Rory Hearne : Une humeur de changement en Irlande

Pour l'analyste politique Rory Hearne, les élections du weekend dernier ont redessiné durablement le paysage électoral irlandais. Dorénavant, les grands partis issus de la guerre civile devront composer avec une opposition de gauche. Traduction de son analyse parue aujourd'hui dans l'Irish Examiner.

Nous venons d'assister à une révolution politique. Un choc sismique pour la politique irlandaise qui reflète le changement de notre société et de nos opinions.

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L'électorat a rejeté une coalition qui a échoué à assortir la croissance économique d'une réelle reprise sociale. Le scandale de 1 500 enfants logés dans les logement d'urgence, les listes d'attente dans les hôpitaux, l'augmentation de la pauvreté (un tiers des enfants souffre de carences) sont autant de sujets qui ont compté pour les gens.

Le gouvernement a échoué à évaluer l'impact des coupes budgétaires sur les projets locaux de développement et les services de santé dans les petites villes rurales, les classes populaires et les communautés désavantagées dans les grandes villes. Et plus fondamentalement, le gouvernement a été puni pour avoir été sourd à l'appel du peuple, notamment sur la question de l'eau.

Les gens ont voté pour que la priorité soit donnée tant à la société qu'à l'économie. Ils ont voté pour une Irlande juste et égalitaire, dotée de services publics de qualité. Cela représente un tournant significatif dans les valeurs politiques de base des votants, qui se sont largement exprimés pour un horizon de centre-gauche. De dures leçons ont été tirées du boom et de l'écroulement du Tigre Celte, de la crise et de l'austérité.

Les électeurs ont constaté que les services publics tels que l'assurance maladie, le logement, l'éducation, les services de proximité, les structures d'accueil dédiées à la santé mentale et à l'enfance sont essentiels pour leur garantir des conditions de vie décentes. Ils ont signalés que les problèmes de pauvreté, d'inégalités et de mal-logement par exemple relèvent toujours de choix politiques d'allocation des ressources.

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Le Fianna Fail, qui l'a bien compris a prôné explicitement l'investissement dans les services publics au détriment des baisses d'impôt. Il a mené une campagne de centre gauche durant ces élections. Micheal martin (leader du Fianna Fail – ndr) a répété encore et encore que le Fianna Fail apporterait des réponses aux problèmes de logement, de soins, qu'il défendrait les plus pauvres et la classe moyenne, qu'il donnerait la priorité à la création d'une « Irlande juste pour tous ». C'est une des raisons qui explique le mieux l'amélioration de son score.

Le Fianna Fail a chassé a gauche et a, en un sens, revêtu les apparats de la gauche. Ce qui veut dire que le Fianna Fail se trouve aujourd'hui face au même dilemme que les travaillistes aux dernières élections. Ceux qui ont voté Fianna Fail en vue d'atteindre plus de justice sociale et une Irlande plus juste attendent le parti au tournant.

Les travaillistes ne sont pas parvenu à faire de la justice sociale une priorité, ce qui a mené les électeurs à les abandonner. Le Fianna Fail devrait retenir cette leçon. Mettez en place les politiques promises, ou vous en paierez le prix.

Nouvelle gauche

Cette élection a aussi vu la traduction dans les urnes du mouvement de l'eau, qui a fourni une base aux partis de Right2Change et aux indépendants. Cette dynamique inclut le Sinn Féin, les indépendants de la « nouvelle » gauche et People Before Profit. Le Parti des Verts a également obtenu deux sièges et les Sociaux Démocrates trois sièges. Combinées, ces forces ont rassemblé environ 23 % des premières préférences et fait élir au moins 35 députés.

Ce large bloc de députés de gauche a maintenant la responsabilité de se réunir et de porter une politique alternative cohérente pour aller vers une Irlande de justice sociale et d'égalité. La montée de cette nouvelle gauche représente l'un des changements les plus significatifs dans cette élection.

La politique de gauche avancée par ces nouveaux députés est très différente de la politique de gauche du parti travailliste. Le parti travailliste s'est toujours considéré comme un partenaire minoritaire dans un gouvernement dominé par l'un des partis conservateurs : le Fianna Fail ou le Fine Gael.

C'est une nouvelle gauche beaucoup plus ambitieuse qui ne se contentera pas d'un rôle de partenaire minoritaire. Un grand gouvernement de gauche n'est pas possible après cette élection, mais il pourrait être une possiblité plus tard si elle parvient à incarner une opposition crédible à un gouvernement Fianna Fail ou Fine Gael.

Cette gauche sait aussi qu'elle devra rendre compte de ses décisions au mouvement de l'eau. Elle soutient ainsi une citoyenneté plus active et soutiendra probablement les futures manifestations concernant la question de l'eau et du logement.

Finalement, ces élections marquent la fin du paysage politique issu de la guerre civile. Les partis traditionnels (Fianna Fail, Fine Gael et Travaillistes) ont obtenu, ensemble, leur plus mauvais score dans l'histoire du pays. Dans les années 90 les trois partis recevaient jusqu'à 80 % des voix en première préférence.

Au cours de ces élections, leur score est tombé à 56 %. Les électeurs ont opté pour les indépendants, toutes idéologies confondues, parce qu'ils ne font plus confiance aux grands partis. Quel que soit le futur gouvernement, il devra impliquer ces voix nouvelles – les indépendants et la gauche – et trouver de nouvelles façons de gouverner.

Les élections de 2016 s'inscrivent dans la continuité de la transformation politique qui a commencé en 2011 et qui s'est poursuivie avec les élections locales de 2014 et les manifestations de l'eau. Et il est probable que cette humeur de changement n'ait pas fini de redessiner le paysage politique et la société irlandaise.

 

 

Titulaire d'un doctorat en géographie politique et économique au Trinity College de Dublin, Rory Hearne a notamment travaillé sur les politiques de logement, la privatisation, l'impact de l'austérité sur les droits de l'homme et les mouvements sociaux. Il est candidat aux prochaines élections sénatoriales en tant qu'indépendant sous l'étiquette Right2Change.

 

Le texte original est ici.

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