Interdiction de voter

Les règles de contrôle d'identité à géométrie variable du 2ème tour des municipales font planer une menace sur nos institutions. L'abstention n'est pas une fatalité. La manipulation du peuple est toujours dangereuse.

Dimanche 28 juin 2020. Deuxième tour des municipales.
J’ai voulu aller voter mais je n'ai pas pu. Les assesseurs obligent les votants à abaisser leur masque pour contrôler l'identité. J'ai refusé et on m'a interdit de voter. J'ai proposé de faire cette vérification à l'extérieur plutôt que dans un espace confiné ; je suis une personne vulnérable au regard du Covid. Cela m'a été refusé également.
En discutant avec quelqu'un qui avait voté au bureau numéro 11 (je vote à Gardanne, Bouches-du-Rhône), j'ai appris que cette règle n'était pas appliqué là-bas. Il est allé voter sans qu’on lui demande d’enlever son masque. Moi, je dépends du bureau numéro 9. Et dans le numéro 9, on fait appliquer la consigne : “abaisser le masque pour contrôler l’identité”.
En sortant en colère, je l’ai dit à ma voisine dans la file d’attente. Quatre autres personnes qui m’ont entendu, se sont mis en colère comme moi. Elles sont parties sans voter.
En rentrant chez moi, j’appelle la gendarmerie qui me confirme que le président du bureau de vote est dans son droit et que je ne peux pas porter plainte. Je consulte le protocole de vote dans la circulaire aux maires du 18 juin 2020. Et en effet, il est stipulé : “Le port du masque est obligatoire au sein du lieu de vote.” Mais juste en dessous dans un encadré : “L’obligation du port du masque ne fait pas obstacle à ce qu’il soit retiré sur demande d’un membre du bureau de vote pour la stricte nécessité du contrôle d’identité de l’électeur.”
Donc il faut EN MÊME TEMPS porter un masque et EN MÊME TEMPS le retirer quand on vous le demande. C’est très cohérent dans le monde du “en même temps”. Et la circulaire de préciser : “les membres du bureau de vote pourront demander aux électeurs de retirer brièvement leur masque pour contrôler leur identité, seulement si cela s’avère nécessaire.”
Depuis j’ai parlé à d’autres électeurs de mes connaissances et jusqu’à présent tous m’ont indiqué que dans leur bureau de vote, on ne leur avait pas demandé de retirer le masque. Mon petit sondage porte sur cinq bureaux de vote différents dans 3 villes différentes. À croire que je suis tombé dans le seul bureau qui fait du zèle !
Évidemment, je suis en colère, mais au-delà de ma colère, je trouve cela choquant. Comment dans un pays aux institutions démocratiques qui se targue d’être le pays des droits de l’homme, peut-il exister des règles arbitraires quant à la procédure électorale ?
Mais j’oubliais le “en même temps” qui justifie tout et son contraire. Et la logique dans tout ça, me direz-vous ? Ben y’en a plus. Non, y’en a plus. Elle s’est faite avaler par le gouffre des vérités simultanées.
Allez, je rabâche. Comme Coluche, “je m’énerve pas Madeleine, j’explique aux gens.” Juste pour faire plaisir.
Résumons, hier les masques étaient inutiles car nous ne savions pas nous en servir. Ils sont devenus obligatoires et on nous a expliqué qu’il ne fallait surtout pas les toucher, qu’il fallait se laver les mains après les avoir ôtés. Dans les commerces, c’est à la discrétion du magasin, parfois oui, parfois non. Dans les écoles primaires, c’est juste pour les enseignants. Les gamins vous éternuent dessus mais c’est pas grave. Et pour aller voter, c’est obligatoire mais il faut l’enlever quand on vous le demande…
Bref, notre démocratie est malade. Mettez lui un masque, bâillonnez la, mais attention contrôle : “VOS PAPIERS !”, enlevez lui son masque mais gardez le bâillon.
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Suite du feuilleton
La colère a du mal à descendre. J’appelle France Bleue Provence; interview. Je passe sur l’antenne à midi, indigné : “l’arbitraire dans les règles électorales est inacceptable en démocratie !” Mais je suis coupé au montage. Et au lieu de me laisser dire que dans le bureau de vote voisin, les gens votent maqués. La voix de la journaliste clos mon intervention par un sentencieux : “Sachez qu’il est tout à fait légal qu’on vous demande d’ôter le masque pour contrôler votre identité.” La presse diffuse l’information mais l’arrange à sa manière.
Je l’ai signalé à toutes mes connaissances qui sont inscrites sur des listes électorales. L’information circule.
Dans l’après-midi, un copain m’appelle : “tu sais, ça a fait beaucoup de remous tous tes messages. Je vais voter, il ne doit plus y avoir personne au bureau de vote. Tu veux pas réessayer ?”
Alors je tente le coup. Quand j’arrive au bureau de vote, il a déjà voté : “ils m’ont pas demandé d’enlever le masque.”

