Le Point, son dossier sur l'ultra-gauche et les Fjords norvégiens

Le Point a récemment publié un dossier intitulé "L'ultragauche : la menace". En voici la critique.

Aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, j’ai acheté le point. Pourquoi ? Pour deux raisons : à cause de sa couverture racoleuse sur l’Ultra-gauche (la « menace ») mais aussi parce que j’aime savoir. J’avais envie de savoir ce que pense les gens qui écrivent au Point des gens dont ils ne savent rien eux-même.

J’ai d’abord été surpris par la longueur du torchon qui s’étendait de la page 28 à la page 39 (avec au milieu, une publicité d’une page entière pour une croisière d’une semaine dans les fjords norvégiens pour la modique somme de 3050€, sûrement placée là par bon goût pour le lectorat à qui s’adresse le dossier). Onze pages, c’est beaucoup. Beaucoup trop dans ce cas. Mais aussi, peut-être, pas assez. Parce qu’après avoir lu ce dossier intitulé « Ultragauche, la nouvelle menace », j’avoue ne pas avoir trouvé une seule définition de ce qu’était l’ultragauche, de ce qui la composait, de ses raisons de se structurer ou de s’organiser ou même de ce qui en faisait un groupe identifiable politiquement. Bon, j’exagère, dans l’article il y a quelques tentatives de description : j’ai ainsi appris qu’il s’agissait là de fichés S, de terroristes, de consommateurs de cannabis, de commandos, de frustrés sociaux … bon, je ne suis pas sociologue mais il me semble déjà déceler un certain parti pris dans l’exposition des faits et un certain manque de méthode.

Ce dossier ne m’a rien appris sur un milieu que j’étudie à l’université. A vrai dire, je ne m’y attendais pas. Pourtant, il m’a appris de nombreuse choses, notamment sur le Point lui-même, sur ses intentions et son lectorat. Sur la première double page du dossier figure une personne encapuchée ramassant une grenade lacrymogène dans le but de réexpédier celle ci. A coté de cette image figure le texte suivant : « Ce qui manque, c’est le trouble grave. La borne qui n’a pas été franchie. Mais… ». Je trouve ce choix d’une ignominie totale. Il montre à quel point les élites gouvernantes et leur larbins du Point semblent être dans l’attente. On ne parle pas ici d’inquiétude mais de manque. Il manque quoi ? L’attentat ? On a l’impression qu’il est dommage pour le rédacteur d’avoir ces terroristes, plantés là, se battant (on ne saura jamais pourquoi dans l’article, de toute façon, le lectorat du Point s’en contrefout) mais ne commettant pas d’attentat. De quoi sont-ils les terroristes alors ? Qui terrorisent-ils ? Il est fait mention de la porte du ministère de Benjamin Griveaux (à l’époque) défoncée au Fenwick et de la mise à sac du Fouquet’s. De toute évidence, ces énergumènes sont comparables à tous les égards aux meurtriers du Bataclan ! Vous vous rendez compte ? Le Fouquet’s, quel symbole national ! Quel grand nombre de gens affectés, quel grand nombre de victimes ! Ensuite, dire « ce qu’il manque » suppose une attente, ce qu’il manque à quoi ? A en faire des terroristes ? Non, assurément, ils le sont déjà dans l’article. Peut-être s’agit-il alors de ce qu’il manque à ceux qui sont du coté du Point. Ce qu’il manque, c’est une vraie raison pour leur taper dessus. Oui, car, assurément, le bilan n’est pas glorieux. En deux années la présidence de Macron aura vu deux mouvements sociaux extrêmement longs, dont le plus long de la cinquième république, bientôt 70 semaines d’émeutes hebdomadaires de gilets jaunes, une politisation et une radicalisation de masses qui n’étaient pas politisées jusque là, des avocats en grève depuis plusieurs mois, trois longues grèves de professeurs, une grande grève se préparant dans l’enseignement supérieur et la recherche, une crise sans précédent à l’hôpital, des dizaines de mutilés à vie à cause de sa police, des morts également, ainsi que des scandales à n’en plus finir.

C’est précisément là ce qu’il manque pour le Point : le trouble grave ! Le trouble grave permettrait ainsi de légitimer l’action autoritaire d’un pouvoir fou et avide de violence sociale et physique. La « crainte » décrite dans le dossier est bonne pour le renseignement, Le Point, lui, est bien plus fort : il est dans « le manque ». L’absence d’attentat par des terroristes désignés depuis plus d’un an lui est intolérable, il provoque chez lui une crise existentielle.

Ensuite, cet article, c’est la foire. L’auteur y parle de choses qui ne veulent rien dire : « Ils sont passés directement du militantisme jaune à la radicalité ultrajaune ». Une copie de terminale se serait vue, ici, affublée d’un « à définir ». De quoi parle t’on ? L’ultrajaunisme ? L’ultrajaunisme serait différent du militantisme jaune ? Est-il un stade supérieur du superjaunisme ? Est-il différent de l’ultragauchisme ? L’ultragauchisme est noir et jaune apparemment mais cela voudrait-il dire qu’il existe également un ultranoirisme? Toutes ces questions vont m’empêcher de dormir, moi qui suis avide de compréhension du monde qui m’entoure. En tout cas, lire la première partie du dossier m’aura amené plus de questions que de réponses.

