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Billet de blog 22 mars 2020

Les classes populaires face au COVID

Où l'on explique que la lutte des classes s'exprime aussi dans les inégalités face à l'épidémie de COVID-19

Nicolas Sigoillot
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Cette année, à l’université je m’occupe d’un cours sur l’histoire de la Grande-Bretagne victorienne. C’est en effet une période riche historiquement : industrialisation, émergence des courants politiques modernes sous leur forme quasi-définitive, naissance du syndicalisme, opposition entre valeurs traditionalistes et mouvements de libérations politiques, tensions entre science et religion. Lors de ce cours avec mes étudiants nous étudions les problématiques de classes sociales et notamment la question de la lutte des classes théorisée par Karl Marx et Friedrich Engels.

Lors de ces moments riches en échanges avec mes étudiants, beaucoup de ces derniers me posent la question de la pertinence de cette analyse dans notre société contemporaine. Ils ont raison : après tout, les politiques et les médias mainstream n’ont de cesse de parler de la classe moyenne. La classe moyenne est surtaxée, la classe moyenne est la plus affectée par les réformes, la classe moyenne qui est la plus importante… Ce doute exprimé par mes étudiants peut être aujourd’hui récusé très facilement par des exemples fournis par la pandémie actuelle de COVID-19 : la classe moyenne n’existe pas, est un concept flou et fragile et la lutte des classes est toujours bien d’actualité.

D’abord, attaquons-nous à cette question de classe moyenne. Sans y aller par quatre chemins, je pense qu’il s’agit d’un non-sens. Dès le milieu du 19e siècle la notion s’employait d’ailleurs déjà au pluriel ; l’historien François Guizot parlait déjà en 1958 des « classes moyennes ». Je ne suis pas sociologue, mais créer une catégorie qui n’a pas d’autre utilité que d’être divisée en « classe moyenne inférieure » (individus pas forcément propriétaires, pas riches, salariées à l’heure ou petits fonctionnaires, exécutants d’un travail subordonné donc proches des classes laborieuses) et en « classe moyenne supérieure » (individus propriétaires, riches, souvent cadres ou professions libérales donc proches des riches) ne me semble pas avoir grand sens. Les intérêts des classes moyennes inférieures correspondent donc à ceux des classes populaires et les intérêts des classes moyennes supérieures coïncident avec ceux des classes aisées. Il me semble qu’au final, la distinction entre classe doit ultimement se faire entre ceux qui n’ont pas assez et ceux qui ont, ceux qui exécutent et ceux qui décident, ceux qui font et ceux qui récoltent, en d’autres termes ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre et ceux qui ont un capital ou un patrimoine. Selon Klaus-Peter Sick l’expression « classe moyenne » constitue ainsi plus un slogan politique permettant de mettre n’importe qui en son sein (tant l’identification au concept est possible par tous ceux dans le déni de leur vraie position dans la société) qu’un réel concept sociologique.

Maintenant que ces postulats sont établis, quel est l’intérêt de parler de lutte des classes en période d’épidémie et de confinement ? Il me semble qu’il n’y a pas de meilleur révélateur de la lutte des classes contemporaine que la situation créée par cette épidémie. En effet, les classes populaires subissent beaucoup plus à la fois les effets de la maladie et les mesures prises par le gouvernement.

D’abord, les classes populaires sont généralement moins informées que les classes aisées, que ce soit par les médias qu’ils consultent ou par un manque d’éducation scientifique permettant d’appliquer plus efficacement les gestes barrières. Ainsi, l’infirmière venant s’occuper de ma compagne qui se remet d’une opération nous a expliqué que beaucoup de gens chez qui elle effectue des visites ont du mal à comprendre les concepts de porteurs sains et d’infectés asymptomatiques.

Ensuite les inégalités professionnelles créent, de fait, une inégalité face à la maladie. Les classes aisées occupent souvent des emplois pouvant être exercé en télétravail alors qu’un ouvrier du BTP, une caissière ou un agent d’entretien sera souvent forcé d’aller au travail. Alors, oui : on dira qu’ils pourront être mis en chômage partiel vu que le gouvernement a facilité cette possibilité pour les entreprises. Mais c’est justement là que le bât blesse, le gouvernement n’a facilité cette mesure que pour les entreprises, pas pour les salariés. Si ces premières se verront la mise au chômage partiel de leurs employés indemnisée, ces derniers, eux, ne toucheront qu’un montant diminué de leur salaire. Les travailleurs mis en chômage partiel verront alors leur niveau de vie diminuer et s’acheter de quoi se confiner sera d’autant plus compliqué.

