Leo Varadkar Premier Ministre : un renouveau bien familier

Il faut bien l’admettre : l’accession au pouvoir, en Irlande, d’un homme de 38 ans, homosexuel et issu de l’immigration, constitue un événement hautement atypique. En revanche, ses idées anti-sociales ainsi que la décomposition du bipartisme traditionnel en cours dans le pays pourraient bien nous rappeler quelque chose...

Les Irlandais aussi ont un Gorafi. Au matin de la désignation de Leo Varadkar à la tête du Fine Gael, le Waterford Whispers News s’est félicité de l’arrivée au pouvoir du « premier dirigeant irlandais ouvertement classiste ». Un politologue inventé pour l’occasion développe : « C’est une bonne chose que cela soit enfin officiel. Nous avons travaillé tellement dur dans le passé pour faire croire que les dirigeants politique s’intéressaient au sort des Irlandais quelles que soient leurs classes ou les circonstances… C’est un grand pas vers le 21e siècle pour l’Irlande. »

Un pastiche plutôt bien tourné au regard des signaux envoyés par M. Varadkar au cours des derniers mois. Alors qu’il était encore ministre de la protection sociale, pressentant la démission du Premier Ministre en exercice Enda Kenny, il a occupé l’agenda médiatique en déclenchant une campagne contre les fraudes aux aides sociales. On pouvait apercevoir, dans l’espace public, de nombreuses affiches encourageant notamment les Irlandais à dénoncer les abus de leurs concitoyens auprès des services compétents. L’opération, qui a coûté quelques 200 000 euros à l’Etat, n’a pas été décomptée des frais de campagne de M. Varadkar, souligne avec malice l’éditorialiste Gene Kerrigan dans l’Irish Independent.

Leo Varadkar et le panneau phare de la campagne. Littéralement : "les fraudes sociales fraudent tout le monde" Leo Varadkar et le panneau phare de la campagne. Littéralement : "les fraudes sociales fraudent tout le monde"

 « Rien n’agace davantage les gens que de voir quelqu’un d’autre profiter du système à leurs dépens. C’est pourquoi nous lançons une nouvelle campagne encourageant le public à nous faire connaître tout cas, suspicieux ou avéré, de fraude aux aides sociales », a déclaré M. Varadkar. Il reste difficile d’évaluer l’ampleur de ce type de fraude en Irlande, et donc de démontrer dans quelle mesure la lutte contre celle-ci peut contribuer au redressement de l’économie. Notons, d’un autre côté, que le gouvernement refuse toujours de réclamer les 14,5 milliards d’euros d’impôts que Apple doit au pays.

Cerise sur le gâteau de la criminalisation des plus vulnérables, le 22 mai dernier, M. Varadkar s’est déclaré prêt à faire passer un texte de loi pour restreindre le droit de grève dans certains domaines « essentiels » du secteur public. Une catégorie très vague dans laquelle pourrait entrer le Luas, sorte de RER de Dublin. Depuis les mouvements sociaux contre la privatisation de l’eau qui ont secoué l’île ces dernières années, un syndicalisme actif s’est en effet développé dans le pays, notamment dans le secteur public. Le syndicat national des bus et du rail a réagi en qualifiant l’aspirant Premier Ministre de « Thatchériste ».

C’est également dans ce sens que va Gerry Adams, dirigeant du Sinn Féin, le principal parti d’opposition de gauche du pays. Dans un communiqué, il a félicité Leo Varadkar pour son élection tout en avertissant les électeurs : « Leo Varadkar est un conservateur. Le Fine Gael s’en trouvera déplacé davantage à droite sous sa responsabilité et cela ne peut signifier que davantage de problèmes pour les gens ordinaires. Encore plus de gens seront exclus du marché immobilier, condamnés à de faibles revenus et à des emplois précaires. Le fossé entre les plus pauvres et les plus riches continuera de s’élargir.»

M. Adams a également pointé la faible légitimité du nouveau Premier Ministre. Seuls 25 % des membres du Fine Gael ont voté pour lui. Mais le mode de désignation donne une place prépondérante à un collège électoral composé de parlementaires et d’élus municipaux. C’est ce collège, qui compte pour 65 % du résultat, qui a plébiscité la candidature de M. Varadkar.

Enfin, le nouveau Premier Ministre arrivera dans les prochains jours à la tête d’un gouvernement qui ne dispose toujours pas d’une majorité claire. Depuis 2016, la coalition menée par le Fine Gael et quelques indépendants ne parvient à gouverner que péniblement, notamment grâce à la bienveillance du Fianna Fail, un parti qui représentait pourtant un rival historique depuis l’indépendance de la République d’Irlande.

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 Résumons. Nous avons donc :

  • Un dirigeant national exceptionnellement jeune dont le personnage incarne la modernité, et dont les idées inquiètent les couches les plus vulnérables de la société ;
  • Un bipartisme en perte de légitimité tentant de faire bloc derrière lui.

 

« Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

 

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