La seconde partie du dossier s’intitule « Bienvenue à Nantes, capitale des radicaux ». Cette partie frôle le comique par son vide, l’auteur prend donc trois pages pour nous parler de l’ultraradicalité des membres de la gauche radicale de Nantes qui y a pignon sur rue (telle une mafia). Les exemples sont incroyables : on y décrit les radicaux comme proliférant notamment grâce à un lieu de radicalisation le B17, un espace autogéré. A la lecture de l’article je suis extrêmement inquiété, en effet, le B17 y est décrit comme accueillant le « théâtre de l’opprimé », des « soirées débats contre les violences machistes » et « contre l’agrochimie et son monde ». C’est sûr, l’attentat est proche ! Voilà un endroit qui a l’air fort peu accueillant et très violent. Vous vous rendez compte des soirées-débats contre les violences machistes ! Bon, des témoignages sont recueillis pour qu’on ne reste pas que dans les affabulations du rédacteur de l’article….ouf ! Malheureusement nous n’y trouveront que les témoignages d’un policier et d’un ancien libertaire dénonçant ses anciens camarades nous expliquant qu’il n’ont que le chaos comme projet politique. C’est marrant ça, quelques lignes plus haut il était écrit qu’ils organisaient des débats sur le monde de l’agrochimie. J’en viens donc à la conclusion suivante : débattre contre les violences machistes et le monde de l’agrochimie revient à l’organisation du chaos total.

Le second point marquant de l’article est une petite colonne sur « l’appli des ultras ». Il s’agit d’une application d’information juridiques pour défendre ses droits en cas d’arrestation. J’avoue ne pas savoir quoi dire à part que l’implication de cette colonne très descriptive semble impliquer que la volonté de connaître de manière avancée et référencée ses droits par des personnes souvent victimes d’arrestations semble être une mauvaise chose. Passons.

La troisième partie est une fenêtre sur Action directe… pourquoi pas. Je ne suis pas spécialiste de la question et ne me lancerait donc pas dans un commentaire sur l’article.

J’en viens alors à la quatrième partie, probablement la meilleure, sobrement intitulée « SUD, le syndicat qui double la CGT sur sa gauche ». Bon, j’avoue c’est possible, et pas forcément toujours difficile, mais voyons le contenu de plus prêt.

Dès la première ligne on atteint le point Anasse Kazib, en fait, c’est même les premiers mots de l’article : « Anasse Kazib ». Le militant SUD rail est décrit comme un ennemi du bon ordre, parce qu’il expose son avis dans les grandes gueules sur RMC. C’est vrai qu’il dérange le bon ordre le copain Anasse, s’il n’était pas là, tout serait en ordre : tout le monde serait d’accord pour dire que les manifestants sont vraiment des ignares inutiles. Ensuite, Anasse à le malheur d’être l’un des « rares visages connus du syndicat SUD » ...oooouuuuuh, vous ne les connaissez pas ? C’est normal, ce sont les forces du mal, tapies dans les ténèbres et prêtes à surgir pour faire rendre gorge aux bourgeois. Bon, on passe ensuite par le point « la CFDT c’est bien »

L’auteur semble être d’ailleurs très au point sur les questions organisationnelles, syndicales et démocratiques. Quand il décrit le fonctionnement de SUD il explique et questionne : « La base est aussi la tête...Au nom d’une aversion pour le ‘système’, chacun se comporte comme il le souhaite dans son entreprise, se bat sur ses sujets. Une forme de clientélisme, de corporatisme poussé à l’extrême ». J’avoue que la mâchoire m’en fut décrochée. Bon, le clientélisme est une incompréhension, en quoi adhérer à un syndicat qui défend ses droits de manière collective est du clientélisme, cela n’a juste aucun sens. Mais le plus fort en fruits est assurément la taxation de corporatisme après une grève des cheminots de plus d’un mois pour défendre les régimes des retraites de tous les corps de métier. Bien sûr, cet article est également agrémenté d’un témoignage...d’un directeur de la SNCF. Et celui-ci d’expliquer que les syndicalistes de SUD ont un penchant pour le communautarisme (source?). Il est malheureusement forcé de reconnaître que les militants de SUD bossent dur. Il le marque même d’un « mais...il bosse », un peu comme s’il le regrettait.

L’auteur continue en m’expliquant que les militants de SUD ont à leur disposition un manuel « anti-hiérarchie » détaillant leur droits en tant que travailleurs (donc probablement là un dangereux écrit terroriste aussi). Mais, de façon assez paradoxale il est écrit plus tard qu’ils « ne respectent pas les lois de la République » … sûrement que leur manuel doit parler des lois de la fameuse « pasrépublique ».

J’exagère, ce passage sur le non respect de la loi portait en fait sur l’organisation de stages en non-mixité racisée qu’un élu LR (qui de mieux pour parler d’un syndicat) compare à l’exclusion de personne noires d’une réunion. Sauf qu’il s’agit là de l’inverse, ces stages sont organisés de cette manière précisément pour que les personnes racisées puissent s’exprimer librement et parler de sujets qui les touche sans l’interférence d’autres. La démarche n’est pas raciste mais permet de comprendre comment s’organiser face à des racismes structurels.

Bref, les seules choses que m’aura apporté ce dossier du Point auront été un bon paquet de mauvaise foi, d’ignorance, de mensonge de leur part, et de la mienne, un brin de regret pour avoir payé 5 euros pour. J’aurais pu les économiser pour me payer une croisière dans les Fjords norvégiens.

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