Bon je tente le coup, “Monsieur, il faut passer par l’isoloir !
- Mais, j’ai pas envie de rentrer dans un putain d'isoloir plein de miasmes ! Mon bulletin est déjà prêt et plié dans ma poche.”
Et… ça passe. Je ne sais pas si l’on me reconnaît (avec le masque, c’est pas évident).
“A voté !” Je signe et hop, voilà qui est fait.
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Et maintenant ? T’as l’air malin d’avoir fait un pataquès pour trois fois rien ! Comment ça trois fois rien, mais moi je suis retourné voter mais les autres ? Combien n’ont pas voté aujourd’hui à cause de cette règle à géométrie variable ?
Et personne n’en parle. A part mon inaudible interview, rien. Le taux d’abstention record… Avec les énormes incohérences des politiques publiques -cette anecdote n’en est qu’un exemple- faut pas s’étonner que la confiance du peuple s’érode.
Et la presse ? Dans mon interview, coupé au montage, le journaliste m’a demandé si la situation m’avait vexé. Vexé ? Quelle question absurde. Bien sûr que non, j’en ai rien à foutre d’être vexé, j’étais en colère, c’est tout. Ensuite, il m’a demandé, “Est-ce que cette situation vous a découragé pour les prochaines élections ? Est-ce que vous retournerez voter ? Mais qu’est-ce que c’est que cette question. Bien sûr que je retournerai voter. C’est important pour moi de voter. D’ailleurs j’y suis retourné l’après-midi ! Quelle question à la con !
Sur le moment les questions du journaliste m’ont étonné. Et quand j’ai raccroché, j’ai compris. Vexé ? Il a essayé de déclencher mes émotions, une petite sortie pour me ridiculiser ? Ca n’a pas fonctionné. Alors pour finir, est-ce que je retournerai voter ? Il a tenté de me caricaturer en abstentionniste colérique. Et il a encore échoué parce que mes idées sont claires. Mais ses intentions ne le sont pas. Si j’étais parano, je dirai qu’il a tenté de me faire passer pour un con, pour atténuer mon propos.
Mais du coup, il m’a fait réaliser à quel point le pouvoir médiatique peut être pervers. Et à quel point ce pouvoir médiatique est véritablement fort.
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Oui, outre le fait qu’on nous fait prendre des vessies pour des lanternes à coups de “en même temps” en veux-tu en voilà, on nous lessive le cerveau à coup “d’informations sélective”.
Oui, avec l’exécutif, le législatif et le judiciaire, le pouvoir médiatique est vraiment le quatrième pouvoir. Peut-être le plus grand des quatre, car il s’exerce sans contrainte. Il influence tellement l’issue des scrutins. A coup d’information sélective.
C’est ce que je retiens de cette gabegie.
Montesquieu n’avait pas imaginé ce quatrième pouvoir, mais peut-on le lui reprocher ? Comment aurait-il pu imaginer la presse du XXIème siècle en 1750 ? Mais aujourd’hui, nous le pouvons. Nous savons ce qu’est ce pouvoir ! Et nous avons le devoir de l’encadrer. En empêchant les grandes fortunes de dominer la presse. En obligeant l’association des journalistes au capital des médias, en limitant la participation au capital des médias (pas de personne morale, pas plus de tant de pourcent par personne physique). Il y a sûrement plein de moyens d’y parvenir. Je n’ai pas la réponse ; ensemble nous pouvons sûrement la trouver. Mais tant que le pouvoir médiatique ne connaîtra pas de restriction, il n’y aura pas de démocratie.
Et les citoyens ne sont pas bêtes. S’ils ne vont plus voter, c’est parce que la démocratie est morte. Elle titube comme un automate moribond. On nous hypnotise : “votez ! C’est dans les urnes que s’exerce la démocratie, pas dans la rue ! “
Mais qui désigne les “grands candidats”, les “petits partis”, qui agite le foulard rouge de la peur des extrêmes… Qui définit les extrêmes ? Qui établit le politiquement correct ? La bien-pensance ? Qui oriente le débat : “cette campagne se déroulera sur le thème de l’insécurité”. Qui interprète et sur-interprète à coup d’experts et de sondages ? Sûrement pas le peuple. Peut-on reprocher au peuple de répéter les mots des journalistes ? Comment s’informer sans journaux ? Peut-on reprocher au peuple de se désintéresser des élections ?
Le peuple n’est pas couillon, et les mouvements populaires, des Canuts à la Commune d’Occupy Wall Street aux Gilets Jaunes, s’ils ne sont pas construits, s’ils sont éphémères, existent et terrorisent l’élite. Et si le peuple prenait conscience qu’il avait du pouvoir ? L’ennui, c’est que le peuple n’a pas assez de discipline pour renverser l’ordre. La discipline est toujours du côté de l’ordre. Et l’ordre écrase le peuple pour le ranger dans une case, pour que l’élite continue de régner.
Peut-on reprocher au peuple de devenir violent ? Individuellement, oui, on a toujours tort d’être violent. Mais collectivement ? On glorifie bien la prise de la Bastille. Pourtant lorsque l’énergie du désespoir anime la vindicte populaire, la violence qui en résulte est toujours dangereuse et si elle renverse l’ordre, alors personne ne la maîtrise plus. Tout devient possible, le pire comme le meilleur.
Et si la presse n’était pas l’organe de communication de l’élite ? S’il était interdit et impensable que la presse soit le porte-voix des grandes fortunes, des magnats et des lobbies ? Alors la voix du peuple se ferait entendre, pragmatique et pleine de bon sens. Nauséabonde et radicale ? Sûrement parfois, mais la voix de l’élite est-elle toujours si pure ? Si le peuple avait la parole médiatique, il se parlerait à lui-même ; il pourrait réfléchir. Alors peut-être le peuple rangerait-il l’élite dans une case, peut-être, alors le peuple deviendrait-il souverain ? Et peut-être même qu’il réussirait à le faire sans violence ?

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