De plus, récemment, la ministre du travail, Muriel Pénicaud, a exhorté les salariés à ne pas faire valoir leur droit de retrait, ce qui est purement criminel. Car lorsqu’un salarié fait valoir ce droit c’est qu’il estime être en danger. Ainsi, lui demander de ne pas exercer son droit c’est à la fois l’exposer au virus mais également adopter une logique de domination sur celui-ci en lui faisant comprendre que son droit n’est pas légitime et que sa vie, et par extension celle de ses proches, est moins importante que l’intérêt économique de son entreprise.

L’autre marqueur important est l’usage des transports en commun. Souvent les classes aisées ont un véhicule ou deux par foyer, peuvent aisément se payer le stationnement en centre-ville et aller faire les courses avec leur voiture. Les classes populaires, elles, n’ont pas forcément de véhicule personnel et lorsqu’ils doivent aller travailler (parce que leur ministre leur ordonne et parce que le télétravail n’est pas possible pour eux) ils doivent emprunter les transports en commun où il est difficile de respecter les gestes barrières. Les classes populaires sont donc beaucoup plus exposées et vulnérables au virus.

Dans la même logique, le logement constitue le meilleur rempart contre la contamination. C’est facile à dire mais pour d’autre le logement est déjà une source de problème en temps normal. En effet, ce ne sont pas les riches qui vivent le mal logement. Les invasions de punaises de lit sont une réalité dans beaucoup de quartier et le seul remède est souvent le déménagement ou le traitement total de l’appartement nécessitant d’être hébergé ailleurs pendant ce temps. L’insalubrité et l’humidité de certains logements peuvent déclencher des maladies respiratoires, ô combien fatales dans le cas du COVID-19.

Le gouvernement d’Edouard Philippe et la présidence d’Emmanuel Macron jouent un double jeu criminel avec les classes populaires. Ils ont décidé d’exempter certaines entreprises de leur loyer, de leurs factures d’eau et d’électricité pour pallier le manque d’activité. Mais c’est vers les plus pauvres que ces mesures auraient dû s’orienter, rester à la maison va nécessairement augmenter les dépenses d’électricité des plus fragiles économiquement vu la présence à la maison des adultes et des enfants. Certains, qui risquent l’éviction à cause du non-paiement de leurs diverses échéances financières gagneraient également en sécurité à se voir offrir un répit. En bref, l’urgence du gouvernement, ce n’est pas la santé des individus, mais la santé des propriétaires.

Parlons maintenant du côté punitif du confinement. Après tout, n’oublions pas que des SDF de notre pays ont été verbalisés pour non-respect du confinement. Vous avez tous déjà dû voir ces images des petits bourgeois blancs, parisiens flânant dans les parcs alors qu’au même moment la police infligeait amandes et violences dans les quartiers populaires pour de malheureux jeunes n’ayant pas forcément mieux à faire que de s’aérer. Les classes populaires, ont en effet, souvent moins de loisirs à domicile que les grands bourgeois avec leurs bibliothèques, ordinateurs, tablettes, home-cinéma et une bonne connexion internet.

Le confinement est également une double peine au niveau des enfants, le manque d’équipement à domicile pour suivre les cours à distance n’est pas chez les classes aisées. Ainsi, l’école, déjà profondément inégalitaire aujourd’hui, va continuer d’accroître les inégalités entre riches et pauvres avec la prétendue « continuité pédagogique » bancale proposée par notre ministre.

En résumé les riches sont moins vulnérables à la pandémie que les pauvres à cause de travail délocalisable au domicile, d’une meilleure information, d’une meilleure santé et d’un meilleur logement alors que les pauvres sont obligés d’être exposés au virus plus souvent, dans les transports, au travail et souffrent de dégâts économiques collatéraux au confinement là où les chefs d’entreprises ont vu le gouvernement faire des pieds et des mains pour venir à leur rescousse.  En d’autres termes, la lutte des classes est bien là, non seulement elle prive les pauvres d’une situation économique digne mais, en ces temps sombres, les expose à la maladie de façon active. Le gouvernement et la société capitaliste ont fait leurs jeux : le filet de sécurité pour les riches, la mort et la folie pour les pauvres. A ce titre nous ne sommes pas très loin des observations faites par Engels dans la situation de la classe laborieuse en Angleterre.

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