est le paradis. Les potaches deviennent mes compagnons, mais me permettent aussi de prendre conscience des réalités du monde.
A 16 ans, l'argent de poche est parfois juste pour s'acheter chaque semaine un journal. Heureusement que mon père revenait souvent, le mercredi, avec son Canard et avec mon Charlie ! Merci papa. Donc, des pièces de 10 balles. C'est la quête du Graal de la fin de mon adolescence. Oui, pour les plus jeunes, c'était le prix de Charlie à l'époque, 10 Francs.
Je me souviens que mon père m'a dit une fois : "Le Charlie de maintenant c'est plus de ta génération." A lui le Canard, à moi Charlie, même si je sais qu'il se délectait quand même en le feuilletant. Je le revois, sourire aux lèvres, lorsque je signais et j'envoyais à Charlie la pétition pour l'interdiction du Front National. Dommage, d'ailleurs, que cette pétition soit restée lettre morte. Mais ce n'est pas le jour de parler de ça.

En 2015, tout ce que je suis, tout ce que je pense et tout ce que je crois avoir compris du monde je le dois à deux choses : l'histoire (mon travail) et eux, les potaches, auquel j'ajoute Coluche et Desproges, indissociables de cette culture-là.
J'ai appris l'économie avec Oncle Bernard, et bien sûr la politique avec Cabu, Riss, Charb et toute la bande. Que ce soit dans le Canard ou dans Charlie, le rituel est (était) toujours le même. D'abord tourner toutes les pages pour lire les dessins de Cabu. Le reste vient après.
Dans le désordre et sans préférence, les chroniques de Renaud, de Philippe Val, Patrick Pelloux, et puis Maurice et Patapon, Charb n'aime pas les gens, Wolinski, Tardi... Sans oublier ses couvertures auxquelles nous avions échappées... Que c'est bon tout ça. Pardon pour tous les autres que j'oublie. Dans Charlie, j'aime tout ou presque. Et ce que j'aime moins, je le tairais ici.

J'avoue qu'avec le temps, en vieillissant, mes rapports avec Charlie se sont distendus et je le regrette amèrement aujourd'hui. Je le lisais moins. Pas parce que mes opinions avaient changé. Le temps qui court bien sûr. Pas le temps... Si j'avais su... Et puis l'âge venant, j'alternais aussi plus avec la fameux Canard. Toujours la même bande, vous me direz !

Hier 8 janvier, je me suis abonné à Charlie, pour la première fois. Je ne sais si le journal va paraître après le prochain numéro. Mais peu importe. Nous sommes dans une dimension nouvelle où il ne s'agit plus juste de lire des blagues toutes les semaines (même si l'on espère continuer de se poiler chaque mercredi). Nous défendons ici le fondement du pays dans lequel nous vivons. Enfin je crois.

Je n'aurais jamais cru être autant touché à ce point par un évènement de ce genre. Comme tout le monde, je suis meurtri, terrassé, les mots manqueront toujours pour décrire ça.

Je souhaite que ma fille de 5 mois grandisse dans un pays où elle pourra dire et entendre toutes les conneries qu'elle souhaite, des plus potaches aux plus fines. Alors, je m'abonne, tel un acte - modeste - de résistance. Que puis-je faire d'autre ?

Je ne suis personne, je ne peux rien faire d'autre.

Vous nous manquerez, les gars...

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